La maison traditionnelle de Kabaïl-El-Hadra d’Ouled-Aidoune (El Milia)

Ikufan, une des caractéristiques des maisons amazighes.
Ikufan, une des caractéristiques des maisons amazighes.

Le temps passe inexorablement, avec son cynisme froid et accompli, se positionne dans la durée et efface tout sur son passage. Il creuse inlassablement, chaque jour, des sillons béants qui changent, séquestrent, s'engloutit et force à l’oubli le modèle civilisationnel, issu et intimement lié à notre culture patrimoniale. Choses qui, on s’en doute, à ce rythme, allaient enterrer, à jamais, d’une façon irréversible, des pans entiers de l’histoire du savoir-vivre de nos aïeux.

La maison traditionnelle berbère de Kabaïl-El-Hadra et en particulier de Ouled Aidoune (El-Milia), abandonnée, phagocytée et jetée en pâture par ses propres enfants, mérite qu’on s’y penche pour réhabiliter ce type d’habitation afin de sauvegarder la continuité de notre mémoire commune. Ce patrimoine est victime d’une désertification de la montagne, par le déplacement, en masse, de sa population vers les villes.

La maison traditionnelle des Amazighs est en voie de dislocation dans notre imaginaire et fait, désormais, partie de l’histoire d’une civilisation en cours de disparition. On ne trouve, aujourd’hui aucune maison sur pieds dans cette contrée d'El Milia. Celles qui existent, encore, sont en ruines, envahies par de folles herbes et les ronces.

Sur la chaîne des Babors, les nombreuses crêtes des montagnes où se nichaient, jadis, les tribus et les villages, on ne peut, hélas, que constater, avec désolation, avec le sentiment d’une grande impuissance, l’ampleur des territoires dévastés et gagnés, de plus en plus, par les ruines rampantes qui dévisagent le paysage.

Dans cette réflexion sur le désastre qui guette la maison traditionnelle Amazighe, je me permets un détour pour évoquer un fait qui heurte rudement l’esprit face à l’état d’abandon dans lequel se trouve, aujourd’hui, les vestiges archéologiques romaines de Timgad et ceux de Djemila. J’en suis sorti l’âme blessée de voir une telle richesse, livrée à elle-même et sans aucun plan sérieux de préservation. Le peu de restaurations engagées étaient médiocres, faites à la va-vite et sans aucune conscience d’aménagement. Une conservation des lieux, en grande souffrance et un laisser-aller pitoyable. Le paradoxe, et ceci désole encore un peu plus, c’est que le site archéologique de Timgad reste, par la qualité de conservation intacte de ses monuments, unique au monde. C’est une insulte à l’intelligence des experts et archéologues algériens. Je me souviens avoir soulevé gentiment autour de moi, le problème ; la réponse fut, avec une légèreté qui frisait le ridicule : "Pourquoi évoquer la mauvaise restauration et le suivi du patrimoine ? ce ne sont, finalement, que des pierres". Je finis sur cette parenthèse par ce beau proverbe qui résume bien le manque de prise de conscience et la décrépitude dans lequel se trouve le patrimoine en Algérie : "Si le pire n’est jamais sûr, le meilleur l’est encore moins".

Les habitations traditionnelles des montagnes étaient conçues avec une architecture, locale, très simple, plus ou moins, adaptée au contexte d’un environnement montagneux hostile, avec en prime, la difficulté de maîtriser les dangers imprévus et les contraintes climatiques, souvent, dévastatrices. Les hivers froids et parfois accompagnés par des tempêtes très violentes et les étés secs et très chauds. Le paysan berbère, réussi pourtant, à aménager l’intérieur de son habitation, composée, essentiellement, d’une seule grande pièce et partagée avec les animaux, un équilibre, qui apporta une harmonie de vivre et de bien-être ; la fraicheur lors des périodes chaudes et une douce chaleur aux périodes froides. Le paysan Amazigh sécurisait l’extérieur de sa maison, en creusant tout sur le pourtour de cette dernière pour dévier les eaux, contre les inondations des tempêtes accompagnées par des averses des fortes pluies diluviennes, abondantes et dont les écoulements emportaient tout sur leurs passages.

L’image encore vivante, de mon grand-père, vêtu de son burnous légendaire dont la kelmouna sur la tête se fermait sur son chèche, assis sur un rocher, la canne à la main et surveillait son maigre troupeau de vaches. Disait souvent : "Il faut donner à l’eau le loisir de passer par là, pour décider de ce que l’homme ne sait pas faire".

Il exprima par-là que l’eau aide à nous apporter une meilleure vie, bien qu’il est difficile de décider à sa place. Le paysan Amazigh, en conformité aux humeurs fantasques de la nature, avait construit son habitation sur cette simple, vision issue du vécu des siens. Il mettait, déjà, en pratique, sans en faire une philosophie, le principe suivant : "On ne commande à la nature qu’en lui obéissant". En hommage à ces paysans Amazighs, je vais tenter de décrire leur œuvre : L’habitation traditionnelle du berbère de Kabaïl-El-Hadra.

Une grande cour, en pierres blanches, entourait l’habitation de la maison traditionnelle. Un gage pour préserver l’intimité familiale de l’intérieure. De l’extérieur, la cour s’ouvre sur une porte en bois à deux volets et décorée par des signes, qui dans leurs croyances, éloignaient le mauvais œil. A l’intérieur de la cour, souvent plusieurs maisons identiques et mitoyennes, accostées au fond du flanc taillé perpendiculairement, pour niveler la pente de la montagne. Le nivèlement de la montagne, d’une part, créait un plateau avec une plate-forme plate et d’autre part apportait une protection derrière les maisons. Une autre maison en préparation, pour le futur fils ou un frère, séparée par une petite bâtisse (Legroura) en pierre et argile dont les murs étaient induits en torchis, au fond à l’angle opposé de la cour. Cette bâtisse servait pour les poules, les lapins, les chèvres et l’âne. Juste devant la porte de la bâtisse, une petite niche construite, aussi, en pierre et argile (Aberyoul) dans laquelle reposaient les deux chiens du maître des lieux.

La future maison, en construction, en prévision du mariage d’un fils ou d’un frère, sortait du sol sous forme de hangar sans murs. Elle était encore inachevée. Sa construction reposait sur quatre troncs branchus, qui soutenaient des poutres en bois sur lesquelles reposait une couverture en chaume. Un soubassement en pierre autour de la maison indiquait la base de la naissance des futurs murs. Elle était non opérationnelle, servait, en attendant, pour le stockage du bois récupéré dans la forêt (Laaouad ou el Hana prononcé avec notre accent), la bouse des vaches sèches (Lebaar) et les restes des noyaux d’olive, pour le feu. Ainsi que le foin et les glands (Ballout) de chêne liège pour les animaux.

Les arbres de chêne-liège (Lekcher) étaient en abondance dans la forêt. Cette richesse facilitait le ramassage des glands (Ballout), à même le sol. Souvent utilisé pour la consommation des animaux. Les glands doux étaient, par contre, consommés de manière naturelle crus ou grillés à la manière des châtaignes. Dans les périodes de mauvaises récoltes, les glands étaient bouillis dans l’eau, séchés puis réduits en farine pour constituer un aliment complémentaire.

Comme, je l’ai relaté précédemment, les maisons étaient construites, sur le même modèle architectural, avec des pierres blanches et de l’argile mélangée à la paille (le torchis) sans ouvertures, ni fenêtres donnant sur l’extérieur. Elles étaient couvertes par des toitures en tuiles en terre cuites créées localement dans le hameau, par le paysan lui-même et sa fratrie ou dans le village le plus proche. Un petit espace, discret et intime ; les toilettes ou le petit coin, protégés par le mur naturel taillé perpendiculairement sur le flanc de la montagne et les maisons. On y accède par une porte dérobée derrière les maisons. Au centre de la cour, un grand figuier et une treille en bois, comme support, pour la vigne qui débordait à l’extérieur par des branches verdoyantes au printemps et sans feuilles en automne, à travers le mur qui donnait sur l’avant-cour.

L’habitation principale, servait à réunir toute la famille dans la vie quotidienne. Les autres habitations servaient pour les couples, juste pour passer la nuit. A Chaque habitation, la porte d’entrée s’ouvrait sur la salle commune (Aynass), avec un parterre en terre, induit de bouse de vache et de l’argile mélangées à de la paille. D’ailleurs, le crépissage de tous les murs de la salle commune était en torchis ou en argile et peintes en blancs avec une terre blanche (El biyata). Les fenêtres de part et d’autre étaient décorées, sur les bords, par des dessins amazighs à base d’une terre de couleur rouge (El naghra) qu’on allait chercher, loin, dans la montagne. Tout autour en bas des murs, partant du niveau d’aynass jusqu’au milieu du mur, étaient peints d’une couleur noire (El Derda) avec des dessins en teintes rouges et blanches. El Darda était tirée des eaux noires, usées, qu’on trouvait dans le creux des troncs d’arbres morts.

A chaque printemps, les femmes du foyer tapissaient et rafraîchissaient les murs avec ces couleurs. Des dessins avec les symboles amazighs. Ces derniers étaient souvent identiques aux dessins des poteries (El Fakhar). La maison commune faisait office de salle à manger, de chambre à coucher, de salle de tâches ménagères et domestiques et enfin de cuisine avec au milieu le kanoun pour le feu, un trou circulaire de quarante centimètres de diamètre et d’une profondeur de vingt à trente centimètres. Aux alentours du Kanoun se trouvaient, souvent, trois poteries en terre cuite (El thayaaf), de formes cubiques. El thayaaf servaient de support pour les ustensiles pour chauffer l’eau ou pour la cuisson de la nourriture.

La grande salle commune permettait des passages vers la soupente (Stah) à travers une rampe d’escaliers en bois, la cour par la porte d’entrée et l’étable par une petite marche d’escalier, une surélévation (Lemrad) qui la séparait de la salle commune (Ayness).

Un lit de pierre (Sedda ou pour certains Tieda), contre le mur gauche de la grande chambre commune, d’une hauteur d’un mètre servait de couche et réservé, à défaut des invités, aux parents des lieux.

Au-dessus de Sedda, une fenêtre interne sans porte et sans ouverture à l’extérieur, encastrée dans le mur qui donnait sur la cour. Une deuxième fenêtre du même style sur le mur opposé. Dans ces fenêtres on rangeait tous les outils nécessaires pour les besoins ménagers usuels et immédiats : les assiettes en terres, les cuillères (Zaghna) en bois, la louche (Azghoune) en bois, le couscoussier en terre cuite (El Keskess) et entre autres la lampe à l’huile (Lamba). Une petite porte dans Sedda permettait de ranger les cruches (Aydoul) faites spécialement pour faire de petit lait (Lben) et conservait de lait caillé. Ces cruches étaient protégées par des morceaux de cuir de mouton ou de vache (Afezaz). On stockait aussi les huiles pour la consommation courante de la famille.

Au fond de la chambre commune, contre le mur opposé à l’étable, un grenier (El Makhzen) avec des murs d’un mètre et demi de hauteur et qui s’ouvrait sur une porte, en bois, fermée à clés. On rangeait à l’intérieur les jarres d’huile (Zith), les jarres de beurre fondu (Asmene), du miel dans les bols en terre cuite et tout ce qui servait pour les provisions de l’hiver ou les surplus à la consommation de la famille.

Au-dessus du Makhzen on rangeait dans des grandes jarres (Ayabouche), la semoule, le couscous (Barboucha), Le gros couscous (Lemhamssa ou Barboucha di khchina), le blé, l’orge, les fèves, les pois chiches. Toutes ces denrées alimentaires étaient préparées durant l’été pour la consommation de l’hiver.

La responsabilité de la gestion des prévisions des denrées et les réserves alimentaires étaient de la responsabilité de la maîtresse de la maison et d’elle seule. Elle gardait, d’ailleurs, en permanence les clés attachées à sa ceinture (El-hazama).

Attenante à la salle commune se trouvait la partie basse de la maison : l’étable (Lekna). On accédait par des escaliers séparés par la partie commune par un petit muret simple en terre. L’étable était conçue volontairement en pente pour faciliter l’évacuation des urines des animaux à travers un trou percé dans le mur (Zenouna) et qui s’écoulaient à l’extérieur jusqu’au tas d’engrais (Awzour) dans les potagers en contrebas de la maison. Le sol était pavé par de grosses pierres plates transportées parfois de très loin sur le dos des ânes. L’étable faisait office aussi de chauffage centrale, par le bénéfice de la chaleur dégagée par les animaux.

La serpente (Stah) est située au-dessus de l’étable. L’usage de la serpente était double, elle servait, d’une part, souvent en hiver, de chambre à coucher ; les parents dormaient d’un côté et les enfants de l’autre. Et d’autre part, elle était utilisée comme débarras, dans lequel on rangeait, au fond, des figues sèches, les viandes séchées (Kedid), la graisse séchée (El Kheliaa), dans des cruches en terre cuites, rendues hermétiques par des couvercles en chaîne-liège. Les bottes d’ails, les oignons et les piments rouges enfilés dans des cordes de jonc et tendus aux poutres en bois du plafond (El Kantas).

Une ouverture dans le mur pour accéder à un petit balcon en bois (L’ghrafa) dans lequel on rangeait toute la poterie (El Fakhar).

Les femmes s’épuisaient à longueur de journées, en plus de leurs travaux quotidiens dans les champs, d’assurer le foyer en eau en puisant cette eau, précieuse, dans la source commune à toute la tribu. Elles transportaient, en portant sur la tête, des cruches (Aydoul) pleines.

L’adhésion responsable de la société, avec une prise de conscience, et de l’état, avec des moyens suffisants, est vitale pour la protection de nos richesses patrimoniales. Demain, cette richesse fera, incontestablement, la fierté de nos enfants et consolidera le socle de nos valeurs communes en partage.

Abdelaziz Boucherit

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