Le syndrome de l'histoire (II)

Le syndrome de l'histoire (II)

Point 5- Le moment crucial de l'histoire, la déclaration de l'origine ou se donner un nom, Retour à K. Dirèche : le combat des mythes ou l'obsession des origines

5.1- le discours sur l'origine

5.1.1- La dichotomie Botr/Branes, le passage de l'ethnique au généalogique

Prime à bord nous avons dans notre thèse (42) remis en cause la filiation fictive élaborée par le système de parenté mis en place par le discours de la généalogie. En effet, l'analyse de Bulliet (43) sur le couple Botr/Branès, ne prend pas en considération le jeu du simulacre dans l'élaboration des stratégies matrimoniales et des signes identitaires dont ont besoin les groupes sociaux pour imposer leur domination. Y. Modéran consacre un chapitre entier à la question (44). La lecture de sa démonstration magistrale contre deux monuments de l'historiographie moderne de l'Afrique du Nord (C. Courtois, Les Vandales et l'Afrique et Ch. Dhiel, L'Afrique byzantine, Histoire de la domination byzantine en Afrique) a été rythmée par des vérifications bibliographiques qui ont nécessité beaucoup de temps. En guise de résumé, nous proposons de reproduire les prises de notes et les commmentaires du cahier IV de la Tamazgha.

Afin d'examiner la dichotomie Botr et Branès (45), nous allons passer en revue les diverses rubriques de ces deux groupements de tribus. Par ordre alphabétique G.S. Colin,(46) consacre deux rubriques aux Branès et Botr dans lesquelles il souligne les aspects vestimentaires de la désignation respective des populations qui portaient soit le "long vetu", le burnous et le ''court vêtu". Il poursuit en ajoutant que les appellations ethniques tirées des particularités vestimentaires comme par exemple les Mulaththimun, les "porteurs de voile" avant tout préalable d'un examen approfondi rendu nécessaire pour attester la validité des faits.... Nous verrons plus loin que Y. Moderan remet en cause cette assertion en affirmant à la suite de J. Berque que ce ne sont que des constructions historiques qui n'ont rien de réel ni du point de vue sociologique ni ethnique. Quant à l'histoire proprement événementielle, il reproduit la version classique des affiliations généalogiques des tribus et des dynasties maghrébines. Par contre, nous prenons à notre compte la rupture énoncée par L.. Golvin (47) entre les Zirides et les Fatimides d'Egypte pour expliquer le phénomène des tribus Banu Hilal et Banu Soleim qui ont envahi le Maghreb au XIè siècle. Cette remarque est reprise par J. Berque pour signaler le retour des Berbères arabisés d'Egypte.

La lecture des histoires des Berbères – tribus arabes de l'Afrique septentrionnale, nous laisse perplexe au sujet de la contextualité du récit historique des Banu Hilal et Soleim. Le traitement du phénomène de l'altération linguistique "Istidjam- corruption de la langue" voire ethnique, nécessite un approfondissement pour déterminer la réalité historique de la mouvance de ces tribus sur une très grande étendue. D'ores et déjà nous pouvons faire valoir que toute la construction historique d'Ibn Khaldoun repose sur des préalables religieux qui agencent la narration islamique à partir des temps immémoriaux jusqu'à son époque. La détermination du facteur islamique dans l'agencement des évènements est importante pour comprendre le système mis en place par le grand historien maghrébin. En effet, l'enjeu est de taille pour saisir la rationalité comme pratique discursive de l'histoire. La mobilisation des ressources par l'historien en appliquant des règles strictes de l'analyse ne doit pas nous faire oublier le lieu d'où il parle. En guise de reconnaissance de ce lieu, nous nous appuyons sur le travail de Cheddadi. Sur beaucoup de points, Ibn Khaldoun s'appuie sur ces prédécesseurs, historiens et chroniqueurs "arabes".

A. Cheddadi nous livre une étude sur une période allant jusqu'au VIIe siècle où il traite de l'appropriation de 'histoire. Ce dernier la résume de la façon suivante: "Ainsi l'historiographie musulmane dès ses premiers développements aux deux premiers siècles de l'hégire semble bien se situer dans une filiation directe avec la tradition chrétienne byzantine, avec laquelle elle a en commun sa problématique et un nombre important de ses notions générales, de ses démarches et de ses genres. Les écarts qui ne sont pas moins évidents, peuvent être ramenés à deux éléments fondamentaux, d'ailleurs étroitement liées l'un à l'autre: d'une part la théologie de l'histoire que l'islam a forgée face au judaïsme et au christianisme et, de l'autre, la méthode qui a été élaborée pour appuyer celle-ci (48). Mise à part la spécificité de la mobilisation de ses propres ressources sur quoi s'est longuement étalé l'auteur pour décrire le passage d'un genre historique à un autre, Il est vrai que cette historiographie s'est imposée pour rapporter les événements qui ont secoué l'Afrique du Nord au cours du long processus d'islamisation. Dans tous les cas de figure, il faut recenser les actes d'intégration des Berbères de ces manières de dire l'histoire et en quoi, y a-t-il une ressemblance ou le cas échéant une dissemblance par rapport à l'antiquité tardive. Ainsi comme le laisse supposer Y. Moderan, l'historiographie musulmane est redevable à l'antiquité tardive. Et comme, il n'est d'aucun intérêt de faire l'histoire de l'historiographie musulmane(49), on peut supposer que les grands noms de cette historiographie et les techniques narratives propres de l'islamisme ont singulièrement participé à l'élaboration des vastes panoramas de l'histoire de l'Afrique du Nord et du Sahara. Néanmoins nous retenons que la généalogie comme instrument du discours historique s'est appuyé sur la chaine des garants (Isnad) pour donner de fait, au récit une consistante validité.

Et c'est avec circonspection que nous admettons une rupture épistémologique avec le remplacement comme le dit A. Cheddadi de l'Isnad par les mushahadat (Les chose vues) et l'avénement de l'historiographie moderne de Miskawayh et d'Ibn Khaldoun; En ce sens nous pouvons afirmer au stade où nous en sommes, il qu'il est tout à fait prématuré d'assigner à ces deux auteurs une modernité universellement reconnue. La lecture que nous faisons de ces deux auteurs aboutit à des considérations générales. Le premier se distingue par son humanisme musulman sans qu'une définition exacte de l'homme ne soit formulée d'un point de vue anthropologique. Tandis que pour l'autre, il s'agit bien d'un théoricien de la civilisation maghrébine médiévale et qu'il est excessif de lui attribuer le rôle de précurseur de l'anthropologie.

Pour mieux comprendre la méthode employée par Ibn Khaldoun, il est prépondérant de réduire l'exemplarité à l'histoire des Berbères. A. Oumlil (50) pense qu'Ibn Khaldoun critique l'Isnad en tant que méthode de la tradition en distinguant deux types de récits, les uns véhiculant le message du sacré et les autres se rapportent aux faits de la nature ou de l'histoire. La conséquence principale de la tentative d'Ibn Khaldoun est le dégagement de l'Histoire du domaine des sciences religieuses. Dans sa lecture d'Ibn Khaldoun, il reconnait d'ailleurs de même la façon que A. Cheddadi, la persistance des résidus dans l'historiographie musulmane, non pas seulement dans la production des informations recueillies.... mais aussi la conception de l'Histoire qui n'a pas varié. Ainsi nous touchons le fond du problème de la représentation induite par cette conception du monde par les religions monothéistes. Ainsi d'un point de vue historiographique, l'islam est redevable aux religions qu'ils l'ont précédées de cette conception des origines de l'univers et de fait, les origines des Berbères en dépendent. Il est certainement important de dégager les filiations noologiques qui ont conduit à une intégration des savoirs byzantines par les historiens musulmans pour faire connaître les Berbères. Du coup, le processus d'intégration et cela confirme la continuité supposée par Y. Moderan du passage de l'historiographie byzantine et chrétienne à celle de L'islam, il n'en demeure pas moins qu'il est difficile de croire aux choix judicieux opéré par les auteurs musulmans. A telle enseigne que la classification de l'histoire dans les sciences confirme l'ambiguïté du statut de cette dernière dans l'enseignement

Bilan provisoire

Il ressort que l'histoire des Berbères bien que consacrée aux dynasties musulmanes par Ibn Khaldoun, n'englobe pas la totalité des histoires vécues par les populations amazighes. Il reste que l'exercice théorétique de la Muqqadima ne concerne pas du tout, l'antiquité nord-africaine. Ainsi, les cycles bio-historiques induits pas la théorie khaldounienne de l'histoire, n'affectent nullement ni la pérennité amazighe ni la longue durée des archétypes sociaux nord-africains et sahariens. Le modèle imposé de la rupture islamique, introduit des biais dans l'identification des groupes tribaux et concourt à l'émergence de "l'Ailleurs " comme figure de l'identité. De ce fait, le travail sur la mémoire consiste à oblitérer aussi bien l'identité amazighe que l'ancienneté du passé nord-africain et saharien. Du coup, les caractères psychologiques de la "haine de soi" et de la "négation de soi" énoncés respectivement par les sociaux-linguistiques et les anthropologues, reflètent l'état d'esprit de l'élite pour affirmer l'exercice du pouvoir qui est toujours celui de l'Etat. Afin d'exercer le pouvoir de l'Etat, l'élite recourt aussi souvent que possible au simulacre de l'identité.

F. Hamitouche

Notes :

42- Le récit et son oralité, les structures sociales et le pouvoir chez les Ouled Yahia Moussa, Paris VII Jussieu, 1984.

43-R. Bulliet, Botr/Branes, Hypothèses sur l'histoire des Berbères,les Annales, Paris, 1981.

44- Y. Moderan, chapitre 18, Les Botr, les Branès et le monde berbère au VII ème siècle dans les Maures et l'Afrique romaine.

45- Idem, Botr et Branès: sur les origines du dualisme berbère médieval, dans Mutations d'identités méditerranéennes, Editions Bouchène, Paris, 2000.

46- G.S Colin, Al- Butr, EI/ Al-Baranis.

47- L. Golvin et Botr EB X?.

48-A. Cheddadi, Les Arabes et l 'appropriation de l'histoire, Emergence et premiers développements de l'historiographie musulmane jusqu'au IIe/VIIe siècle, Sindbad- Actes Sud, Paris, 2004, p, 308/309.

49- Nous avons consulté, Cl. Cohen, "L'historiographie arabe: des origines au VVè siècle H" Arabica, t.XXXII, 1986, fasc 2, et A. Duri, Naissance de la science de l'histoire chez les Arabes,Beyrouth, 1960.

50-A. Oumlil, L'histoire et son discours

Lire la première partie : Le syndrome de l'histoire (I)

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Commentaires (1) | Réagir ?

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Massinissa Umerri

"... Afin d'exercer le pouvoir de l'Etat, l'élite recourt aussi souvent que possible au simulacre de l'identité. ... "

et cetteIDENTITE' est PRISONNIERE de ce que cette "??? ELITE???" impose comme [ LES CONSTANTES NATIONALES], c. a. d. "les axiomes primaires, du mouvement nationaliste Arabe - etabli AILLEURS. . . que chez nous, biensur.

Une constance qui induit le gel et l'immobilisme. Il est clair, qu'elle (elite) est un obstacle a toute avance'e...

C'est clair, ce n'est ni l'histoire, la maniere de son ecriture ou les evenements qui la nourrissent, qui bloquent les populations nord-Africaines et la societe' qu'elle forme -mais l'incapacite' de ces populations de s'en debarasser - particulierement, en Algerie et au Maroc.

En Lybie, c'est irreversible... Le Drapeau Amazigh flotte sur des BLINDE'S... L'eveil est reel - Les Amazighs, ne veulent PLUS meme enttendre parler, ni de la langue Arabe, ni des references culturelles - enttendre religieuses.