Ali Benflis : "Le patriotisme ce n’est pas la soumission absolue aux gouvernants"

Ali Benflis.
Ali Benflis.

Extraits de l’intervention de M. Ali Benflis, Président de Talaïe El Hourriyet, à l’occasion du rassemblement organisé par le Bureau territorial du parti à Sétif.

(...) Je viens de parler du nouveau visage du patriotisme. Permettez-moi d’être plus clair sur ce sujet. Le patriotisme ce n’est pas dire seulement que l’on aime son pays. Cela est évident et cela est naturel. Mais le patriotisme n’est pas un concours d’éloquence ou le plus patriote est celui qui parle le plus brillamment du patriotisme. Le véritable patriote est celui qui joint l’acte à la parole car le patriotisme est fait, avant tout, d’efforts et de sacrifices comme il est fait d’abnégation et de don de soi.

Le patriotisme n’est pas un monopole comme tous les autres monopoles politiques, économiques et sociaux que le pouvoir politique en place dans notre pays s’arroge et dont il fait bénéficier qui il veut et en exclut qui il veut. Ce pouvoir politique entend être le distributeur exclusif des brevets de patriotisme mais il ne peut pas y avoir de certificats de patriotisme que certains seraient plus habilités que d’autres à attribuer ou à retirer. Le véritable patriotisme ne peut être manipulé ou instrumentalisé car il est hors d’atteinte : il est dans le cœur, il est dans l’esprit et il est dans la conscience des patriotes.

Le patriotisme ce n’est pas la soumission absolue aux gouvernants qui entendent se confondre avec la patrie en prétendent incarner à eux seuls l’Etat, la Nation et la société dans leur ensemble. Dans une telle culture politique dévoyée, la critique du gouvernant, la mise en cause de sa responsabilité et l’audace de vouloir l’astreindre à la reddition des comptes deviennent une atteinte à l’Etat, une menace pour la cohésion de la Nation et une perturbation de la tranquillité de la Société.

Non, l’Etat n’est jamais l’Etat d’un système politique mais l’Etat du peuple tout entier.

Non, la Nation algérienne n’est pas la Nation d’un régime politique mais la Nation de toutes les algériennes et de tous les algériens.

Non, la société algérienne n’est pas la société des gouvernants du moments mais la société de citoyennes et de citoyens dignes, fiers et libres.

Pourquoi ai-je éprouvé le besoin de vous entretenir du patriotisme aujourd’hui en ce lieu où le Chahid Saal est témoin de mes dires.

J’ai voulu vous entretenir du patriotisme parce qu’il se révèle face à l’adversité et au moment des grandes épreuves comme celles auxquelles notre pays est actuellement confronté.

J’ai voulu vous entretenir du patriotisme, également, parce que, par temps de tourmentes, c’est dans l’éveil patriotique, dans la mobilisation patriotique et dans le sursaut patriotique que les Nations puisent au fond d’elles-mêmes la force nécessaire pour faire taire leurs doutes, pour combattre le désespoir, pour retrouver leur confiance et pour renouer les liens avec l’optimisme et l’espoir.

J’ai voulu vous entretenir du patriotisme, enfin, parce que l’Algérie n’est pas dans une situation enviable et parce que notre longue histoire nationale témoigne que c’est par le patriotisme que notre pays a pu en surmonter les phases les plus critiques et que c’est par le patriotisme aussi que notre peuple en est toujours sorti plus déterminé et plus fort.

Le premier devoir patriotique, aujourd’hui, est d’abord de jeter un regard lucide sur la situation de notre pays : une situation affligeante, une situation angoissante et une situation préoccupante.

Le premier devoir patriotique, aujourd’hui, est aussi de dire la vérité – toute la vérité- à notre peuple à propos de cette situation non pour ajouter à ses craintes et à ses inquiétantes mais, bien au contraire, pour l’amener à prendre la mesure des défis et le mettre en position de les relever en position de force.

Le premier devoir patriotique, aujourd’hui, est enfin de convaincre notre peuple que le redressement de cette situation n’est certainement pas dans l’inertie et l’immobilisme mais qu’elle est dans le changement et le renouveau.

Un regard lucide sur la situation de notre pays ne mène qu’à un seul et unique constat : c’est le système politique algérien tout entier qui est en crise. Il représente la crise mère dont découlent toutes les autres crises qu’elles soient politiques, économiques ou sociales. Ce système a atteint ses limites. Il est à bout de souffle. Il n’a plus d’énergie pour s’adapter ni pour se renouveler. Il est dans l’incapacité intrinsèque de suivre la marche accélérée de son environnement et de son temps. Il est dans la même incapacité d’accompagner les profondes mutations de notre société qui ne s’accommode plus d’une gouvernance archaïque en déphasage total par rapport aux exigences et aux enjeux du XXI ème siècle.

Un système politique se juge sur ses résultats et c’est par ses résultats que se mesure son échec ou sa réussite. Les Algériennes et les Algériens sont les premiers juges de leur système politique. Ils sont les seuls habilités à établir le bilan de ce système. Ils sont les seuls dont le jugement compte. Qui des Algériennes et des Algériens ne voit pas de ses yeux que ce système politique a conduit le pays vers une impasse politique globale et totale dont les manifestations accréditent, chaque jour, une fragilisation continue de l’Etat national ?

Qui des Algériennes et des Algériens ne voit pas de ses yeux que ce système politique est le premier responsable de la faillite économique du pays qui demeure otage de la conjoncture énergétique mondiale, vulnérable au moindre de ses retournements et soumis au sort qu’elle veut bien lui réserver. Oui, ce système politique a failli ne serait-ce que parce qu’en dépit de toutes les ressources immenses dont il a disposé, il a permis que l’Algérie n’ait pas son sort entre ses mains et que son sort dépende toujours du marché mondial de l’énergie pour le pire comme pour le meilleur.

Qui des Algériennes et des Algériens ne voit pas de ses yeux que le système politique national est à l’origine de la crise sociale dans laquelle se débat notre pays et qui peut nier que la crise actuelle de la société algérienne est, en tout premier lieu, liée à ces référents, à ces repères et à ces valeurs que le système politique dominant a dévoyés ou vidés de leur sens.

L’impasse politique globale et totale dont nous parlons n’est pas une vue de l’esprit, c’est une réalité ; c’est une réalité douloureuse mais une réalité qui s’impose, qui se constate et qui se vit. Cette impasse politique n’est pas une invention de certains d’entre nous qui aimeraient moins leur pays que d’autres. Et cette impasse politique n’est pas un simple épouvantail que l’opposition agiterait pour attiser des peurs sans fondements et pour entretenir des préoccupations qui n’auraient pas lieu d’être.

N’y a-t-il pas une impasse politique lorsque les affaires de l’Etat ne sont plus gérées et qu’à chaque fois qu’une décision est prise l’on se demande qui la prise, pourquoi l’a-t-il prise et comment l’a-t-il prise ?

N’y a-t-il pas une impasse politique lorsque le Conseil des Ministres ne se réunit plus que quatre fois en moyenne laissant, dans les intervalles, les affaires de l’Etat en jachère ?

N’y a-t-il pas une impasse politique lorsque, durant le seul automne dernier, pas moins de 16 décisions gouvernementales ont été annoncées puis annulées ou gelées sans explications et sans justifications ?

N’y a-t-il pas une impasse politique lorsque la faiblesse du rendement législatif du Parlement bat des records mondiaux en n’atteignant qu’une cinquantaine de lois adoptées durant toute une mandature , c'est-à-dire en cinq longues années?

N’y a-t-il pas une impasse politique lorsque personne ne sait entre les mains de qui sont les affaires de l’Etat, qui en prend bon soin et qui veille à leur saine gestion ?

N’y a-t-il pas une impasse politique lorsque le déni des réalités, la fuite en avant, le passage en force et la diversion sont les seuls moyens qui restent à un régime politique qui ne sait quoi faire face à cette impasse politique sinon nier son existence, qui ne sait comment prendre en charge la crise économique sinon par l’improvisation et la désinvolture et qui ne sait comment conjurer les périls de l’instabilité sociale sinon en faisant porter la responsabilité avec une forte dose de légèreté tantôt à des mains intérieures anti- nationales tantôt à des mains étrangères hostiles et souvent aux mains intérieures et extérieures réunies ?

L’état d’impasse politique n’est jamais le meilleur état pour faire face avec certitude et confiance aux graves crises économiques comme celle à laquelle notre pays est actuellement confronté.

Toutes les ressources du monde ne suffisent pas pour surmonter une crise économique si elles sont entre les mains d’une gouvernance politique défaillante. Toutes les meilleures recettes économiques du monde –et même les plus géniales –ne peuvent venir à bout d’une crise économique si leur application est confiée à une gouvernance politique sans légitimité, sans crédibilité et dépourvue de l’indispensable confiance des citoyens. Toutes les compétences du monde ne peuvent traiter adéquatement, une crise économique si leur emploi est le fait d’une gouvernance politique qui inquiète plus qu’elle ne rassure et qui suscite plus de doute que de confiance.

Ce sont là les principales raisons qui expliquent pourquoi la crise économique dont nos concitoyennes et nos concitoyens subissent les effets ravageurs au quotidien est toujours sans prise en charge sérieuse et sans traitement performant près de trois années après sa survenance.

Un régime politique lui-même en crise n’est absolument pas le meilleur garant du règlement d’une crise économique de l’envergure et de la complexité de celle à laquelle notre pays fait face dans les conditions les plus défavorables.

Notre gouvernance politique est invisible, inaudible et incompréhensible. Et même lorsqu’elle est visible, elle est inaudible et lorsqu’elle est audible, elle est incompréhensible. Cette réalité porte un nom et elle s’appelle le fossé de défiance qui sépare, désormais, dans notre pays les gouvernants des gouvernés.

Par la confiance rompue et le fossé de la défiance qui se creuse beaucoup de choses s’expliquent. Et de fait, dit-on "le capital est lâche" ; alors comment espérer que des Algériennes et des Algériens mettent en toute quiétude leurs capitaux ou leur épargne familiale, à travers la mise en conformité fiscale ou l’emprunt national, entre les mains de gouvernants qui sont bien en peine de nous expliquer ce qu’il est advenu des 1000 milliards qu’ils ont eu à leur disposition ?

Comment appeler à la mobilisation nationale et attendre des Algériennes et des Algériens qu’ils s’y rallient alors que cet appel émane d’institutions illégitimes, décrédibilisées, non représentatives et en perte de confiance ?

Comment appeler aux sacrifices des algériennes et des algériens et espérer être entendu lorsque l’on fait peser le fardeau des sacrifices sur l’Algérie des plus faibles, l’Algérie des plus fragiles et l’Algérie des plus vulnérables et que l’on en exonère la minorité préférée la minorité privilégié et la minorité gâtée du régime politique en place ?

Et comment faire croire aux algériennes et aux algériens que la rationalisation des dépenses et l’austérité sont une exigence de la phase critique dans laquelle nous sommes alors que la corruption s’entend dans l’impunité, que la fuite des capitaux se poursuit, que la fraude au commerce extérieur ne souffre toujours pas de lourdes contrariétés et que les marchés de gré à gré devenus plus rares tout comme les nouvelles licences d’importations servent à fidéliser les mêmes clientèles et les mêmes appuis du régime politique en place ?

Mesdames et Messieurs ;

L’acuité et le caractère critique de la situation actuelle du pays se manifestent à travers la concomitance de l’impasse politique, de la crise économique et de l’instabilité sociale qui monte en cadence.

La concomitance de cet ensemble de crises est inédite dans notre pays et c’est en cela que réside la nature extrêmement périlleuse de la phase actuelle.

Face à cette situation, j’ai en moi quelques certitudes profondes que je tiens à partager avec vous à l’occasion de cette rencontre.

  • Ma première certitude est qu’un système politique national archaïque et dépassé par les profondes transformations qui s’opèrent nationalement et internationalement n’est absolument pas en mesure de fournir une issue à l’impasse politique actuelle, d’opposer une riposte adéquate à la crise économique qui gagne en complexité et en ampleur et de prémunir le pays contre la menace de la déstabilisation sociale dont les prémices se multiplient. Par temps de grandes crises c’est l’Etat de droit, c’est l’ordre démocratique ce sont des institutions légitimes qui ont les plus grandes capacités de rassemblement et de mobilisations nationales indispensables.

  • Ma seconde certitude est que l’Etat national lui-même est en crise. Cette crise l’a fragilisé et l’a rendu vulnérable. Elle l’a mis dans une situation ou il n’assume plus ses missions nationales comme il se doit. Et, plus grave que tout, elle a amené un nombre croissant de nos concitoyennes et de nos concitoyens à se demander si l’Etat national est encore le leur et s’il n’a pas fait l’objet d’une indue appropriation par une minorité écrasante qui n’a cure des espoirs et des aspirations de la majorité écrasée. L’Etat national est le bien le plus précieux de toutes les algériennes et de tous les algériens. C’est son devenir qui représente l’enjeu le plus grand des crises politiques, économiques et sociales que notre pays tarde à prendre en charge et à traiter.

  • Ma troisième certitude est que le régime politique en place se complait dans l’inertie et dans l’immobilisme. Il appelle cela la stabilité. Mais parelle stabilité est trompeuse car elle procède d’une volonté désespérée de fuir les défis au lieu de les relever, d’éluder les graves problèmes qui se posent au lieu de les régler et de nier l’existence des crises au lieu de les traiter sans attendre avant que le pays n’ait a en payer plus tard le règlement au prix fort. Le temps n’est pas en notre faveur et nous sommes engagés véritablement dans une course contre la montre pour d’abord circonscrire les effets dévastateurs des crises politiques, économiques et sociales et ensuite nous organiser pour mettre notre pays, en position de les surmonter dans les conditions les moins défavorables et les moins dommageables.

  • Ma quatrième certitude, enfin, est que l’avenir de notre pays est dans le changement et dans le renouveau. L’inertie et l’immobilisme occasionnent des torts considérables au pays. Les autres Nations du monde changent, s’adaptent et avancent. Le régime politique en place nous impose le statu quo en se présentant à nous comme l’unique option et comme l’horizon indépassable. C’est par cette logique, c’est par cette mentalité et c’est par ce genre de discours politiques que les Etats se mettent eux-mêmes en danger, que les Nations compromettent elles-mêmes leur cohésion et leur harmonie et que les sociétés s’exposent aux ruptures et à la division.

Mesdames et Messieurs ;

Le régime politique en place veut que rien ne change et que rien ne bouge parce que cela est dans son intérêt étroit, parce que sa propre survie dépend du statu quo et parce qu’il pense qu’il est le seul à avoir raison et que tout les autres ont tort. Nous ne cessons pas pourtant de dire que l’avenir de l’Algérie est dans la modernité politique, dans la rénovation économique et dans la réforme sociale.

Comme vous le voyez bien nos différences avec le régime politique en place sont, tout à la fois des différences de démarche, de méthode, de pratique et de comportement.

Le régime politique en place s’attache à sa survie, nous sommes attachés au salut de l’Algérie ; le régime politique en place défend l’inertie et l’immobilisme, nous défendons le mouvement et le changement.

Le régime politique en place fuit les défis considérables qui se posent au pays, nous avons la détermination de leur faire face et de les relever.

Le régime politique en place demande aux Algériennes et aux Algériens de fermer les yeux et d’ignorer les graves crises politiques, économiques et sociales auxquelles le pays est confronté ; nous assumons, quant à nous, notre devoir de vérité envers eux en leur demandant d’ouvrir les yeux, de constater avec nous leur gravité et de conclure avec nous à l’indispensable ressaisissement national pour les surmonter.

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