Mammeri, Djaout, Camus, Sartre,… : l’homme et la société au cœur de l’écrit

Tahar Djaout.
Tahar Djaout.

"Si je suis écrivain, pourquoi êtes-vous mon lecteur ?" E. Ionesco

Le sens et la portée de l’acte d’écrire ne cessent d’évoluer au gré des transformations de la société. Cependant, au-delà de la manière dont l’homme de lettres est appelé à intervenir dans le champ social, des écrivains revendiquent clairement aussi le plaisir de la forme, l'esthétique de l'imagination et une aventure quasi jouissive qui n’a presque pas besoin d’être justifiée autrement que par ce qu'elle est. Une passion se donne-t-elle des justifications pour se manifester et pour agir ?

Le Prix Nobel 2008 de littérature, Jean Marie Gustave Le Clézio, disait qu'"il faut continuer à lire les romans pour pouvoir se poser les vraies questions sur le monde". Ce fut juste après la fin de la cérémonie de remise du prix par l'Académie de Stockholm. Si l'auteur de la "Ritournelle de la faim" appréhende l'acte de lecture en termes de questionnement sur le monde, la vie et la condition humaine, Albert Camus, lui, estime que le rôle de l'écrivain "ne se sépare pas des devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd'hui au service de ceux qui font l'histoire: il est au service de ceux qui la subissent. Ou, sinon, le voici seul et privé de son art", ajoutant: "J'ai été soutenu par un sentiment obscur qu'écrire était aujourd'hui un honneur, parce que cet acte obligeait, et obligeait à ne pas écrire seulement", (discours de Suède, 1957).

Comment toucher par l'écrit, par les idées, par les sentiments, les hommes, là où ils sont, à partir du minuscule point de la terre où l'on écrit ? C'est un autre Nobel qui nous entretient, à sa manière et selon son expérience, du sujet. L'écrivain Naguib Mahfûz écrit: "L’écrivain part toujours de l’espace réduit qui est le sien. S’il parvient à l’embrasser totalement, à le creuser en profondeur, il l’imposera comme espace universel. Prenez Dostoïevski… Ses héros quittent rarement Saint-Pétersbourg ; ils sont à cent pour cent Russes. Pourtant, qui ne se reconnaît pas en eux ? Ces personnages qui ont vécu il y a un siècle, dans un contexte géographique, social, politique tout à fait particulier nous paraissent parfois plus familiers que notre voisin de palier", (revue Arabies).

De son côté, Tahar Djaout, l'auteur entre autres de "Les chercheur d'os", tente de réaliser la jonction entre ce qu'il appelle le "déchiffrement du monde" et la volonté de "restructurer les choses et le monde": "Il y a une sorte de bonheur balzacien de la limpidité et du déchiffrement immédiat du monde, un désir d’ancrage dans le réel et un plaisir de créer des choses tellement transparentes qu’on a l’impression de palper la réalité juste derrière. Mais, il y a aussi un désir plus complexe, plus jouissif et plus douloureux en même temps que plus ambitieux, qui est de restructurer les choses et le monde, avec une architecture plus novatrice, des interrogations plus profondes et une introspection très fouillée. Il y a donc une écriture de la lisibilité et du bonheur et une écriture du déchiffrement complexe" (El Moudjahid du 18 août 1991).

Toute parole oblige

À la fin des années 1950, Jean-Paul Sartre s’interrogeait et interrogeait ses contemporains sur le sens de l'acte d'écrire. "Pour lui, écrivent les auteurs de "Littérature et Langage" (Fernand Nathan, 1977), l’écrivain, surtout l’écrivain en prose, est "engagé", qu’il le veuille ou non, du fait même qu’il a choisi le langage comme matière de son travail. Parler, écrire, c’est parler du monde, donc de ceci plutôt que de cela. Toute parole oblige. L’écrivain est constamment marqué, idéologiquement et politiquement désigné, par ses mots et par ses silences. D’où la légitimité et la nécessité d’une critique des contenus, qui sera en somme une lecture idéologique des œuvres, analysant leur discours manifeste, explicite et leurs non-dits".

"Qu’est-ce que la littérature ?" est un ouvrage de Sartre par le moyen duquel l’auteur a essayé de sonder le monde de l’écrivain et a préparé le terrain à la sociocritique moderne qui a rationalisé sa démarche par un appel combiné à la linguistique et au marxisme. "N’a-t-on pas coutume de poser à tous les jeunes gens qui se proposent d’écrire cette question de principe :’’Avez-vous quelque chose à dire ?" Par quoi il faut entendre : quelque chose qui vaille la peine d’être communiqué. Mais comment comprendre ce qui en "vaut la peine" si ce n’est par recours à un système de valeurs transcendant ?", écrit Sartre.

Eugène Ionesco écrit dans ses "Notes et contrenotes" (1964): "Pourquoi écrivez-vous ? Demande-t-on souvent à l’écrivain. "Vous devriez le savoir", pourrait répondre l’écrivain à ceux qui posent la question. "Vous devriez le savoir puisque vous nous lisez, car si vous nous lisez et si vous continuez de nous lire, c’est que vous avez trouvé dans nos écrits de quoi lire, quelque chose comme une nourriture, quelque chose qui répond à votre besoin. Pourquoi donc avez-vous ce besoin et quelle sorte de nourriture sommes-nous ? "Si je suis écrivain, pourquoi êtes-vous mon lecteur ? C’est en vous-mêmes que vous trouvez la réponse à la question que vous me poser".

Ionesco pose ici la problématique de la relation auteur/lecteur en termes d’une connivence dialectique, dont le premier explique le second et vice-versa. L’on peut schématiser cette série de questions en disant que le besoin de dire rejoint le besoin de lire. Mais, peut-on ou doit-on exiger de l’écrivain qu’il réponde exactement à nos attentes en matière de questionnements ou de goût ? "Dès que quelqu’un a écrit un sonnet, un vaudeville, une chanson, un roman, une tragédie, les journalistes se précipitent sur lui pour savoir ce que l’auteur de la chanson ou de la tragédie pense du socialisme, du capitalisme, du bien, du mal, des mathématiques, de l’astronautique, de la théorie des quanta, de l’amour, du football, de la cuisine, du chef de l’État. "Quelle est votre conception de la vie et de la mort ?", me demandait un journaliste sud-américain lorsque je descendais la passerelle du bateau avec mes valises à la main. Je posai mes valises, essuyai la sueur de mon front et le priai de m’accorder vingt ans pour réfléchir à la question, sans toutefois pouvoir l’assurer qu’il aurait la réponse. "C’est bien ce que je me demande, lui dis-je, et j’écris pour me le demander", ajoute Ionesco.

Plus souvent qu'on peut le supposer d'emblée, l’écrivain nous transmet ses inquiétudes existentielles, partage avec ses lecteurs l’angoisse des questions sans réponse. L'écrivain peut paraître inquiétant, parce qu’il est…inquiété ! L’écrivain essaye parfois de nous suggérer un ordre, une imbrication des choses telles qu’il les perçoit. C’est ce que propose la romancière américaine Toni Morrison en disant : "J’écris pour créer de l’ordre, de la beauté, de la vie à partir de ce qui m’entoure et qui n’est que chaos, misère et mort"

Engagement : entre loyauté et déraison

Travaillant à replacer la notion d’ "engagement" dans une acception plus étendue, moins idéologisée, après qu'elle fût mise "à toutes les sauces", Alain Robbe-Grillet juge, dans son essai intitulé "Pour un nouveau roman" (1963) : "L’art ne peut être réduit à l’état de moyen au service d’une cause qui le dépasserait, celle-ci fût-elle la plus juste, la plus exaltante ; l’artiste ne met rien au-dessus de son travail, et il s’aperçoit vite qu’il ne peut créer que pour rien ; la moindre directive extérieure le paralyse, le moindre souci de didactisme ou seulement de signification, lui est une insupportable gêne ; quel que soit son rapport au parti ou aux idées généreuses, l’instant de la création ne peut que le ramener au seul problème de son art (…) Redonnons donc à la notion d’engagement le seul sens qu’elle peut avoir pour nous. Au lieu d’être de nature politique, l’engagement c’est pour l’écrivain, la pleine conscience des problèmes actuels de son propre langage, la conviction de leur extrême importance, la volonté de les résoudre de l’intérieur. C’est là, pour lui, la seule chance de demeurer un artiste et, sans doute aussi, par voie de conséquence obscure et lointaine, de servir un jour peut-être à quelque chose – peut-être même à la révolution".

Mammeri: contre les relents d'encasernement

Mouloud Mammeri justifie en ces termes le sens de l'acte d'écrire: "L’on écrit quand on a quelque chose à dire" ; mais, "d’une part, on ne dit pas n’importe quoi et d’autre part, on ne le dit pas n’importe comment (…) Cela ne veut pas dire qu’il y a des sujets plus prestigieux ou plus louables que d’autres… La valeur vraie d’un livre ne se confond pas avec les valeurs, celles de convention, des événements qu’il relate, et redire un héros ne rend pas plus héroïque la narration (…) Je crois qu’il n’y a pas de littérature s’il n’y a pas de souci de ce que les manuels de mon enfance appelaient : la forme", (in Entretien avec Tahar Djaout- Laphomic 1987).

Mammeri s'inscrit en faux contre la notion d'engagement, particulièrement telle qu'elle était assumée par certains courtisans qui officiaient sous le régime du parti unique. Cet "engagement" valait, et vaut toujours pour les cas qui ne sont pas rares aujourd'hui, volonté d'embrigadement, pensée unique et uniformisation stérilisante. D'après Mouloud Mammeri, ce genre de d'"engagement" "traîne après lui des relents d’encasernement… le petit doigt sur la couture du pantalon et que je voie une seule tête. J’avoue que personnellement, à la fois par tempérament et par principe, je suis allergique à ce genre de sport. Des têtes, je pense personnellement que plus on en voit et mieux c’est… Quelle fête formidable on peut faire quand plusieurs têtes entrent dans le jeu…et quel paysage morose, aride déprimant quand il n’y a qu’une qui pense ou qui fait semblant…une qui parle, une qui dicte ce que les autres doivent dire et penser. Quand mille voix dociles bêlent à l’unisson la voix de leur maître, quel immense bêlement bien sûr, mais aussi quel bâillement immense !"

Force est de constater que presque toujours, le terme "engagement" a pris chez nous un sens univoque ; il veut dire défendre par l’écrit la vérité officielle. Étrange avatar d’un concept inventé pour défendre les victimes, l’engagement a fini par consister à être du côté du prince. En tout cas, l’engagement, il vaut mieux le pratiquer que le crier (…) Comment un écrivain algérien peut-il décrire la réalité algérienne sans être par cela même engagé" ?

Mouloud Feraoun, en évoquant les écrivains algériens de sa génération, écrit: "Les plus significatives de nos œuvres contiennent toutes l’essentiel de notre témoignage : on le retrouve un peu partout, discret ou véhément, toujours exprimé avec une égale fidélité et le même dessein d’émouvoir. Chacun a parlé de ce qu’il connaît, de ce qu’il a vu ou senti et, pour être sûr de dire vrai, chacun a mis dans son livre une grande part de lui-même. Mais puisque la vision reste la même sous des angles différents, des drames identiques ont été observés : drames sociaux d’où résultent le chômage et l’émigration ; drames politiques avec les luttes intestines, les brimades administratives ou l’inhumaine opposition des races ; ceux enfin de l’ignorance, qui sont aussi cruels que les autres et auxquels on voudrait imputer l’origine de tous nos mots. L’écrivain ayant dénoncé la faim comme un mal profond mais guérissable qu’il importait vite de soigner a désiré faire connaître le malade, non établir des ordonnances ou proposer des remèdes (…) Nous sommes des intellectuels issus d’un monde à part et nous possédons la culture française. Notre paradoxe- ou notre drame, comme l’on dit communément- est fort compréhensible. Attachés par toutes les fibres de notre âme à une société figée, ignorante et misérable, en marge du siècle nouveau, nous avons la claire conscience de ce qui nous manque et le devoir de le réclamer. L’aspect revendicatif de notre œuvre n’a donc rien de surprenant. Ce qui peut surprendre et rassurer à la fois, c’est cette absence de passion qui marque presque toujours nos propos". (in L’Anniversaire -publication posthume-Le Seuil -1972)

Amar Naït Messaoud

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Commentaires (1) | Réagir ?

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karim karim

Très intéressant et éclairant article. Merci !