Echkoun Ehna ? Qui sommes-nous ?

Echkoun Ehna ? Qui sommes-nous ?

"Quand le présent n'a rien à nous offrir, quand le futur n'a rien à nous proposer, le passé devient refuge et l'histoire est sacralisée. Pour se justifier devant nos enfants, nous nous accaparons de la gloire de nos anciens. Érigé au rang de mythe, leur exploit est béatifié. Il devient alors l'arbre qui cache la forêt de nos échecs et de nos tares et arrive même à conditionner la vie des générations futures."

Le sentiment d'appartenance à une nation, à une patrie ne peut être décrété par voie administrative. Il est certain qu'être Français, Espagnol ou Allemand "administratif", ouvre l'espace des droits de base à l’heureux détenteur du titre, mais ne lui ouvre aucunement l'espace affectif, émotionnel, subjectif et donc, immatériel.

Même l'histoire n'ouvre pas le droit absolu à la citoyenneté affective chez une nation. Ni les tirailleurs sénégalais ni les chasseurs d'Afrique ni même les musulmans de la légion d'honneur n'ont pu accéder à ce statut privilégié.

Le sang versé, la douleur encourue pour la France dans des guerres qui n’étaient pas les leurs, ne leur donna que le droit à pension, qui en plus, fut liquidé d'une façon non équitable. Avec la même carrière et le même grade; que l'on s'appelle François, vivant en France ou Kaddour, vivant en Algérie, on ne perçoit pas le même traitement. Non! Ils ne sont pas pareils, ni face à la loi, ni face au regard de l'autre, " El A3rbi A 3rbi; ya loukan el colonel Ben Dawed".

Bien entendu, une nation a besoin de référents historiques, réels ou mythologiques, de gloires légendaires et de mythes héroïques. A même de booster le moral collectif.

Ainsi, chez certains peuples, le mythe se hisse au rang d’élément fondateur de l'identité. Il arrive même à conditionner le projet de société. Par force des choses, le mythe devient une vérité convenue qui arrive à phagocyter la réalité elle-même. Celle-ci deviendra étrangère. Présent et futur ne seront donc que chimère. Le mensonge collectif s'institue en culture de société et le château de cartes commence alors à s'ériger.

Le cas algérien, plus particulièrement, incite à la réflexion. Qui sommes-nous ? Au-delà des querelles idéologiques ou même politique qui chatouillent les neurones de certains. Cette question est avant tout, d’ordre sociologique

L’Algérien, vit avec son lot de contradictions, son pain quotidien. D’une part, il ne cesse de crier à l’injustice, à l’absence de droits et des libertés. De l’autre, il est lui-même un petit tyran chez lui, avec ses voisins et mêmes avec ses clients. Il adore être respecté "El kdar ", alors qu’il ne fait pas assez d’efforts pour respecter les autres.

Ce n’est nullement une affaire de loi ou de rigueur de la justice. Le mal est en nous, diffus et métastasique. Pis encore, il est convenu, approuvé par quasi tout le monde. Chacun de nous y trouve son compte dans cette anarchie, devenue un code de vie, un mode de pensée partagé par tous. La "Kvouzia" ou l'art de passer là où le citoyen lambda ne peut pas. Trouver des raccourcis, là où tout le monde attend le tour. Un peuple qui condamne l'aléatoire mais qui fait dans l'anarchie, qui s'indigne de la Hogra et qui, en même temps ; applaudit l'Haggar. Bien que le poisson pourrisse par la tête, j'ai toujours été convaincu, pour ma part, que le problème de Mohamed était Mohamed lui-même. Hélas, les Algériens n’arrivent plus à se respecter ni à pouvoir vivre ensemble sans se maudire les uns les autres.

Echkoun ehna ? Qui sommes-nous ? Nous sommes l’Etat, qui lorsqu’il veut te donner, toutes les loi seront en ta faveur et que s’il veut te priver, toutes les lois seront contre toi. Nous sommes donc la loi interprétée et le droit maltraité. Nous sommes un peuple en défaut de sevrage qui ne cesse de téter. Un peuple qui cherche à vivre comme des rois mais qui travaille comme une tortue.

Nous sommes le spécialiste qui visite cent patients/jour, pour mille, deux ou quatre mille dinars et qui n’est même pas foutu d’aménager des toilettes décentes pour ses patients. Nous sommes. Les mal-servis dans des cafés, des restaurants insalubres avec des toilettes nauséabondes. Nous sommes des hôpitaux d’époque coloniale, malpropres ; devenus des abattoirs pour humains et où l’on entre vivants et l’on sort décédés. Nous sommes des centres de soins, d’architectures futuristes, mais où tu dois te réveiller à l’aube (El Fajr) pour décrocher un RDV qui ne s’accorde qu’aux amis et leurs amis (El Ehchayem).

Nous sommes l’administration boiteuse qui cherche à conjuguer entre modernisme et archaïsme. Dalle de sol, faïence et marbre à profusion et une prestation qui laisse à désirer. Nous sommes des députés locaux, qui au lieu de défendre la collectivité locale, ils défendent leur cercle d'amis entrepreneurs pour leur décrocher des marchés. Nous sommes les requêtes adressées aux autorités qui restent sans suite. Nous sommes une jeunesse perdue, des écoles en détresse, des universités en manque de savoir. Qui sommes-nous ? Nous sommes la culture appauvrie, le citoyen affaibli, l’élite marginalisée et la médiocrité faite reine. Nous sommes la compétence éjectée et l’ignorance prise entre les bars. Qui sommes-nous alors ? Nous sommes les mal-gouvernés, les mal-jugés, les mal-soignés, les mal- nourris, les mal-embauchés, les mal-logés, les mal-sécurisés, les non-respectés et les maltraités.

Il ne faut pas avoir honte de le dire ! Nous sommes des "Haggara" (des tyrans) de nous-mêmes. Autant que nous soyons capables de grandes et de nobles choses, autant que nous restons disponibles à commettre l’abominable et l’irréfléchi. Nous sommes aussi des énergies non canalisées, du potentiel non encore exploité et un avenir, que si nous le voulons, serait prometteur, encore faut-il se mettre d’accord, faire le bon diagnostic et proposer le remède idoine pour nos problèmes. Nous sommes donc à la fois, le tout et le rien, nous sommes des Algériens et cela ne dépend que de nous.

Professeur Mourad Chaalal

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