Pourquoi les chauves-souris obscurcissent-elles la sublime lumière d’Algérie ?

Pourquoi les chauves-souris obscurcissent-elles la sublime lumière d’Algérie ?

Etrange société que la nôtre (je paraphrase Jean Sénac) ! Dans Alger avec sa baie des Anges, on a entendu un "douktour" recommander son vaccin de venin pour habituer les gens à avoir peur de la lumière.

Dans un autre quartier, quelques jours plus tard, se déroulait un colloque sur la philosophie pour cerner la notion du BEAU. Etrange société en effet où les gens d’un quartier à un autre séparés par des murs et insensibles aux bruits du monde, soliloquent. Pourquoi sommes devenus une société étrangère à nous-mêmes alors que nous avons toujours su qui nous sommes. Oui simplement nous-mêmes et le pays avait alors engendré des hommes et des femmes qui savaient faire la différence entre le silence de la mort et la musique de la vie, entre le beau et l’abjection. Et ces hommes et ces femmes ont semé des grains qui ont germé en des Ben M’hidi, Abane Ramdane, Boudiaf et nos Djamilates (Boupacha, Bouazza, Bouhired) pour libérer une terre gorgée d’un sang qui témoigne pour ‘’un peuple plus grand que nos rêves’’ comme le chantait Jean Sénac. Entre le poison dont on connaît la finalité macabre, il n’y a que son antidote nommé Connaissance pour faire l’économie de la répétition de désastres au pays.

S’il y a une seule raison d’enseigner, de faire aimer le beau, c’est celle qui répond à ceux qui méconnaissent les merveilles de la vie en se focalisant uniquement sur la cruauté et la bêtise qui rythment notre quotidien. Le philosophe constatant les angoisses qui taraudent l’être humain s’est déjà posée la question de ‘’la vie vaut-elle la peine d’être vécue’’. Mais il y a une deuxième raison qui incite à produire de la connaissance qui nous fait rencontrer et aimer le Beau, c’est le plaisir que l’on ressent mais pas que ! Car l’art, le Beau a ses secrets pour nous faire sortir de nos torpeurs ‘’savamment organisées’’ par des forces qui veulent nous imposer les pesanteurs sociales et l’ennui au quotidien. Et cette torpeur ne touche pas forcément ceux qui ploient sous le poids de la misère ou bien assaillis par le vide de l’ignorance. Elle touche aussi et même surtout ceux qui se nourrissent de l’arrogance que donne le pouvoir (de la richesse ou de la politique). Bien installés dans leur confort, ils défendent mordicus les privilèges liés à leur statut social. Ils ont raison diront ceux qui sont piqués par le virus du pouvoir de l’argent. Sauf que les attitudes de ces gens-là contribuent à alimenter des dangers qui guettent le monde, la société et tout simplement les citoyens.

Aujourd’hui, la menace de la guerre ou de la maltraitance de la planète (nos plages et nos forêts polluées) pointe son nez à l’horizon et ces gens-là s’en foutent royalement. Et pour ceux qui ont besoin de cas concret dans notre pays, on peut voir les balafres qui décorent la société, la hogra, le racisme, l’ignorance, l’intolérance et l’oxygène pour respirer, oxygène que le ‘’médecin’’ cité plus haut veut nous en priver.

Et quand ces gens sentent la peur rôder autour d’eux, celle-ci suscite en eux un peu d’audace pour secouer leur torpeur. Ils commencent par faire un bout de chemin puis s’arrêtent au milieu du gué. Un obstacle les empêche d’aller plus loin. Raisonner autrement et en dehors du monde de leurs habitudes, ne traverse pas leur esprit. C’est ce qui arrive quand on tourne le dos à la connaissance, la vraie, celle qui ne satisfait pas d’effleurer la surface des choses. Et le Beau en philosophie qui arrose la conscience nous évite de se satisfaire du superficiel.

Levons l’ambiguïté qui réduirait à sa plus simple expression la notion du BEAU. Le Beau en philosophie de l’art ne signifie forcément le contraire de ‘’laid(eur)’’. Le Beau n’est pas naturel, il est comme toute chose le fruit des deux caractéristiques de l’homme, l’intelligence/imagination et le travail. Le Beau s’apprend mais n’est pas un éducateur de morale, il y a pour cela la famille qui puise ses nourritures dans les croyances et coutumes. La philosophie, elle, évente les secrets de la morale mais se garde de construire un temple pour la morale. La philosophie laisse ce plaisir aux différentes églises et sectes dont c’est la raison d’être. La philosophie préfère voyager habillée du BEAU dans le royaume souverain de la vérité qui fait trembler ou asphyxier tous les conservateurs et autres beaufs(1), hier comme aujourd’hui. Le beau n’obéit pas non plus aux canons de l’harmonie, bien au contraire, il atteint le sublime quand la ou les formes créent un subtil chaos qui interroge les mystères de la vie avec ses merveilles, ses mesquineries et cruautés. Guernica de Picasso décrit les deux faces de cette humanité victime d’une idéologie de la mort mais qui finit par triompher parce que la vie est plus forte que la mort. Le tableau Guernica est une sorte de réponse de Picasso au dramaturge allemand Hanns Johst, auteur d’une pièce à la gloire du nazisme : ‘’Quand j’entends le mot culture je sors mon révolver’’. Cette phrase a été reprise et ‘’popularisée’’ par un officier fasciste de Franco pendant la guerre d’Espagne, l’Espagne pays de Picasso.

Dans l’art la "laideur" fait partie du beau. Les œuvres d’art peuvent étaler des laideurs de la vie qui nous bouleversent. Par exemple les tragédies de la guerre, les horreurs d’une ville dévastée par un tremblement de terre ou bien le visage ingrat d’acteurs (Michel Simon par exemple) dont les vibrations de leurs talents nous font haïr les culs terreux à l’âme noire exploitant les formes alléchantes de leurs corps Ce sont les œuvres d’art qui inventent ou créent pareilles beauté/laideurs qui suscitent en nous des réactions contre les insupportables injustices de la vie, éveillant et mobilisant ainsi les consciences.

Quant à l’harmonie, elle est bannie dans toutes les grandes œuvres de l’art. Chez l’Italien Raphaël (15e siècle) qui aimait tant les femmes, l’harmonie n’avait pas sa place. Le peintre est, comme l’écrit Eugène Delacroix, "le dieu lui-même de son art". Il ne pouvait donc que "diviniser" la femme en allant farfouiller dans son puits insondable, guidé par son regard aiguisé et sa main caressant en expert la toile d’où sortira de son imagination un être de chair de toute beauté.

Que de chemins à parcourir pour que "notre médecin" (qui veut interdire la mixité) ne tremble plus de peur devant la femme! Que de chemins encore à se frayer pour savoir que la philosophes ne dissertent pas sur "les bonnes manières" (2) mais sur la sagesse-connaissance pour que nous ne soyons pas des étrangers dans notre propre société. Oui que de chemins qui nous attendent pour que de nouveaux horizons effacent le souvenir des cauchemars qui n’ont que trop duré. Ce jour-là, la Beauté nous apparaitra comme des lunettes pouvant voir nos rêves dans les yeux des autres, des jumelles pour voir loin même dans le noir de la nuit, une arme qui aide l’esprit à surmonter les rudes épreuves qui nous assaillent.…mais aussi un délice de nourriture qui multiplie nos capacités à jouir des merveilles de la vie.

Ali Akika, cinéaste

Notes

(1) Beauf : mot d’argot que l’on accole à des gens quelque peu ridicules qui singent des comportements pour être être à la "mode".

(2) article dans El Watan du 9/10 mars 2107 sur le colloque de philosophie.

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Quelqun EncoreQuelqun

"... Et ces hommes et ces femmes ont semé des grains qui ont germé en des Ben M’hidi, Abane Ramdane, Boudiaf et nos Djamilates (Boupacha, Bouazza, Bouhired) pour libérer une terre gorgée d’un sang qui témoigne pour ‘’un peuple plus grand que nos rêves’’ comme le chantait Jean Sénac. Entre le poison dont on connaît la finalité macabre, il n’y a que son antidote nommé Connaissance pour faire l’économie de la répétition de désastres au pays... "

Mais ça, cher Ali, c'était avant. Oui, avant que ce que vous fantasmez comme pouvant être une sorte de TOUT cohérent ne sombre et ne devienne un conglomérat de peuplades livrées à elles-mêmes.

Livrées à elles-mêmes tant et si bien qu'il s'est développé une culture de la désillusion et, par conséquent, du clan, de la région, du quartier, du groupe...

Dès lors, rien de plus "normal" à ce qu'au sein d'un quartier d'Alger (l'ex Blanche) se tienne un colloque sur les bienfaits de la cha3wadh, et dans un autre quartier, un autre colloque sur l'esthétique dans le nouveau roman algérien ou dans la nouvelle vague des cinéastes algériens.

Koul wahéd i3oûm bahrou !