En Algérie, l'"un-posture" bannit le principe de l'invraisemblable !

Œuvre de l’artiste franco-marocain Mahdi-Gorges Lahlou
Œuvre de l’artiste franco-marocain Mahdi-Gorges Lahlou

Si le Coran ne condamne pas explicitement les images, il prévient par contre du danger que suscite l’idolâtrie, c’est-à-dire la propension à fétichiser, par adoration, un objet, une statue ou un totem.

Le paganisme, le culte invétéré envers des saints devant lesquels les fidèles se prosterneraient par pure superstition et vénération sont donc proscrits au nom du monothéisme rudimentaire de l’İslam : en vertu du phantasme absolu de l’ "Un-Posture". Non géniteur et non engendré, le Dieu Mahomet reste dans ce cas le concepteur dont les actes et messages confidentiels ont été restitués sous formes d’hadiths (ou hadîths) qui, consignés en spicilège, feront jurisprudence et empêcheront l'artiste arabo-musulman de mimer la vie, de simuler le monde tel qu'il est, d’imiter les êtres.

Aussi, pour ne pas entrer en concurrence avec les sources du Droit, déroger à des règles de gouvernance personnelles et collectives, se poser en rivaux directs des docteurs, froisser ou heurter des croyances favorables à l’iconoclasme ou aniconisme, c’est-à-dire, selon Oleg Grabar, à la non représentation "(…) des valeurs spirituelles de la doctrine religieuse à travers les formes visuelles", et rendre la peinture licite aux regards des musulmans, les peintres utiliseront des subterfuges qu’Alexandre Papadopoulo nommera "principes de l'invraisemblance". Ceux-ci consisteront à s’exonérer des exigences de la "sunna", à se soustraire aux interprétations des "fouqaha" (théologiens), de la chaîne des 50.000 transmetteurs affirmant révéler la parole Vraie du Créateur, à contourner l’interdit en configurant au sein de lieux profanes puis des mosquées (comme par exemple celles d’İspahan) des éléphants roses, des chevaux au ventre décoré de fleurs, des chameaux avec des cuisses ponctuées d’arabesques, autant d’artifices autorisant l’introduction du genre humain. Puisque de tels animaux n’existent pas dans la réalité du monde sensible, les miniaturistes de l’École de Bagdad (chez lesquels la composition simplifiée et le décor minimaliste donneront à voir des grandes figures drapées à l'antique, des visages aux traits sémitiques, byzantins, asiatiques aux yeux fendus en amande) puis du courant iranien (privilégiant pour sa part des silhouettes plus menues et sveltes aux visages ronds soulignés par une petite bouche) pouvaient dessiner des sous espèces d’hommes et de femmes (jeunes ou âgés) aux profils toutefois identiques. İls éviteront les ressemblances, emploieront une sorte de flou artistique rompant avec ces autres concrétudes de la nature que sont le modelé, les ombres et lumières, les combinaisons d'échelle, la perspective (remplacée par la superposition des personnages disposés sur différents niveaux de la surface iconographique) et la profondeur (appréhendée par la couleur et la superposition des plans).

En exploitant l’abstraction, le règne de l’illusion et de l’imaginaire, en explorant l’univers des rêves et émotions, les enlumineurs et coloristes réfléchiront une vision mystique (accentuée par la spirale ou l’arabesque) permettant de livrer une "esthétique du concept", de sauvegarder une liberté d’expression et de confession aujourd’hui compromise en Algérie, comme le démontre les arrestations de chrétiens, Ahmadites (ou El Ahmadiya), Mozabites, Kabyles, écrivains, chroniqueurs, blogueurs, lanceurs d’alertes, caricaturistes, producteurs, syndicalistes et militants des droits de l’Homme. Auditionné pendant des heures par la sûreté de Tipaza, Anouar Rahmani, l’auteur de "Les délires de Jibril" (ouvrage coédité en Algérie et Égypte) devra s’expliquer le mardi 28 février 2017 sur le contenu de sa dernière production "La ville des ombres blanches", refusée par des éditeurs, et à ce titre proposée au téléchargement sur İnternet dès l’automne 2016. À l’époque, quelques quotidiens de langue arabe dénonçaient déjà un roman nuisible à la religion et à la sacralité du conflit armé alors que l’incriminé y narre l’histoire d’amour entre un djounoud du FLN et un pied-noir.

Campant au sein des médias et réseaux sociaux, une certaine police des mœurs sommera le défenseur des lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres (LGBT) de se justifier sur certains paragraphes, notamment ceux où le personnage principal rencontre un sans-abri nommé Dieu, de dévoiler ses accointances religieuses et politiques, de clarifier l’usage des vocables "pénis" et "vagin", mots dont les connotations sexuelles lui vaudront un procèsverbal pouvant aboutir à dix années d’emprisonnement. La comparution judiciaire du chroniqueur au journal "El Watan" signifierait la récusation de l’aspect fictionnel et parabolique de l’œuvre, donc la révocation du principe de l’invraisemblance.

Après plus de dix siècles d’admission, il serait à son tour jeté au pilori de la censure dans un pays où la loi régissant le livre condamne les atteintes aux constantes nationales (İslam, langue arabe, guerre d’indépendance, unité nationale) compromettant de fait "La tradition du Prophète" : l’esprit métaphysique de l’"Un-Posture". Renvoyant phonétiquement à l’imposture, et par là-même aux mystifications idéologico-propagandistes, le néologisme répercute aussi la hantise divinatoire de l’Un, c’est-à-dire l’assise transcendantale (évoquée dans le texte "Une montée en singularité artistique assujettie à la quadrature du cercle de Bouteflika") du premier locataire d’El Mouradia, un commandeur autour duquel tout tourne et tient puisque remettre en cause ses suprêmes stabilité et assomption, c’est fragiliser la voûte symbolique soutenant un système militarocapitaliste-étatique basé sur l’unanimisme, l’autoritarisme et la soumission, risquer de faire écrouler l’édifice de la "Famille révolutionnaire".

Crispé sur ses fondamentaux, celle-ci souffre de paranoïa aigüe et jette son dévolu sur les individus ou unions susceptibles de renverser la table au-dessus de laquelle se jouent et se régulent les attaches clientélistes ou de subordination. Les protagonistes de la société civile, de la culture et de l’art ne sont pas ménagés lorsqu’ils tentent de faire bouger les lignes et de secouer l’immobilisme ambiant. Entendu une première fois le 15 août 2016 à Ain Djasser, le blogueur Ridha Belgasmi fut ensuite convoqué le 08 janvier 2017 puis appelé à comparaître le 04 mars dernier devant le juge d’instruction du tribunal de Sériana (Batna) pour au bout du compte se voir reprocher un "outrage au Président et aux corps constitués". Passible d’un an d’enfermement et d’une sanction de 250.000 DA, le chef d’inculpation notifié devant la section correctionnelle prouve une fois de plus les penchants répressifs et inquisiteurs d’un pouvoir aux aguets. Filtrant les comptes Facebook et Twitter, il prononce, souvent de manière arbitraire, des délits d’opinion et la mise sous embargo des "Alphabets libres". Pour une simple caricature de Bouteflika, le dessinateur du quotidien régional "La Voix de l'Oranie", Djamel Ghanem, fut le 11 février 2014 également accusé d'"outrage au président de la République". Le tribunal correctionnel d’Oran requerra 18 mois de prison et 30.000 dinars d’amende pour un portrait jamais publié mais interprété comme affront délibéré.

Servant normalement de garde-fous, la satire, cette loupe grossissante montrant les malfaçons de la Maison-Algérie, n’est pas acceptable du côté de législateurs espionnant une presse sommée de s’incliner face aux conventions hiérarchiques rétives à tout ce qui se rapporte à de l’anticonformisme, notamment à la dérive agnostique du groupe "Athées algériens". Activant sur les réseaux sociaux, son leader, Rachid Fodil, fut arrêté dans la nuit du jeudi 10 et vendredi 11 juin 2016 et frappé dans les locaux de la brigade de gendarmerie de Briga (wilaya de M'sila au sud-est d'Alger) avant l’audition du lundi 13 juin. Placé en détention préventive avec deux acolytes, il se verra formulé comme préjudices des "(…) injures vis-à-vis des valeurs sacrées du peuple" tandis que, convertis au christianisme, Abdelkarim Siaghi et Slimane Bouhafs, le président pro-laïque de la coordination Saint-Augustin des chrétiens d’Algérie, recevaient, en raison d’une "(…) offense à l’islam et au Prophète Mohamed", des amendes assorties de cinq et trois années de mitard (le premier purge sa peine depuis mai 2011 tandis que le second la commencera fin juillet 2016). Pareillement vilipendée, la mouvance Al Ahmadiya demeure sous le coup d’une fatwa édictée au milieu des années 1970 par le défunt Cheikh Ahmed Hamani. İl la proscrira car la jugeant "…) égarée et en dehors de l'İslam". Resserrant l’étau, la police politique intervient dans plusieurs régions du pays pour annihiler le prosélytisme de ses membres. Les multiples concessions accordées aux islamistes depuis la "Concorde civile" ou "Réconciliation nationale" renforcera le zèle d’auxiliaires caporalisés arrêtant des non-jeûneurs à Collo, Skikda et Akbou. Bien que consommant à l’abri des regards, ces "casseurs de Ramadhan" s’exposaient aux répliques d’un code pénal dont l’article 144 bis 2 stipule qu’ est "(…) puni d’un emprisonnement de trois (3) ans à cinq (5) ans et d’une amende de cinquante mille (50.000) DA à cent mille (100.000) DA, ou l’une de ces deux peines seulement, quiconque offense le prophète (…) et les envoyés de Dieu ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’İslam, que ce soit par voie d’écrit, de dessin, de déclaration ou tout autre moyen".

Toujours en juin 2016, d’autres factotums placeront ont sous scellés le studio de l’émission "Ki hna Ki Nass" (diffusée sur la chaîne privée "KBC" implantée à Baba Ali, à environ une trentaine de kilomètres de la capitale algérienne) stoppée juste après le Ftour (moment à partir duquel il est autorisé de manger) sur instruction du procureur de la République agissant auprès de la Cour de Sidi M’hamed. Le ton libertaire et la dérision des chansons dérangeaient des garants de l’ordre établi venus intimider la veille Saïd Boudour, le correspondant d’Oran. Muni d’une caméra, celui-ci filmera le lundi 18 juin les obsèques de Boutaleb Hafid qui une semaine plutôt succombait aux blessures subies à la suite de son immolation. En soutenant le reporter, les habitants d’El Hamri faciliteront la diffusion du documentaire sur le dit canal cathodique depuis fermé, comme le fut en 2014 "Atlas TV" considéré alors néfaste à la quatrième reconduction de Bouteflika. Servant d’exemples et de repoussoirs, les supposées "incitations au port d’armes et à l’attroupement contre l’État, atteintes à la personne du Président et à la stabilité d’une institution, connivences avec une puissance étrangère de nature à nuire à la situation diplomatique ou militaire de l’Algérie" consolideront le socle des mesures restrictives.

À l’internement du responsable du comité de défense des droits des chômeurs, Rachid Aouine (six mois de "tôle" pour avoir encouragé sur Facebook des policiers à réclamer leurs droits plutôt que de réprimer les manifestants) suivront ceux (le 04 mars 2015) des huit partisans mobilisés à İn Salah contre le gaz de schiste, des journalistes Hassan Bouras (incarcéré en octobre 2015, il purgera trois mois de prison à El Bayadh) et Mohamed Tamalt, décédé le 11 décembre 2016 en cellule après une captivité (débutée le 26 juin 2016, à la caserne d’Hydra), une grève de la faim, un coma et la répétition de sévices moraux puis physiques. Perpétrées en violations totales à son intégrité physique, les tortures portaient les cicatrices mnémoniques de la Villa Susini (ou Sésini) d’Alger, faisaient résonner "La Question" du non-renoncement au corps, ce corps devenu la pièce maîtresse sans la protection de laquelle aucune République dite démocratique ne peut évoquer ses légitimités, y compris historiques.

Les comparutions immédiates, détournements des procédures, conciliations des services secrets, réquisitions tous azimuts de juges aux ordres relèvent de comportements contraires à l’émancipation moderniste d’une société où, consignés dans le cadre des offenses à l’"Un-Posture", les PV sont autant d’épées de Damoclès brandies au dessus du principe de l’invraisemblance, comme de la tête des 14 lanceurs d’alerte interpellés, le samedi 04 mars 2017, à Souk-Ahras, Sedrata et M’daourouch. Usant pour leur part d’éléments probants mettant, sur la page "Wiki Ahras" puis "Wiki Dzaïr", en exergue et cause les combines d’élus ou notables gouvernant la corruption régionale, ils pâtiront des réactions d’affairistes véreux qui appelleront à la rescousse des hommes de mains tapis dans les circuits interlopes et disposés à défendre les magots accumulés à l’ombre des relations informelles. Épinglés et comparés à des cybercriminels, les informateurs anonymes seront gardés sous scellés, les preuves matérielles confisquées établissant "une intelligence avec l’ennemi", supputation également requise à l’encontre de leur homologue Touati Merzoug retenu dans la matinée du mercredi 18 janvier 2017 pour avoir révélé (le 09 janvier 2017 sur le blog "Al Hogra") un entretien avec un diplomate israélien. Suspecté, il croupit depuis dans un cachot d’El Khemis car en interrogeant un juif, il corroborait l’existence de "La main étrangère" compromise dans les émeutes agitant quelques semaines plutôt la ville de Béjaïa ou, auparavant, celles de la vallée du M’zab.

Les rébellions-résistances du Sud s’achèveront, le jeudi 09 juillet 2015, par le verrouillage de la parole de Kamel Eddine Fekhar. Voilà maintenant vingt mois qu’au moins quatre sommations ("atteinte à la sûreté de l'Etat, incitation à la haine et à la violence, trouble à l’ordre public et port d'armes") le maintiennent au "trou" avec 27 codétenus de la minorité mozabite. Pendant les affrontements intercommunautaires opposant (le 08 juillet 2015 à Guerrara) les İbadites aux Chaan’bas (arabophones sunnites), l’ancien coordinateur du Front des forces socialistes (FFS) démasquera cette autre version du principe de l’invraisemblance : certains éléments des services de sécurité auraient couvert, ou voire directement encouragé en tant que commanditaires, les agissements de baltaguia et hors-la-loi. Aux brouilleurs de démagogie et démineurs de chapes de plomb, le pouvoir algérien répond par enfumages langagiers et tabassages, érige en guise de barrage antidémocratique un dispositif ou arsenal législatif maintenant une domination symbolique naïve mais prédisposant à l’établissement d’une république islamiste dès lors que le quatrième mandat de l’handicapé Bouteflika se terminera avant l’heure en véritable mandat de dépôt.

Le seul recours intermédiaire susceptible de rapidement compenser le vide emblématique que provoquera son décès (ou son écart constitutionnel) nous paraît être encore Mouloud Hamrouche. Plusieurs états de service plaident en faveur de l’ex-directeur général du protocole de Boumediène, d’un réformateur réceptif aux césures progressistes indispensables que refusent d’établir ceux qui ne s’en remettent qu’au renouveau dans l’authenticité révolutionnaire et cultuelle, tournent tellement le dos à la modernité que le terme même est gommé de toutes leurs références et allocutions. İdentifié à celui de rupture, il contredit la vision cyclique du même sous l’apparence du neuf et oblige de s’en remettre au génie des créateurs et innovateurs, d’enterrer les dépréciations postcoloniales qui collent toujours à la peau de l’Algérien. Les abolir, c’est immanquablement récuser l’approche pyramidale de l’ "Un-Posture", dégonfler l’adulation au zaïm, retenir de l’aspect bipolaire adopté au sein de la miniature persane moins "l'espace représenté" que "l'espace autonome", celui qui donne l'impression que le foyer de visions s'est cette fois élevé à hauteur des vraisemblances.

Saâdi-Leray Farid, sociologue de l’art

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