Une ville, une histoire : Tiaret

Tihert.
Tihert.

L’Algérie, d’Est en Ouest et de Nord en Sud, a été de tout temps l’objet de convoitise par ses voisins.

Parmi les conquérants on rappellera les Phéniciens, Romains, Byzantins, Arabes... venus de l’Est et ceux arrivés de l'Ouest tels que les Marocains et Vandales. Certaines villes ont été capitales de ces Etats et qui témoignent, aujourd’hui, de l’histoire de notre pays et des cultures qui y sont commutées. Dans l'Antiquité, Beni-Saf, alias Siga, dans le royaume Masaesyle; Constantine, alias Cirta, dans le royaume Massyle et Cherchell, alias Cæsarea, dans le royaume Numide. Au Moyen-âge, Tiaret, alias Tâhart, dans le royaume kharedjite des Rostémides et Tlemcen dans le royaume Abdelouadide. Enfin, au XVIe siècle, El Djezaïr, Alger, sous la régence turque. De ces villes algériennes, on évoquera dans celle de Tiaret située dans l’Ouest algérien à environ 120 km au sud-est de la ville d’Oran.

En effet, Tiaret se distingue par une histoire bien singulière et millénaire. Elle fût constituée en deux cités qui ont coexisté pendant des siècles: Tâhert al Qâdima (l'Ancienne) et Tâhart al H'aditsa (la Neuve). Tâhart al H'aditsa fût la capitale du premier état musulman du Maghrib en l’an 761, sous la couleur des Persans qui ont fait adopter dans le pays, le rite hérétique kharedjite. Tâhart al H'aditsa, saccagée à maintes fois, entre 909 et 1209, lors des affrontements entre dynasties concurrentes de l'Afrique du Nord, va renaître sous le nom de Tagdempt par l'émir Abdelkader qui en a fait l'une de ses capitales dans sa lutte contre les occupants Français dés 1837. Enfin... c'est Tâhart al Qâdima qui a été choisie par les colons Français en 1841 pour en faire la ville de Tiaret. Mais son histoire remonte à plus loin dans le temps, elle date de l’antiquité.

La région de Tiaret, à l'extrémité sud du massif de l'Ouarsenis, sur le col du Djebel Guezzou qui domine les hautes plaines de Trézel et du Sersou a été peuplée dés la plus haute antiquité. La première présence humaine à Tiaret, remonte à cinq cent mille ans. On notera l’existence en premier de l’Atlanthropus Mauritanicus, puis les successeurs autochtones de ce dernier : l’Atérien et l’Ibéromaurusien avant de voir l’arrivée du Capsin du Proche-Orient qui est considéré comme l’ancêtre du Berbère. Il laisse dans la région de Tiaret un outillage lithique appelé «faciès tiarétien» et daté de sept mille ans. Plus tard des Néolithiques Sahariens se sont avancés jusqu'à Tiaret laissant sur les falaises de grès a quelques kilomètres a l’Est, des gravures qui peuvent rivaliser avec les plus belles manifestations de l’art rupestre et qui nous renseignent sur la faune de l’époque, presque exclusivement composée d’animaux disparus ou émigrés, et nous font entrevoir des cérémonies, des rites magiques impliquant une vie sociale organisée. C’est au Néolithique que les races paraissent s’être stabilisées. Sous le règne romain, Tiaret et ses environs vont connaître une domination qui va, ensuite, se généraliser à toute l’Afrique du Nord. Ils construisent sur le col du Djebel Guezzou une forteresse qui sera baptisée Tingartia, qui signifie T(i)n = campement; Gader = lieu fortifié. Ce nom fait référence à un village berbère près duquel fût érigé le poste militaire permanent. Cette ligne de fortification protègera les terres cultivées du Tell et des Hautes Plaines contre les nomades du Sud. Vers l’an 200, la région connaîtra une période de progrès grâce à la culture de l’huile et au blé de la plaine du Sersou. A partir du Ve siècle, l’empire romain perd sa suprématie, remplacé par des princes berbères latinisés qui profitent des troubles dans la région pour fortifier leur indépendance et constituer un royaume. Les princes sont connus par leurs mausolées appelés «Djeddar» sur la haute Mina au Ve et VIe siècles. En l’an 533, les Byzantins de Bélisaire, ayant reconquis la province d'Afrique reprennent un certain contrôle de la région, mais en délégant l'autorité à des chefs de tribus berbères. La période des Byzantins connu de graves troubles politiques et sociaux et de violentes persécutions religieuses qui dévastèrent le pays. Avec l’affaiblissement du pouvoir central, l’esprit d’indépendance des tribus prend de plus en plus de l’ampleur. C’est un pays sans cohésion où il y eut de nombreux soulèvements contre l’Empereur. C’est dans cette période instable que commença la conquête musulmane sous le commandement d’Okba Ben Naffaa.

En 683, Okba Ben Naffaa conquit Tiaret après une bataille acharnée contre l’armée des princes berbères allies des Grecs. Les Maghroua et les Beni Iffren, qui peuplaient la région, choisissent de fuir et furent remplacés par des Louatas, des berbères également, qui dés le début de la période musulmane avaient renié la foi catholique pour joindre la foi musulmane. Vers 700, ils rebâtirent, sur les ruines de la cité romaine, une ville nommée Tahart, qui devient plus tard Tahart al-Qadima. Tâhart, en langue berbère, désigne la lionne, le lion : Ahar, le "t" initial et le "t" final formant le féminin. C’est en 761, que les Kharidjites menés par l’imam Abderahmane Ibn Rostom, gouverneur de Kairouan, émigrent vers le Maghreb pour fonder Tiaretle. Le kharidjite Abder Rahman Ben Rostem, chassé par les Abbassides, fond avec ses fidèles et avec le soutien des habitants un État kharidjite, le royaume de Tahart ou Tahart al-Gadida, situé dans la vallée de l'Oued Mina à une dizaine de kilomètres à l’est de la première Tahart devenant alors Tahart la Vieille ou Tahart al-Qadima. Cet État prospère grâce au commerce et se développe sur le plan culturel ; il s'étend sur une grande partie du Maghreb pendant plus de 150 ans sous forme d'un imamat. Tahart devient la capitale de la dynastie des Rostémides. En effet, Tahart fût une riche cité commerçante située entre le Tell, les Hauts plateaux, peuplée d’éleveurs et nomades, et le sud. On échangeait divers denrées comme le blé, les textiles, les laines, les moutons, les dattes et les dromadaires. Elle fût aussi un relais capital du commerce transsaharien qui touchait l’or, l'ivoire et les esclaves africains et engagée dans le commerce avec d’autres parties du monde musulman. Tahart était une cité religieuse mais aussi cosmopolite qui attirait des commerçants et des réfugiés de l’Orient. Elle était un foyer culturel, ses bibliothèques renfermaient d’exégèse coranique et des manuscrits de médecine et d’astronomie. Tahart connu également une agriculture florissante notamment les cultures maraîchères très prospères grâce à l’organisation de l’irrigation par les rostémides. L’urbanisme de Tahert est caractérisé par son aspect éclaté. Dominée par une citadelle, la ville est composée par la juxtaposition de quartiers communautaires occupés par des habitants originaires de Kairouan, Koufa ou Bassora, chrétiens ou tribaux. Tahart recevra, de nombreux savants en droit, en astronomie, en théologie, en grammaire ou encore en mathématiques…On citera entre autres Ibn Khaldoun connu pour ses «Prolégomènes» écritent à Tiaret. Elle fut donc un véritable pôle intellectuel où les étudiants venaient parfaire leurs connaissances. La vie religieuse est intense mais sans aucun fanatisme. Les musulmans de rite sunnite, et aussi les Chrétiens et les juifs, sont bien accueillis à Tâhart. Cette capitale spirituelle de l'Islam est appelée "l'Iraq du Maghrib". Cependant, Vers 893 un missionnaire oriental de rite chiite, le Mahdi Obeid Allah, qui se prétend descendant de Fâtima, la fille du Prophète, que le salut soit sur lui, va amener des tribus kabyles des Babors, les Kotama de Petite Kabylie, au rite chiite à se lancer à la conquête du Maghreb, détruire le royaume Aghlabide de Tunis, puis le royaume Kharedjite de Tâhart. Et en 909, cette cité est quasiment ruinée par l’attaque des berbères montagnards Kotama, alliés au dâ`i fatimide Abu Abd Allah ach-Chi'i. Les habitants, ceux qui ne sont pas massacrés sont contraints de s’exiler en se refugiant au désert. Les Kharedjites de Tahart fondent Sédrata, près d'Ouargla, puis s’installent dans la région du M'Zab, autour de Gharddïa. La période fatimide de Tahert va vivre une guerre incessante entre le khalife Omeyyade d'Al Andalous, aidé de ses alliés marocains les Idrissides de Fès, et le khalife fatimide. La ville constitue une base stratégique pour les nouveaux conquérants du Maghreb que sont les almoravides en 1081 et almohades en 1145. Puis vint l’arrivée des Turcs de l’empire ottoman qui vont installer, dès 1516, une garnison à Tahert pour avoir le contrôle sur les tribus indigènes et surveiller la piste du sud menant au Sahara. Tahert sera, dès lors, rattachée à l’Odjak et devient le siège d’un caïdat dépendant d’Oran. Mais, ils n'exerceront aucun pouvoir sur la région de Tiaret, repoussés par les tribus qui leur sont hostiles sous l'influence des marabouts d'Oranie. Pendant plus de 318 ans, Tahert demeurera en un état de misère et de décadence, Jusqu’à l’arrivée de l’émir Abdelkader en 1836.

Entre 1836 et 1841, l’émir Abdelkader choisit d'établir sa capitale, jusque là située à Mascara, à Tagdempt, Il édifie sur les ruines de l'ancienne capitale rostémide, diverses constructions avec une fabrique d’armes et de munitions, un atelier monétaire, des magasins de matériel et des réserves de vivres. En effet, les capitales du nord, comme Tlemcen et Mascara, étant trop proches du Tell et sous la menace des Français, l’émir Abdelkader érigera une capitale plus au sud et bien protégée. Son choix penche sur le site stratégique de Tahart al H'aditsa. L’Emir Abdelkader transforme Tagdempt en une place forte et une ville très active abritant quelque 500 familles. Mais le 24 mai 1841, Tagdempt est prise et ruinée par le corps expéditionnaire organisé par le gouverneur général Bugeaud et le général de Lamoricière lors de la campagne contre l’émir Abdelkader. En 1845, les Français érigèrent un fort à quelques kilomètres de là, autour duquel se développe la nouvelle Tiaret. D’abord sous l’autorité militaire, la ville devient le siège d’un commissariat civil avant d’être érigée en commune. Désormais, Tahart disparaît pour laisser place à Tiaret. Nouveau changement de toponyme, Tâhart va devenir Tiaret. L'ancien nom berbère était prononcé Tâhart ou Tâhert, ou encore Tîhert... Les Français ont "adouci" cette prononciation en articulant ce mot avec une voyelle finale, soit Tiaret. Tiaret, devient la capitale des Hauts Plateaux, du Sud Oranais, le balcon du Sud, la porte du Sahara... La nouvelle ville, érigée en commune de plein exercice par décret du 27 janvier 1869, n’a cessé de se développer.

La Tiaret moderne, devenue Sous-préfecture, est en plein essor. Grâce à la Paix franchise elle a retrouve toute sa prospérité. le Centre a été créé en 1843, sur la lisière des hauts plateaux à 236 kms d'Oran, sur la crête du Tell et le faîte entre la Mina et le Chélif naissant dans le département d'Oran arrondissement de Mostaganem, chef lieu de canton de la commune mixte, le centre est placée sous l'Autorité militaire. Cette petite ville comprend deux quartiers distincts, renfermés dans une enceinte bastionnée percée de trois portes.

De toutes ces civilisations et cultures, bien que dévastatrices, il reste actuellement des vestiges qui certifient l’histoire de Tiaret faisant de cette ville un site archéologique et touristique de premier ordre. Les gravures rupestres du Djebel Amour et du Kef Boubeker, font de la région de Tiaret un des lieux importants de la préhistoire Nord-Africaine. On y trouve également plusieurs vestiges de la dynastie des Massyles dont les ruines de la Souamah prés de Mechraa Safa. Il subsiste également des vestiges d'époque romaine, constitués de murs bâtis, de fossés, de forts, de forteresses, de tours de guet et d’habitations civiles, ainsi que celles de la période rostémide, ainsi que de l'époque de l’émir Abdelkader. Ces vestiges sont l'objet d'une protection officielle depuis le 26 décembre 1978. Alors en visitant Tiaret ne passez pas à côté de ces trésors historiques inestimables.

Benotman Mohamed

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