Pourquoi la tragédie du pays est-elle orpheline d’une grande œuvre ?

Qui va dire l'Algérie qui doute et chancèle ?
Qui va dire l'Algérie qui doute et chancèle ?

Après l’hommage rendu à Nabile Farès à l’ACB (association culture berbère) quelques habitués se sont retrouvés ensuite dans un café du quartier. Cela discutait ferme quand Alice Cherki (*) lança une "innocente" question au milieu du brouhaha de la salle. Pourquoi n’y a-t-il pas une œuvre littéraire à la hauteur de la tragédie vécue par l’Algérie durant la décennie dite noire ? Un léger silence suspend, un instant, le brouhaha puis le boucan reprend. J’ai regardé Alice Cherki et lui dis en souriant : ‘’That is the question’’.

Grande question qui ne peut plus bénéficier de la même indulgence que celle de la fameuse littérature dite de d’urgence. Dans les années 1990, les romans avaient pour modeste ambition de témoigner devant une opinion internationale mal informée pour ne pas dire carrément désinformée. En France, dès que le nom d’Algérie est prononcé, le fantôme de la guerre d’Algérie pointe son nez. Mais aujourd’hui l’époque a ses exigences, en littérature notamment… Porter le couteau dans la plaie pour faire vomir l’histoire et aider ainsi la société à se débarrasser de ses maladies. Qui mieux que la littérature a de l’endurance pour une si noble et compliquée entreprise ! Sauf que la littérature ne tombe pas d’un arbre comme un fruit mûr sous le regard d’un Newton algérien.

L’art en général, comme toute chose sur terre, a besoin d’eau et de lumière, deux trésors qui ne manquent pas en Algérie. Il faut pourtant croire que les artistes ne trouvent pas assez d’eau et de lumière pour irriguer les artères de leur cerveau où se lovent les connaissances et l’imagination. Trêve de plaisanterie, la cause des rendez-vous manqués avec la source première de leur création, c’est la frontière qui sépare les artistes du public. Comment rencontrer les lecteurs/spectateurs quand ces derniers font partie de l’immense foule de la jeunesse qui est embrigadée par une école incapable de faire barrage à la médiocrité quand cette école comporte en son sein des diffuseurs de ténèbres. Le gâchis que l’on constate à tous les niveaux est la preuve manifeste que le mal est profond et que cette maladie n’est pas étrangère au bizarre rapport au monde et à l’histoire que l’on a imposé à la société. Le monde (l’étranger), sa richesse fascine mais son mode de vie est méprisée parce que "haram".

L’histoire, elle, est ignorée ou manipulée alors qu’elle est le champ fertile des conquêtes de la connaissance et de la liberté… Quant aux artistes eux-mêmes, ils sont victimes des pesanteurs sociales et des difficultés d’accès aux connaissances qui permettent aux œuvres de mûrir. Car toutes les grandes œuvres sont les fruits de 90% de travail continu et rigoureux. Les grands artistes le disent par conviction et modestie, en revanche les prétentieux qui sont souvent de vulgaires besogneux mettent en avant leur propre talent. Ces besogneux ne savent pas qu’ils font une "littérature de l’estomac" pour reprendre le titre d’un essai qui fit grand bruit en France. Devons-nous patienter et attendre que les artistes franchissent avec leur société les obstacles qui retardent l’éclosion d’une grande œuvre. Cette patience nous est imposé par l’amère réalité du pays qui ne peut offrir l’hospitalité à un Céline avec son "Voyage au bout de la nuit" ou bien un Pierre Guyotat mettant à profit son expérience de soldat appelé pendant la guerre d’Algérie pour écrire "Tombeau pour 500 000 soldats". Cette œuvre grandiose fut interdite comme le fut celle de Bernard Noël où l’on pouvait reconnaître entre les lignes l’empire de la torture coloniale pendant la guerre d’Algérie. Voilà pourquoi j’avais envie de dire à Alice Cherki que le moment n’est pas encore venu pour un rendez-vous entre la société algérienne et ses artistes.

L’on sait qu’un rendez-vous amoureux implique un jeu de séduction avant que la machine du désir ne se mette en branle… Pour l’heure, le pays est fatigué par la grande guerre et blessé par nos misérables petites guerres. La société regarde ailleurs, confortée par une police des mœurs autoproclamée alors que les artistes sont sous la surveillance de fonctionnaires placés aux endroits stratégiques. Partout ailleurs on joue des coudes pour découvrir la perle artistique de demain que l’on cajole alors que chez nous l’énergie est investie pour vérifier si l’œuvre a l’autorisation de traverser le poste de police de la censure pour avoir le droit de s’installer sur le marché du l’art. Des "pirates" de la littérature existent en dépit de cette police. Quand ils ne peuvent pas déjouer les pièges de cette police, ils vont ailleurs sous des ciels plus cléments où la littérature n’est plus une réelle menace. Chère Alice, cette œuvre que tu appelles de tes vœux est peut-être en gestation parmi cette petite escouade d’écrivains qui transporte avec elle l’histoire du pays et que leur fertile imagination mettra un jour en musique pour que cette tragédie ait un nom, pour qu’elle ne soit plus orpheline. Pour l’heure, sous les volutes des cafés d’ici et d’ailleurs, les sujets qui enflamment les discussions sont les fameux clans qui tiendraient le pouvoir et le phénomène de l’islamisme qui aurait émergé par le plus pur des hasards. On tourne en rang autour de ces deux phénomènes en répétant inlassablement les mêmes choses de peur de découvrir des surprises désagréables. Quelles désagréables surprises ? Les responsables à l’origine de la tragédie et ceux qui par myopie politique n’ont pas pu arrêter la machine infernale qui a déshumanisé la société.

L’heure est donc aux semailles qui remplaceraient les racines des lieux communs qui se cachent derrière les clans et l’islamisme politique. Qui se cachent derrière les clans ? Sont-ce des individus unis par des liens de "sang", de famille, de tribu, de région, des connaissances de l’enfance, de l’université, des années de guerre etc ? Rien d’original, ailleurs on trouve pareilles situations. Ici,on trouve le clan des Corses, outre-Atlantique le clan de Californie ou du Texas (pétrole), en Russie les ex-du KGB. Tous les gens de ce beau monde sont liés tout de même par des intérêts politiques. Pourquoi chez nous, ce sont des considérations extrapolitiques (tribu ou région) qui prennent le pas sur les rapports politiques.

Pourtant, on peut constater que la composition d’un clan n’est pas uniquement le produit de la seule magie de l’appartenance tribale ou régionale. Nous avons à notre disposition les faits et l’histoire pour ne pas réduire la nature du pouvoir à un seul paramètre, le clan ou la région. Les faits et l’histoire disent clairement que le pouvoir a échoué dans le giron des militaires au détriment des politiques (oublié le congrès de la Soummam qui a élu le primat du politique sur le militaire). C’est cette vision philosophique du pouvoir (primat du politique) qui constitue la véritable frontière politique. Il est évident que le triomphe du primat du militaire sur le politique correspond à une situation historique dont font partie les valeurs féodales plus ancrées dans la société que celles de la "modernité" faiblement représentées par des classes moyennes chétives. Les raisons sont là aussi connues, la prégnance du clanisme et du féodalisme ne sont-ils pas hélas le produit de la déstructuration sociale opérée par la colonisation et la persistance de l’idéologie féodale causée par l’hibernation durant la période coloniale.

Le Maroc et la Tunisie qui ont échappé quelque peu aux crimes paroxysmiques subie par l’Algérie, ont eu la "chance" à l’indépendance de "s’offrir" un pouvoir féodal homogène (pour le Maroc) et des classes moyennes (dans la Tunisie de Bourguiba). Outre les ravages de la colonisation, la configuration de l’espace politique en Algérie ne pouvait échapper à l’histoire même de la guerre de libération. Les déchirements et l’éclatement du mouvement national avec le "zaïm" Messali Hadj et la crise dite ‘berbériste’’ ont laissé des traces politiques et beaucoup de ressentiments dans le mouvement national.

Quant à l’islamisme en Algérie, le réduise uniquement à l’incapacité du pouvoir à résoudre les problèmes de la société, c’est hélas un peu court. Il est vrai que le ou les pouvoirs depuis l’indépendance ont une responsabilité évidente dans la misère sociale et l’absence de libertés. Mais en isolant cette incapacité du pouvoir de l’immense chantier de histoire du pays avec ses cortèges tragédies, on risque de justifier sinon légitimé l’islamisme. Or pour ne pas dédouaner et le pouvoir et l’islamisme, il ne faut pas s’interdire de poser d’autres questions et de tenter d’y répondre.

1) Pourquoi face à l’incurie des pouvoirs, ce sont les islamistes qui ont déclencher la guerre contre les pouvoirs en question ?

2) Pourquoi une partie de la société a été ‘’séduite’’ par cette idéologie.

3) Pourquoi jusqu’à l’avènement de la mondialisation, toutes les révoltes sociales ou anti-coloniales aussi bien dans les pays développés que dans les pays pauvres, étaient dirigés par des mouvements non religieux **?

Tout ça pour dire que l’apparition de l’islamisme en Algérie répond à des considérations historiques qu’il faut avoir l’intelligence et le courage d’identifier. D’abord dire que l’islamisme (les frères musulmans) n’est pas un nouveau-né. Son histoire remonte au XIXe siècle et Nasser en Egypte a eu affaire à ce mouvement au lendemain de son arrivée au pourvoir. Il faut découvrir les raisons de la fragilité de notre société qui a facilement gobé les balivernes d’une telle idéologie. Celle-ci ne peut s’avouer "vaincue" que devant les sentences de l’histoire et les leçons de l’anthropologie. Comme cette mixture de la politique et de la religion remonte à loin, on se doit de comprendre ses "secrets". L’islamisme ne sentait-il pas menacé hier par le communisme athée et aujourd’hui par la modernité ravageuse de la mondialisation qui détruit son socle béni, entre autres celui de la famille ? Et comment ne pas être surpris par la vitesse avec laquelle une conception étriquée et intolérante de la religion s’est installée dans notre pays ? Chacune de ces interrogations nécessite évidemment de longs développements. On peut dire d’ores et déjà que tous ces bouleversements donnent la mesure des vertiges qui font tourner la tête à ceux qui se sont habitués au cycle répétitif et sans problème de la vie.

Ainsi à travers la liste de questions aussi bien sur le mouvement national que sur l’islamisme, on devine la nature des obstacles qui ont empêché, pour l’heure, l’éclosion d’une œuvre à la hauteur des sacrifices d’un pays. D’aucuns peuvent avancer que des romans ont failli avoir l’honneur de quelque académie. Je dis failli car la littérature qui se risque à aller à l’assaut du ciel, se doit de rendre le lecteur ivre de sa beauté. Elle doit aussi approcher le lecteur au plus près de la complexité des évènements pour combler les mensonges entretenus par ceux qui ont peur des vérités de l’histoire. Oui, une œuvre devient grande quand un souffle fort plane sur la manière de raconter, quand l’élégance du style distille une musique, quand la richesse du vocabulaire et le tonnerre des mots envahissent le lit de l’histoire objet du roman, bref quand l’écriture ressemble à un torrent dont la fureur emporte tout sur son passage et le lecteur ivre par un tel spectacle s’éveille à une autre façon d’appréhender le monde…

Ali Akika, cinéaste

Notes

* Alice Cherki, pour les jeunes qui ne la connaissent pas, elle est née à Alger, elle est psychanalyste et a collaboré avec Franz Fanon.

** L’époque moderne caractérisée par le capitalisme et la colonisation a produit des contestations sur la base des contradictions politiques ou sociales. Dans les colonies (Afrique et Asie) dans les pays occidentaux (lutte pour le syndicalisme, 1er Mai né aux USA, les congés payés en France, droit de vote des femmes etc..) ces combats n’avaient nullement de connotations raciales ou religieuses.

Plus d'articles de : Analyse

Commentaires (2) | Réagir ?

avatar
mohand tawdect

Quand une Corruption transforme une société en masse analphabète pour la rendre incapable de décoder une lecture, la littérature dynamique ne pourra jamais éveiller de conscience collective dans un milieu stérile.

avatar
Hend Uqaci Ivarwaqène

Les onanades marocaines et tunisiennes ont échappé « quelque peu aux crimes paroxysmiques subie par l’Algérie… » non pas à de l’accouchement sous péridurale de leurs indépendances contrairement à l’avortement de la nôtre, mais parce qu'elles ont eu la chance d’avoir des dirigeants qui leur vont au teint. C’est du coté de nos fantasmes et de nos hantises qu’il faut chercher la réponse.

Nous autres, notre indépendance, nous ne pouvions que la sublimer pour justifier les « crimes paroxysmiques » que nous avions commis et que rien de raisonnable ne pouvait justifier. Il nous fallait pour cela une raison qui échappât à la sphère du raisonnable et que seule un délire « paroxysmique » saura expliquer.

Avec le respect que je vous dois, vous ne faites que branler nos atavismes, en vous interrogeant ainsi : « Pourquoi la tragédie du pays est-elle orpheline d’une grande œuvre ? » Vous avez fait comme Hegel : fait marcher le sujet sur sa tête.

Si vous voulez vraiment faire une grande œuvre, essayez donc la ma paranoïa critique de Dali.