La diffraction berbère : le cas algérien (I)

Les détenus du Mouvement culturel berbère (MCB)
Les détenus du Mouvement culturel berbère (MCB)

Pendant des siècles sinon des millénaires, ils n'ont admis que le pouvoir tribal et lorsqu'ils ont créé des empires, ce n'était que par une monstrueuse dilatation du tissu tribal, qui s'épuisait vite dans cet usage pour lequel, il n'était pas fait. A. Adam

1) De la crise berbériste à l'identité amazighe

A suivre l'actualité d’Afrique du nord, on se rend vite compte que le problème ethnolinguistique dans son expression berbériste, demeure tout du moins pour les pays à forte densité berbérophone, un problème insoluble. En effet, les solutions proposées par le radicalisme berbère détonnent par l'ampleur de la séparation préconisée par les autonomistes du MAK. Certes, ce mouvement d'autonomie kabyle est plus au moins ancré en Kabylie et dispute les plates-bandes des partis officiels reconnus comme le RCD et le FFS. Loin s'en faut de croire à une représentativité générale de la population kabyle par les autonomistes du MAK au motif que ce mouvement animé par quelques militants et agitateurs des consciences, s'oppose dans sa radicalité à l'idéologie du panarabisme, voire à l'islamisme.

Quelle utilité du Congrès mondial amazigh ?

Mais toujours est-il, même si la revendication culturelle est légitime en soi, il ressort que des chemins de traverse restent à parcourir pour donner une dimension politique à cette revendication parce qu'elle présente un handicap majeur du projet perpétuel d'un Etat amazigh. Pour la cause et en dehors du discours minoritaire, nous ne comprenons pas quelle est l'utilité du Congrès mondial amazigh lorsqu'il est dans l'incapacité de fédérer les projets régionaux de l'immense Tamazgha. Par ailleurs, il en faut de beaucoup pour faire face à l'impossible remontée de l'histoire de toute l'Afrique du Nord et pour concrétiser un universalisme berbère. Et du point de vue de l'écriture l'histoire ce n'est pas une mince affaire.

A contrario, ce projet indique les travers des scissions constantes et modélise la programmatique de la décomposition des Etats maghrébins. Il en est ainsi lorsqu'on scrute la Kabylie à la loupe. A titre comparatif, les événements qui ont secoué aux IIIème et IVème siècles, la Maurétanie césarienne, ceux qui ont eu lieu durant la période turque ou plus proche de nous, ceux du printemps berbère (Tafsut imazighen), ne véhiculent pas la même revendication politique. Pour illustrer cet état de fait, nous allons parler du contenu idéologique et politique du Mouvement culturel berbère. Bien que nettement démarqué sur beaucoup de points qu'il soulève par rapport au Mouvement national algérien, le MCB délimite son champ d'action sur le plan de la culture berbère qui a été marginalisée par les tenants de l'arabo-islamisme au sein du MNA.

A suivre les historiens contemporains, cette marginalisation remonte au temps de l'Etoile nord-africaine au sein de laquelle de vives querelles ont opposé, Messali Hadj à Imache Amar. Après le déclassement de Hocine Ait Ahmed des instances du parti PPA-MTLD, la crise berbériste de 1949 marginalisa définitivement le courant berbériste. La politique culturelle alimentée par le discours contre "Hizb França" prenait les allures d'une arabisation à marche forcée qui n'a pas d'équivalent dans les annales de l'histoire maghrébine. Même Abdelmoumen, chantre de l'almohadisme en suivant les prescriptions de son maître spirituel et fondateur de la dynastie almohade, n'a pourtant interdit que l'usage du latin, ne se risquait pas à mettre à dos des millions de locuteurs berbérophones.

On rapporte même que des versions en berbère du Coran circulaient librement et on dit aussi qu'au temps de Ibn Tumart, les prières étaient faites dans la langue maternelle du chef spirituel du mouvement almohade. Tout au contraire, l'instrumentalisation de la pseudo-politique berbère de la France dont beaucoup d'auteurs ont plutôt constaté une politique panarabe renforcée, sert après tout, le courant arabo-islamiste.

En effet, les enquêtes ethno-linguistiques menées durant les XIXe et XXe siècles, montrent un net recul du berbère au profit de l'arabe. Et si cela ne suffit pas, Salem Chaker (1) tire la sonnette d'alarme sur l'impact des parlers arabes maghrébins pour la survie du berbère.

Pour revenir au Mouvement culturel berbère, on peut d'ores et déjà dégager les grandes lignes de force qui ont animé le mouvement. Tout d'abord, si nous suivons la logique de l'histoire du MNA, la question berbère a toujours était omniprésente dans les débats au sein des différents organes de la cause nationaliste. Du simple fait que ce mouvement se légitime par les différentes résistances à la colonisation, il est clair que l'évocation de la résistance de Fatma Nsoumer, Cheikh Ahaddad et celle d'El Mokrani, etc., intègre la forte mobilisation de la population berbérophone contre l'ordre colonial. Ainsi, la contribution kabyle au Mouvement national ne se limite pas seulement au nombre de militants originaires de la Kabylie mais elle est aussi dictée par la permanente résistance de la région à la présence étrangère. De ce fait, le discours mobilisateur de la résistance populaire, intègre les différentes épopées vécues ou imaginées pat la mémoire collective. Des noms les plus illustres, transfigurés à l'image de l'éternel Jugurtha, ont rejoint le panthéon des héros nationaux.

Au cours des dernières décades, les événements d'Octobre 88 ont créé de nouvelles conditions de l'expression politique par l'émergence d'une centaine d'organisations politiques plus au moins tolérées par les détenteurs du pouvoir de décision. La naissance du Rassemblement pour la Démocratie et la Culture, sonne le glas de la ligne suivie par le FFS. La culture occupe une position centrale dans le programme de ce parti. Ce parti prend le relais politique du Mouvement culturel berbère.

Nous regrettons que M. Tilmatine (2) ne traite pas le sujet berbère dans sa dimension politique comme le fait Abdellah Bonfour pour le cas marocain. (3) Ainsi, nous pouvons envisager des études particulières de la problématique berbère pour chaque pays concerné par la question amazighe. Tout récemment, une écrivaine égyptienne (4) a fait une honnête présentation des Berbères (Ayyam Al Amazighs) sans que cela ne suscite dans son pays, des remous alors que l'histoire de l'Egypte est concernée de près et de loin par tout ce qui se passe en Afrique du Nord. En plus des liens historiques qui unissent les populations des deux côtés du Nil, il en découle que l'Egypte pharaonique a hérité de la libysation de la XXIIe dynastie et qu'à ce jour, l'oasis égyptienne de Sioua abrite des locuteurs berbérophones. Elle est la seule à avoir gardé les traces de la présence des tribus libyennes en Egypte. Après les études de P. Bonté sur les rapports Arabes/Berbères, le déclassement des groupes sociaux est remis au goût du jour par le Mauritanien E. Ould Mohamed Baba. (5) Pour la Tunisie, Tassadit Yacine discute sur un ton très conciliateur avec K. Chater, "la question amazighe en Tunisie". (6) Les événements successifs du Niger de la Mali ont mis à la lumière du jour, les problèmes soulevés par les Touaregs. Quant à la Libye, la phrase suivante : "Les Berbères se sont fossilisés" du colonel Kadhafi en dit long sur la traitement infligé par son régime, aux Berbérophones de ce pays. Dans un large mouvement transnational, l'identité amazighe est défendue avec acharnement par les descendants des Guanches des îles Canaries (7). D'un point de vue géographique, il se peut que les Touaregs résidant au Burkina Faso, étendent la profondeur de l'espace de l'expression amazighe en Afrique et dessinent les contours de la Tamazgha.

Enfin, l'échec patent des deux partis algériens fortement implantés en Kabylie, a fait émerger l'idée d'une autonome kabyle défendue par quelques anciens militants de ces deux partis. L'argumentaire de la cause culturelle se transforme en demande sécessionniste, sans qu'un préalable consultatif de la population ou de la viabilité du projet politique et économique ne soient discutés. Actuellement, on assiste dans le jeu politique, à des prises de position très différenciées des protagonistes kabyles. Au niveau national, ils sont largement divisés entre les tenants du berbérisme radical et ceux qui prônent une reconnaissance progressive de l'amazighité.

En Algérie, plus que l'officialisaton de la langue amazighe, des courants divers soulèvent "l'étrangéité de l'arabisation" qui dénature l'histoire et la personnalité algériennes. En effet, une grande opération d'introspection de l'Etre amazigh, est entamée en profondeur par les archéologues préhistoriens à laquelle adhérent un certain nombre d'intellectuels algériens. Il reste que cette introspection doit aussi prendre en charge l'expression amazighe qui est historiquement plurilinguistique. De toujours, le génie d'un peuple se mesure à sa capacité d'intégrer et d'inventer des formes culturelles pour se construire une identité sans cesse renouvelée. (A suivre)

F. Hamitouche

Lire la 2e partie : La diffraction berbère : le cas algérien (II)

Notes

1- Salem Chaker, "es Berbères: du mythe à la réalité politique, Berbères de rêves en rives", Sepia, 2009. Même si l'auteur incarne le 'syndrome de la marge, Il pose quand même une sérieuse question du rapport entre les parlers maghrébins et la langue berbère.

2- M. Tilmatine : "Du berbère à l'amazighe; de l'objet au sujet historique", Al-Andalus Maghreb, no 14, 2007.

3- A. Bonfour, "Quelques réflexions sur les débuts du mouvement culturel amazighe marocain", Studi magrébini, V 4, 2006

4- "N. Zini, Ayam al Amazighs", Dar al Shorouk, Le Caire, 2011.

5- E. Ould Mahomed Baba, Masadir, "La discrimination Arabes/Berbères aurait-elle partiellement inspiré la politique coloniale en Mauritanie", Masadir, no 3, 2002.

6- T. Yacine, Awal, 19, 1999. Notons à ce propos, la position de l'historien tunisien A.Fantar qui dénie aux seuls activites berbères, la défense de la culture amazighe.

7- J. Ramos-Martin, "L'identité amazighe aux Canaries; l'historiographie des origines", L'Année du Maghreb, 2014.

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Commentaires (4) | Réagir ?

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moh arwal

Tous les intellectuels comme vous, regretteront leurs bla bla bla, lorsque le pouvoir colonial d' alger n'aura plus un seul dinar a leur offrir pour remunerer leurs contributions a la falsification de

l' identité culturelle et linguistique deTamzgha .

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mohand tawdect

Tout un élastique préambule, Mr Hamitouche, pour distiller dans notre inconscient collectif que l'autonomie est la seule solution à l'épanouissement des langue et culture maziYs mais les sécessionnistes sont persuadés que dans cette nation arabe en pleine déliquescence il ne doit jamais avoir de libertés autre que celle d'être soumis à une idéologie rétrograde et sclérosante !

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