La diffraction berbère : le cas algérien (II)

La statue de Kahena dans l'Aurès.
La statue de Kahena dans l'Aurès.

Au vu des Romains, les révoltes des tribus berbères du IIIe et IVe siècles auxquelles a fortement participé la population de la Kabylie antique, relèvent du "désordre" incarné par quelques chefs locaux exprimant une certaine hostilité envers l'autorité romaine.

2) L'ordre et le désordre, la production identitaire : du Maure au Berbère

Les historiens contemporains (8) discutent amplement, les causes de l'hostilité des autochtones, terme dévoyé par les spécialistes de l'antiquité nord-africaine dont Dondin-Payre (9) qui préfère employer le mot indigène. Au passage, la thèse des raids des tribus sahariennes défendue par M. Rachet est passée au crible par presque tous les archéologues de l'Afrique du Nord dont quelques-uns préfèrent voir dans la résistance permanente, l'action des tribus sédentaires. Les thèmes classiques de l'historiographie coloniale française sont repris (opposition Nomades/ Sédentaires, ville/campagne, introduction du chameau, etc. M. Benabou consacre tout un chapitre à la révolte des tribus semi-nomades au IIIe siècle.(10) Les historiens romains cités par ce dernier construisent la figure de Tacfarinas commandant en chef des Musulames. L'image incarnée par ce chef de guerre, est la même que celle produite par Tacite qui est lui-même redevable à Salluste, le portraitiste de Jugurtha. Ainsi la transfiguration légendaire devient l'exercice de style préféré des historiens. L'éternel Yughurta traduit l'action politique de tous ceux qui s'opposèrent à Rome. Par la suite, de Firmus à la Kahéna, tous les figures connues, ont contribué à alimenter les historiographies gréco-latine et arabo-musulmane, en personnalités ambivalentes qui sèment le "désordre". Par ailleurs, il semble que le phénomène de la transmigration idéologique a définitivement transformé le discours du conquérant par l'appropriation des autochtones de la religion pour en faire un étendard de l'expansion de l'islam.

Tariq Ibn Zayed, commandant les troupes conquérantes de l'Espagne achève le processus de la transformation onomastique entamée dès le début de l'islamisation de l'Afrique du Nord par les chefs de tribus berbères. Bien auparavant, la résistance de Koceila à l'avancée des armées musulmanes s'achève par la mort de Okba Ibn Nafa et entame la reconversion religieuse qui diligente progressivement de nouveaux statuts adoptés par les autochtones pour contourner les mauvaises conditions de la soumission au nouvel ordre de domination. Considérée comme un fait mineur par les historiens, l'image de Tareq Ibn Ziyad transfigure de fond en comble la personnalité maghrébine par l'incorporation d'un large éventail de valeurs nouvelles qui vont façonner par une série de renouvellements, l'identité sous le patronnage du Cheikh qui remplace au fur et mesure de l'islamisation et de l'arabisation, l'Amghar. Il se peut que ce processus de la transformation identitaire occasionne une rupture linguistique en revigorant de nouveau, la diglossie des locuteurs maghrébins. Sur les plan institutionnel, l'autorité du Cheikhat remplace celle de l'Amgharat.(11) Cette transmigration idéologique a bien été «étudiée par Y. Moderan lorsqu'il examine le rôle des Louata dans l'expansion de l'islam en Afrique du Nord.(12)

Au faits de l'histoire, les thèses défendues par les historiens contemporains donnent une idée bien précise de l'écart établi entre ce qui rentre dans l'orbite de la romanité et celui qui lui est extérieur. Une panoplie de regards dénote l'avant-goût amère du vocabulaire utilisé qui ravalent les autochtones au stade de la Sauvagerie qui rappelons-le n'a rien à voir avec celui construit par l'ethnographie européenne du XVIIIe siècle. A la lecture des ouvrages consacrés à l'Afrique du Nord antique, il se confirme que l'optique romaine prévaut dans l'analyse des documents qui, quoiqu'on dise, répondent à la même logique de celui qui les a produits. En d'autres termes, l'incarnation du désordre est toujours amputé aux Berbères. Malgré les efforts accomplis par quelques historiens, l'Afrique du Nord est toujours sujette à de multiples controverses sur l'interprétation des documents épigraphiques. Ces documents n'ont pas suffisamment été l'objet de la critique.

Lorsqu'ils évoquent les Berbères, ils donnent une vision de soumission ou de révolte. Certainement, la prise en considération de l'idée avancée par Frezouls (13) rend beaucoup plus compliquée la tâche de l'historien. Les réflexions de P.A. Fevrier sur l'historiographie française du XIXe siècle, donne la mesure des difficultés de la tâche à entreprendre pour débarrasser "l'image ambiguë" du Maure du parti pris idéologique des historiens latins.(14) A titre indicatif, la consultation documentaire de ce dernier est synthétisée de la façon suivante : "Les archéologues et historiens sont donc prisonniers d'une série de visions qui leur viennent d'ailleurs que des textes épigraphiques ou du simple inventaire archéologique qui ne lui convient pas mais reste régressive par rapport à l'ambiguïté de l'image du Maure qu'il a constaté par ailleurs." (15)

Au final, passer au crible les historiographies gréco-latine et arabo-musulmane permet de mieux saisir le discours du faux semblant et de mieux situer l'impact de la vision des auteurs anciens sur l'historiographie moderne. Il s'agit de beaucoup de domaines où la logique du discours doit être renversée. Pour peu que la voie de la critique soit viable, tout autant l'image du barbare véhiculée par Saint Augustin endommage la personnalité amazighe que l'histoire des dynasties Berbère d'Ibn Khaldoun recèle des insuffisances critériologiques d'un monde à part qui précisément refuse d'écrire son histoire. Vue sous cet angle, l'histoire politique de l'Afrique du Nord est toujours, une diffraction.

F. Hamitouche

Lire la première partie : La diffraction berbère : le cas algérien (I)

Notes

8- M. Benabou, La résistance africaine à la romanisation, F. Maspéro, 1976.

- M. Rachet, Rome et les Berbères, Latomus, 1970. Le chapitre 1 est consacré aux flambées maures durant la période qui s'étale de 118 à 238. Nous rappelons qu'elle sera suivie par d'autres révoltes incessantes dont celle de Firmus datée de 374. il y en aura d'autres rebellions qui ont attiré plus au moins l'attention des chroniqueurs par leur ampleur. Nous renvoyons aux différentes cartes qui illustrent la tension entre les nomades et les sédentaires.

9- M. Dondin-payre, L'expression onomastique de l'identité autochtone en Afrique, Identités et cultures de l'Algérie antique, PURH. 2005. La note 4, 156, qui est en contradiction flagrante au titre de l'article, explicite l'usage terminologique de la façon suivante: " L'adjectif "indigène" est conservé volontairement: on se situe dans le cadre romain, dans lequel le mot est toujours employé en référence aux populations en place à l'arrivée des Romains. Lui substituer "autochtone", sous prétexte qu'"indigène" était un terme insultant à l'époque coloniale reviendrait à détourner le vocabulaire et à introduire entre provinces impériales une discrimination...." L'emploi actuel par les nationaux du Maghreb du Maghreb qui refusent le terme indigène ne relève loin s'en faut de la similitude abusive des situations historiques entre l'impérialisme romain et la colonialisme français, mais c'est la domination étrangère quelle que soit sa nature qui est remise en cause. De plus , la retenue langagière entre Berbères et Maures de Y. Moderan, n'est pas observée par tous les écrivains qui utilisent à profusion tous les mots disponibles, Libyens, Numides, Maures, Africains, Berbères, etc. Il n'y a que V, Zarini qui délimite le champ lexical entre Mauri, Romani et Afri, dans le regard (tardif) de Corippe, article publié dans Identités et cultures de l'Algérie antique, PURH, 2005.

10- M. Benabou, La résistance africaine à la romanisation, Maspéro, 1976. Dans le même ouvrage, il discute la théorie développée par M. Rachet. En substance, il dit : "Il semble donc qu'une certaine solidarité unisse des populations diverses: l'alliance de Tacfarinas avec les Garamantes est significative à cet égard. Tout semble donc se passer comme si les Sahariens menacés avaient eu la possibilité de mobiliser les gens de la steppe pour détourner sur ceux-ci la menace romaine.", p, 84. Au commentaire de cette citation, tout est résumé sur la nature de la triple relation entre les tribus nord-africaines; semi nomades, sédentaires et Rome. En l'occurrence, il se dégage, une permanente hostilité due à la volonté d'indépendance des tribus berbères envers le pouvoir romain qui est circonscrit au limes délimitant l'espace de sa domination même si dans une certaine mesure, les territoires tribaux pris en tenaille gardent une autonomie réelle et où la souveraineté romaine ne s'exerce pas ou peu, un paysage socio-politique de la réalité "maure" où les thèmes récurrents de l'autonomie et de l'alliance des tribus sont mis en exergue.

11- A. Henia, Le Grid, ses rapports avec le Beylick de Tunis (1876-1840), PUT, 1980. Le chapitre consacré au pouvoir de notables donne un aperçu du rapport entre le pouvoir central et le pouvoir local. On est tenté de dire qu'on a affaire à l'autre monde, celui des Berbères arabisés où tous les éléments de la société traditionnelle sont exposés. Pour notre part, l'auteur refuse admettre la réalité tribale en évoquant les groupes ethniques (Archs) alors que ce ne sont que des ensembles tribaux du Sud-Ouest tunisien qui se sont illustrés par leur indéfectible alliance avec les grandes figures de la résistance africaine.

12- Y. Moderan, Les Maures et l'Afrique romaine, EFR, 2003.

13- E. Frezouls, Les Baquates et la province romaine de Tingitane, BAM, T2, 1957.

-H. Rahmoune, Les Berbères entre villes et campagne, Africa Romana, 2010 et 2012, reprend l'idée avancée par E. Frezouls. Il reste que la division en trois paysages (urbain, rural et naturel ) ne convainc pas trop. Il demeure qu'il a bien saisi l'essence historique de la population berbère. Mais, il utilise des catégories de pensée assez anciennes pour faire valoir une " prédestination pour faire partie de la nature qui se détermine par le fait du hasard.", p, 1199. Il est bien malheureux d'encadrer l'histoire des Berbères dans la nature, concept contesté par l'ethnologie dans son opposition à la culture.

14- P.A. Fevrier, Le Maure ambigu ou le piège du discours, BAC 19B, 1985.

15- Idem, Le monde rural de l'Afrique antique (Approches de l'historiographie du XIXe siècle), Histoire et archéologie de l'Afrique du Nord, CTHS, 1986, p, 101.

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Commentaires (5) | Réagir ?

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Massinissa Umerri

Si seulement, vous commenciez par etaler votre comprehension et perception de la difference entre Autonomie et Independance. En attendant, plus vous vous attaquez au MAK, et particulierement a Mas Ferhat Mhenni et ses supporteurs, plus vous recrutez des independantistes.

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Kichi Duoduma

Le problème avec les gens vivant de nos jours est qu’ils regardent l’histoire retrospectivement et se disent que tel ou tel personnage historique aurait dû faire ceci ou cela au lieu de ceci ou cela, car alors aujourd’hui nous aurions telle ou telle situation. Ce qu’on ne veut pas voir est que ces personnages historiques n’ont pas vécu leurs vies pour nous autres, ils ont vécu leurs vies bien à eux, pour eux-mêmes, en leur temps et lieu. Ce qu’ils ont fait, ils l’ont fait pour eux-mêmes, et peut-être pour la première génération de leur descendance, car au delà de ça, c’est le flou total, l’inconnu que personne ne contemple avant d’agir.

Aujourd’hui, après une douzaine de siècles, on se dit que Tarik Ibn Ziad ne nous honore pas parce qu’il a pris le parti de ceux qu’on n’aime pas ou qu’on n’aime plus, mais pourtant pendant des siècles et des siècles nos ancêtres étaient fiers de lui, de ses conquêtes, fiers de la religion musulmane. Ils étaient qui ils étaient, ils avaient les idées qu’ils avaient, et nous sommes qui nous sommes aujourd’hui, avec les idées que nous avons, et c’est tout. Si tu me demandes à moi personnellement, ce que je pense de Tarik Ibn Ziyad, je te dirai peut-être que j’ai honte de lui non pas parce qu’il a combattu au nom de l’islam et des arabes, mais parce qu’il a combattu les autres tout court, des gens qui ne lui ont rien fait. Il est allé leur porter la guerre et probablement des exactions et des massacres chez eux, bien que je garde aussi à l’esprit que ces gens-là n’étaient pas étouffés de pacifisme non plus. Peut-être un jour bienheureux viendra-t-il où on aura honte de tous ceux qui ont tué les autres, pour quelque cause que ce soit, au lieu de leur ériger des statues.

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