Recadrages et décalages du ministre de la Culture Azzedine Mihoubi

Azzedine Mihoubi.
Azzedine Mihoubi.

Après avoir facilité la nomination (par décret présidentiel du 05 septembre 2016, correspondant au 03 Dhou El Hidja 1437) de Salah Amokrane au poste de conservateur du Musée Ahmed Zabana d’Oran, le ministre de la Culture, Azzedine Mihoubi, lui a dernièrement confié la gestion du Musée d'art moderne de la capitale de l’Ouest.

Expliqué dans le texte "MAMO et MAMA : Musées de la culture diplomatique", ce double emploi attribue à l’ex-directeur du Musée maritime national la charge de transférer des œuvres de l’ancienne institution culturelle vers la nouvelle, de les labéliser, via ce déplacement urbain, en tant que focus de la contemporanéité artistique, une responsabilité qui requiert normalement l’avis préalable d’historiens avertis. Accusé (à tort ou à raison ?) de placer ses copains à des sièges stratégiques, de leur prêter des prérogatives au-dessus de leurs compétences, d’user donc d’hasardeux favoritismes, le premier locataire du Palais Moufdi Zakaria soumet depuis une année les administrateurs d’établissements tutélaires à la surveillance des subventions ou programmes, à une série de coercitions les obligeant à rendre des comptes, à assainir leur portefeuille, à remplacer l’habituelle gratuité par un système de billetterie, à gagner en rentabilité, à sortir du confort fondé sur le fonctionnariat ou l’assistanat, à trouver les sponsors ou mécènes en mesure d’atténuer le déclin pécuniaire d’un secteur sous l’emprise de la feuille de route des conseillers d’El Mouradia.

L’exécutant Azzedine Mihoubi vante désormais les mérites d’entrepreneurs privés pourvoyeurs de mannes idoines, d’argentiers-nababs venus pondérer la rationalisation des dépenses, apporter leur soutien à des acteurs désarçonnés puisque les restrictions budgétaires sont synonymes de compressions du personnel au sein de tous les pôles artistiques, de coupes sombres atteignant parfois les 50%, sinon plus. Aussi, agencées du 18 au 22 décembre 2016, Les rencontres cinématographiques de Hassi Messaoud auront eu pour partenaire privilégié Maher Tiliba. En mettant la main à la poche, le philanthrope attendait sans doute de cette première édition des retombées sonnantes et trébuchantes, comme du reste les opérateurs intéressés par le dispositif juridique les autorisant à investir dans des multiplexes habilités à projeter des productions étrangères (en majeure partie américaines) concomitamment à celles montrées par les capitales européennes.

En appuyant, le lundi 16 janvier 2017 à Tissemsilt, une formule supposée contribuer à la diversification de l’acte culturel, Azeddine Mihoubi octroie à des concessionnaires le soin de confiner le réseau des salles noires. Touché de plein fouet par la disette monétaire, le théâtre subit pareillement une révision statutaire, ou loi fondamentale, dictée le 22 janvier 2017 au Palais de la culture d’Alger, là où des mandataires (de structures concernées) seront appelés à évaluer la situation. Les missionnés auront pour principales tâches d’optimiser les rendements, de fournir un cahier des charges préconisant des barèmes de paiement unifié, d’encourager les compositions locales, de mobiliser des élévateurs de projets ou dramaturges capables d’adapter sur les planches les textes d’auteurs algériens. İl leur faudra par ailleurs consolider avant le 27 mars (date concordant à la Journée du théâtre et au lancement, à Mostaganem, de l’Année du quatrième art), les modes et rouages appropriés à la relance d’un département moribond, surtout à Béjaïa puisque les dettes et restrictions salariales compromettent l’avenir de contractuels qui n’ont pour seul horizon que le chômage. C’est ce que redoutent nombre de comédiens, réalisateurs, plasticiens, chanteurs et écrivains que le président du Conseil national des Arts et des Lettres (CNAL), Abdelkader Bendamèche, dit vouloir protéger contre la bureaucratie et les pratiques abusives des employeurs tout en affirmant, début février 2017, que certains d’entre eux n’ont pas besoin de la carte d’artiste leur accordant une protection sociale car c’est, selon lui, "(…) l’histoire qui forgera leur identité de créateur". Néanmoins, 6.424 documents ont été adressés aux postulants et 100.000 dossiers déposés auprès d’un secrétariat se préparant à promulguer une assise judiciaire susceptible d’améliorer la relation de travail de protagonistes apostrophés ou non par quelques agents institutionnels devenus des funambules enclins à préserver les équilibres financiers. En leur stipulant qu’il "(…) faut compter sur eux-mêmes", leur ministre les largue dans la nature après avoir argué fin janvier 2017 en İran, à l’occasion de la manifestation Mashhad, capitale de la culture islamique 2017, que le rôle crucial de la culture est de devenir un "(…) rempart contre l’extrémisme".

D’un côté, l’ex-président du Haut Commissariat à la langue arabe loue la fonction jouée "(…) par les hommes de culture dans la lutte contre les courants fondamentalistes", la nécessité "d’approfondir cette vision", clame l’urgence d’une véritable socialisation de l’art, de l’autre il promeut un plan restrictif, gèle des allocations que des membres du "Forum des chefs d’entreprises" (FCE) sont censés compenser. Or, ces industriels demeurent eux-mêmes assujettis à des régulateurs du clientélisme rétifs aux lois de la modernité économique, politique et artistique, donc gênés dans leur envie de participer à la mise en visibilités d’installateurs ou graffeurs brouillant le logiciel "Renouveau dans l’authenticité révolutionnaire, culturelle ou cultuelle" au profit d’identifiants perturbateurs et codes émulateurs.

Néophyte en matière d’art contemporain et engoncé dans une approche étriquée de la modernité esthétique, Azzedine Mihoubi ne possède pas la nomenclature nécessaire à l’appréhension de leurs performances, ne partage apparemment pas la même temporalité qu’eux.

En avance de plusieurs décennies, ces émergents attendent plus de perspicacités de la part des conservateurs des Musées d’art moderne d’Oran (MAMO) et d’Alger (MAMA). Si le décret présidentiel du 05 septembre 2016 (coïncidant au 03 Dhou El Hidja 1437) a mis fin aux fonctions de Mohammed Djehiche, l’ordonnance n’a pas pour autant élevé au rang de directrice sa remplaçante, Meriem Bouabdellah. L’intérimaire de service règle les affaires courantes, ressort des initiatives dormant dans les tiroirs, confirme au final un serrage de ceinture conduisant au nœud gordien des créateurs.

Saâdi-Leray Farid, sociologue de l’art Paris

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