La presse écrite privée algérienne entre menaces et suspensions

La presse écrite privée algérienne entre menaces et suspensions

Une soixantaine de journaux ont été suspendus jusqu’à 1997. Dans la plupart des cas, ces mesures visaient alors à faire taire ceux qui étaient opposés à la politique d’"éradication".

A chaque fois, les mêmes motifs sont avancés. Soit suite à une "atteinte à la sûreté de l’État et à l’ordre public", ou bien une "diffusion d’informations tendancieuses faisant l’apologie du crime et de la subversion".

Sous le règne du président Abdelaziz Bouteflika (à partir de 1999), la censure a eu d’autres formes cachées, sournoises et souvent particulièrement brutales. En la matière le chantage à la publicité a terriblement refroidi plus d'un quotidien.

Un seul journal a été suspendu en 2004, Le Matin. Le pouvoir avançait comme argument le non-paiement des dettes, mais en réalité ce sont les enquêtes menées par ce journal sur Bouteflika et ses amis moyens-orientaux, Chakib Khelil et sa gestion catastrophique du pétrole algérien et enfin le brûlot de Mohamed Benchicou sur le président qui constituent les véritables motifs de l’interdiction du Matin. Aujourd’hui, au grand désespoir des autorités qui croyait s’en être débarrassé, il continue d’exister en version numérique, laissant une place large à toutes les sensibilités républicaines.

Depuis, tout est devenu stable jusqu’en 2013, date ou ont été suspendus le quotidien francophone Mon Journal et son pendant arabophone Jaridati pour "atteinte à l’Etat" suite au reportage sur l’état de santé du président de la république Abdelaziz Bouteflika qui était en France pour des soins médicaux. Le chef de l’Etat est atteint d’un AVC lui causant une paralysie cérébrale et physique. Au moment où l’article a été rédigé, Bouteflika rentrait de l’hôpital de Val-de-Grâce, en France, où il a été hospitalisé. Aucune information n’a été donnée sur sa santé.

En juin 2014, quatre journaux ont été interdits d’impression à cause des dettes : Djazair news en deux versions arabophone et francophone, et El Ajouaa en deux versions aussi.

En juillet 2014, quatre journaux arabophones ont aussi subi le même sort et pour le même motif. Il s’agit d’El Fajr (l’aube), El Sawt El Akhar (l’autre voix), El Ahdath (Les événements), et l’hebdomadaire spécialisé Itmag.

Depuis, la tension a monté entre les directeurs de journaux et le ministre de l’Information et de la communication sur les raisons exactes des multiples suspensions de journaux. Les directeurs de journaux, à l’exemple de Mme Hadda Hazem, directrice d’El Fadjr, témoignent qu’il s’agit d’une «décision politique» et non commerciale comme l’a déclaré le ministre M Grine. Mme Hazem qui a saisi chacun des directeurs de l’imprimerie, le responsable commercial et le ministre pour des négociations en vue de trouver une solution, est très convaincue que «la décision est politique». Celle-ci, selon la presse algérienne, a manifesté avec les membres Barakat en 2004 contre le 4e mandat de Bouteflika. Chose qui explique toute décision prise contre son journal.

En mars 2014, la censure a cette fois-ci changé de camp. C’est la chaîne de télévision Al Atlas-tv qui a été suspendu par l’Etat. Cette chaîne «virulente» n’avait pas d’autorisation de diffusion. Le point faible dont le pouvoir s’en est servi au bon moment.

Selon le directeur du quotidien El Watan, Omar Belhouchet, cette chaîne a dépassé la ligne rouge. «C’est l’une des rares à avoir donné la parole aux citoyens notamment contre le 4e mandat de Bouteflika. Les autres chaînes organisaient des débats contradictoires, mais ça s’arrête là. Elles ne traitent pas vraiment ce qui secoue en ce moment l’Algérie, la colère et l’inquiétude».

Ainsi, la plus récente suspension a été enregistrée en avril 2015. La chaîne télévisuelle privée El Djazairia a été suspendue après avoir réitéré les révélations du Petit Journal Canal+ sur la divulgation des biens Premier ministre Abdelmalek Sellal et sa fille qui s’est offert un appartement sur les Champs-Elysées. Ces informations ont été données par les co-auteurs du livre Alger-Paris : «une histoire passionnelle». Une polémique qui a éveillé une vive excitation en ce dernier qui a réagi en tant que ministre proche du pouvoir.

Le journaliste Abdou Semmar, par ailleurs patron d’Algérie focus, a été accusé de diffamation pour avoir dénoncé le prix de l’appartement, et donné l’adresse des biens de Sellal. Abdou Semmar estime qu’il n’y a pas eu d’atteinte. D’autres autorités l’ont appelé. Le ministre de la communication, puis l’autorité de régulation de l’audiovisuel.

Ce qui est étonnant dans cette affaire c’est l’accusation du ministre de la Communication. "Les médias officiels, eux-mêmes, nous accusaient d’atteinte aux symboles de l’Etat".

Toujours dans l’audiovisuel, en avril 2014 Dzair-tv a subi de grosses pressions la menaçant de fermeture. En mars 2014, deux comédiens et chroniqueurs de l’émission (Amine Ikhlef et Mohamed Bounoughaz) ont déclaré sur les plateaux de l’émission "système dz" de la même chaîne télévisuelle qu’ils ont été rémunérés par le pouvoir pour leur participation au clip de campagne au président-candidat Boutefilka.

Mounir Outemzabt

Notes

  1. François Gèze et Sahra Kettab, Les violations de la liberté de la presse, dossier 7, Juin 2004

  2. May Semmane, Non impression du journal El Fadjr : affaire politique, selon sa directrice, commerciale selon le ministre, article de presse publié sur Huffpostmaghreb, le 02/06/2014

  3. Marie-Hélène Soenen, Atpas TV, première victime de la présidentielle algérienne, publié le 17/03/2014

  4. Voire l’annexe 3, interview avec Abdou Semmar

  5. Jeune Afrique

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