La poétesse Anna Gréki, cet antidote

La poétesse Anna Gréki, cet antidote

L'avancée des sciences continuera à servir le capitalisme pour plus d'esclavagisme, jusqu'aux limites de ce que ne peut supporter la société, jusqu'à son inadaptation. Comment s'en rendre compte, sinon par les exemples comme ceux d'Anna Gréki et ses camarades.

La lecture du livre Anna Gréki de Abderrahmane Djelfaoui vient nous rappeler ce qu'est la rupture, cette révolution. Une jeune fille qui se rend compte que la lutte armée est devenue nécessaire pour libérer son pays de la colonisation, au moment où d'autres disaient que l'occupation était fatale et relevait du maktoub, quand d'autres désapprouvaient la lutte armée en invoquant le rapport de force, et d'autres qui s'étaient habitués à leur misère jusqu'à la perte de leur dignité, quand d'autres invoquaient l'incapacité du peuple à se mettre debout, ou d'autres encore qui pensaient pouvoir vivre tranquilles dans l'ouragan. En un mot, tous ceux qui s'adaptaient aux conditions inhumaines jugeaient mal le 1er Novembre 1954.

Belle et rebelle comme beaucoup de ses sœurs, Anna la poétesse, la militante communiste, s'enveloppe de sa terre natale comme d'une cuirasse pour aller au combat, à cette lutte de libération de l'Algérie. Elle s'enivre d'amour à pouvoir ne jamais trahir l'espoir de Nadjai, d'Inal, de Malki, de l'Algérie dans la villa Sésini, l'antre du monstre. Elle écrit : "Tu me garderas mon pays comme le sage tient sa langue, comme la terre tient ses corps, et leur promesse des saisons." Elle est étudiante à Paris, à la Sorbonne, et s'éprend d’Inal, ce futur officier de l'ALN, compagnon du fameux commandant Ferradj. Ahmed Inal fut brûlé vif par les soldats français en octobre 1956. Cette mort ne fait pas perdre pied à Anna tant qu'elle était rebelle, mais ne les lui a-t-il pas fait perdre dix ans après, quand on apprend qu'elle meurt "subitement" une nuit de janvier 1966, à 35 ans.

Nous pensions que les monstres ressemblaient à des animaux préhistoriques immondes et déformés, visibles que la nuit, jusqu'au moment où on nous susurre que nous pouvons les croiser dans la rue et en plein jour. Nous n'aurons la preuve de cette vérité qu'au cinéma, dans les films qui nous montrent que les plus odieux d'entre eux sont des hommes de pays des plus civilisés, à l'allure d'hommes simples, communs. Oui, cela commençait au cinéma, par des films qui traitent du fascisme car, dans la réalité, la majorité de ceux et celles qui ont rencontré leurs semblables, dans nos rues, les terroristes islamistes, n'en est pas revenue.

L'humanité a cultivé à travers toutes ses régions et de tout temps l'antidote à ces monstres. L'antidote avait pour nom en 1954 Moudjahidine dont fait partie Anna Gréki, et on ne peut prononcer ce nom sans l'accoler à celui d’Inal et ses camarades. Si le monstre des siècles passés était le colonialisme, on oublie souvent de préciser qu'il n'est, malgré tous ses crimes contre l'humanité, qu'un des enfants du capitalisme. Dimitrov avait tort de qualifier le fascisme d''enfant terrible du capitalisme, car du fascisme on en revient plus vite que du colonialisme. Une autre erreur répandue est de croire que la mort n'a pas toujours un bourreau. La mort dont on ignore la raison reste énigmatique et nous pousse parfois à la spéculation.

La mort d'Anna me pousse à penser que le bourreau n'est pas un homme, mais plusieurs, pas directement. Le meurtrier est cette loi scélérate sur la nationalité, à l'instar des victimes du terrorisme islamiste des dernières décennies, avec la juxtaposition de deux lois, celle du code de la famille et la reconnaissance du FIS. La loi de la nationalité, contre laquelle s'était élevée Anna, l'a tuée. Au lendemain de l'indépendance, elle ne pouvait voir surgir un autre monstre, aussi vite. Elle était une des rares personnes à le voir (nous le verrons tous bien des années plus tard). La mutation lui était impossible et la surprise fatale.

Ces meurtres sont la conséquence à la fois de dirigeants politiques de conscience immature, néocoloniale, petite bourgeoise, alliée, ou plutôt sous la coupe de cette politique dite libérale qui domine le monde par les guerres. Continuer à figer la conscience de la majorité du peuple dans le religieux est incompréhensible de nos jours, car émanciper la conscience ne remet jamais en cause la foi, y compris la foi religieuse, bien au contraire.

L'exemple est dans la revendication de la peine de mort par des islamistes et autres féodaux, sachant que cette peine ne pourrait être appliquée que sur d'autres victimes de la société et non sur les responsables des violences, et particulièrement du plus violent, celui des terroristes, puisque certains d'entre eux jouissent toujours de leur liberté. Les prêcheurs de la violence depuis des décennies s'adossent, entre autres, sur le code de la famille qui minorise la femme puisqu'il exige d'elle un tuteur. Cette autre arme meurtrière reste aux mains des islamistes et autres féodalités comme l'était l'ancienne loi de la nationalité.

Anna Gréki et ses camarades nous aident à rappeler que la conscience est à la fois de la connaissance et de la science. Dans ce cas, il n'est plus concevable que l'Etat des un million et demi de chouhadas ne puisse pas offrir à tous ses enfants un savoir sans limite d'âge pour leur permettre de s'adapter aux changements vertigineux du monde du travail. La loi française des 35 heures devrait être universelle. C'est une autre option que les syndicalistes algériens devraient revendiquer en contrepartie de la nouvelle loi de la retraite à 60 ans.

Saadeddine Kouidri

Anna Gréki, cet antidote, livre de Abderrahmane Djelfaoui paru Edition Casbah 2016

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