Plaidoyer pour un Observatoire national de prévention du suicide

Les Algériens s’exposent à l’humiliation dont émerge une blessure dans l’amour-propre
Les Algériens s’exposent à l’humiliation dont émerge une blessure dans l’amour-propre

Pourquoi un observatoire national de prévention du suicide est-il urgent ? Chaque année, en Algérie, de nombreuses personnes mettent fin à leurs jours pour échapper à un vécu problématique et insupportable.

Tout récemment encore, une jeune femme s’est jetée avec ses deux bébés du 5ème étage d'un immeuble à Hadjout (Tipaza). C’est un événement "extrême" qui a enflammé les réseaux sociaux. Loin d’être uniques, ces chocs (suicide, homicide, infanticide, lynchage public, etc.) nous renseignent, il est vrai, sur notre état de conscience et notre rapport au prochain et à la vie.

Difficile de recenser d’une façon transparente toutes les vies perdues, alors que ces données auraient été très utiles dans la démarche de suivi et surtout de planification de mesures préventives de ce drame social. En Algérie, le suicide n’est pas encore, semble-t-il, reconnu comme un problème de santé publique. En revanche, ce phénomène suicidaire a été largement débattu lors des colloques et des congrès précédemment organisés notamment par la Société franco-algérienne de Psychiatrie (SFAP)[1]. C’est, en quelque sorte, une forme de "pédagogie substitutive" face au désengagement des pouvoirs publics de la question sociale et de la gestion des risques. Les professionnels de santé auraient même évoqué, dans ce contexte-là, une "épidémie du suicide", liée en grande partie aux interactions complexes entre la crise économique et les difficultés socio-politiques. Cela justifie amplement la demande de création d’un Observatoire national de prévention du suicide (ONPS). Une structure à caractère préventif visant à consolider les efforts communs et à fomenter des synergies nouvelles entre les différents acteurs (collectivités locales, chercheurs, médecins, associations, etc.). Ainsi ces derniers pourront-ils partager librement leurs expériences dans le cadre d'un débat scientifique et démocratique. En principe, l’objectif c’est d’élargir l’horizon des rapprochements de visions et des actions possibles en ménageant un espace de dialogue d’où surgiraient des initiatives concrètes.

Aujourd’hui, la prévention du suicide est l’un des défis les plus urgents de nos institutions (école, hôpital, prisons, secteur public, etc.). Cet observatoire se chargerait donc de coordonner et d’améliorer la transversalité des connaissances sur les conduites suicidaires, permettant l'ébauche d'un véritable travail d’expertise et de prévention : mieux connaître pour mieux prévenir. Cette tâche paraît d’autant plus nécessaire que notre société est presque à un stade embryonnaire quant à la construction d’une grille de lecture moderne des phénomènes psychologiques.

En Algérie, on se suicide dans un contexte "anomique". L'unique problème philosophique vraiment "sérieux" qu'aurait reconnu le philosophe Albert Camus (1913-1960)[2] était bel et bien le suicide. Sisyphe, un célèbre personnage de la mythologie grecque, poussait obstinément un rocher jusqu’au sommet d’une montagne de Tartare… A peine l’objectif atteint, Sisyphe recommence une tâche tout aussi répétitive qu’absurde. Les Algériens qui font face aux mêmes difficultés jamais résolues vivent, eux aussi, tous les jours un pareil supplice à cause, justement, des problèmes sociaux et surtout de la corruption qui gangrène le milieu social. Cette corruption qu'on constate à tous les niveaux de l’administration n’engendre à terme que des malaises dont il est ardu d’éviter les conséquences : injustices sociales, inégalités, violences, trafics, toxicomanie, délinquance, prostitution, etc. La gestion des affaires publiques en Algérie semble être arbitraire, dans la mesure où le citoyen s’identifie à la machine administrative comme un "sujet" sur lequel s’exerce un pouvoir politique.

Du point de vue sociologique, l’Etat n’est, en aucune manière, une simple entreprise d’enrichissement personnel, mais bien plutôt une entité politique, économique, culturelle et morale censée être au service du peuple. En tout cas, la gestion des affaires publiques actuelles ne saurait être celle d’hier et toute dérive organisationnelle portant atteinte aux règles éthiques se révèle dangereuse et menaçante pour l’équilibre social.

Beaucoup d’observateurs et de spécialistes se sont, d’ailleurs, posé tas de questions là-dessus : Pourquoi l’Algérie qui est dotée d’un potentiel important constitué de son passé historique, géographique et de ressources naturelles enviables et valorisées, n’offre-t-elle pas à son peuple la possibilité de vivre dignement ? Bien entendu, cette situation est à la fois complexe et compliquée, puisque l’individu est contraint d’assumer son rôle de citoyen et de s’autonomiser, malgré lui, dans un monde qui lui offre peu de chances de devenir performant et épanoui. Cela dit, la politique de paupérisation et de marginalisation à grande échelle (austérité programmée, misère sociale/intellectuelle, déni des droits, etc.) qui s’est accompagnée d’une "déculturation" du sujet et de l’échec de la morale sociale a débouché sur ce que Durkheim nomme, à juste titre, "le suicide anomique"[3]. Il semble à priori que notre société "est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts volontaires"[3]. Ce qui est frappant, c’est que l’homme politique, au lieu de traiter cette question sans complaisance, s’enlise dans des discours "toxiques" et des conflits "hystériques" sans qu'il mesure les conséquences d'une vision complètement "dissociée" de la réalité.

Cette régression de la pensée amorcée par l’extinction de la volonté politique aurait rendu l'individu-sujet témoin d’une médiocrité irréversible. Or, ce dernier ne demande qu'être considéré comme citoyen à part entière. Notre société tourne - ce que tout le monde aura constaté - le dos aux citoyens recalés de la vie publique, en fabriquant ses moyens violents mais politiquement légitimés pour réduire leur "jouissance" notamment en cette période de l’inflation galopante. Ces citoyens-là s’exposent à l’humiliation dont émerge une blessure dans l’amour-propre, et aussi une haine de soi. En même temps, les pouvoirs publics s’investissent dans des projets colossaux qui ne servent qu’à nourrir un "narcissisme démesuré" (par exemple, Algérie capitale arabe, grande mosquée d’Alger, centre des conférences, concert Majida El-Roumi, Najwa Karam, etc.). Cette situation provoque un sentiment de honte, et parfois même de hogra. Il y a de quoi se laisser envahir par toutes sortes d’angoisses et d’idées suicidaires.

Paradoxalement, le désir de mourir au même titre que le désir de s’exiler à tout prix peuvent être considéré comme une revendication du "bonheur de vivre". Exclus et méprisés par une société qui les aurait abandonnés, les citoyens basculent vite dans cette forme élémentaire de vie que Giorgio Agamben appelle la "vie nue"[4]. Toujours est-il nécessaire de se demander, au final, si le suicide des jeunes, la délinquance, la prostitution, le désengagement politique, l’abstentionnisme électoral, l’absence d'un esprit citoyen critique, l’exil forcé et la harga (l'immigration clandestine) ne sont pas les symptômes d’une société potentiellement "suicidaire".

Que c’est difficile pour des personnes sujettes aux idées noires de se projeter sur le chemin de l’épanouissement personnel quand la mort l’emporte déjà sur la vie. Rien de plus humiliant, en effet, que de perdre son estime de soi, sa valeur, son identité et ses repères. Chaque suicide porte en lui-même cette perte-là. Nous sommes amenés, il est vrai, à participer avec Amour et enthousiasme au grand projet de vie. Or, le renoncement à cette vie perçue désormais "médiocre" n’est rien d’autre que la manifestation de l’instinct de mort que Freud nomme "Thanatos" [5]. Le recours en fin de compte au meurtre de soi empêche l’individu de vivre le moment  présent  et de se projeter dans l’avenir… En un mot "Adieu la vie".

Chérifa Sider, Doctorante en Psychologie

Références et notes

[1] Pour en savoir plus: www.sfapsy.com

[2] Camus A. "Le mythe de Sisyphe". Paris: Gallimard; 1985.

[3] Durkheim E. "Le suicide" : Etude de sociologie. PUF; 2007.

[4] Agamben G. Homo sacer : Tome 1, "Le pouvoir souverain et la vie nue". Paris: Seuil; 1998.

[5] Freud, dans son livre "Au-delà du principe de plaisir", a mis en évidence les deux pulsions : pulsion de vie (Eros) et pulsion de mort (Thanatos).

Plus d'articles de : Analyse

Commentaires (2) | Réagir ?

avatar
khelaf hellal

Je cite un autre suicidé au port de Béjaia , un jeune de Bouhathem qui s'est aspergé d'essence et qui a succombé à ses blessures. Il ne suffit pas de prêcher dans les mosquées que le suicide c'est haram, la drogue c'est haram, l'alcool c'est haram etc... ce n'est avec des bonne parole avec force gesticulation que l'on lutte contre les fléaux que sont la violence, la drogue, le suicide. Il faut une thérapie de choc qui arrache nos jeunes au désespoir et aux idées noires dans les milieux viciés qui les absorbent. chaque jeune de notre pays possède un trésor de dons et de vocations en lui-même qu'on n'a pas su exploiter par déficit de management et de bonne gestion des affaires sociales. Nos gouvernants n'ont pas mené des politiques sérieuses vis-à-vis de nos jeunes des politiques sociales qui leur donnent confiance en eux-mêmes et puissent donner ainsi le meilleur qui sommeille en eux. J'ai parlé une fois des écoles parallèles pédagogiques à la Makarenko, le Journal El Watan a longuement exposé la méthode américaine sous la plume de Benfodil où, j'ai retenu cette révélation d'un leader d'association de rééducation et de réinsertion des jeunes paumés et des membres de gangs des faubourgs de villes américaines : il ne faut pas traiter ces jeunes de voyous et d'irrécupérables, il ne faut pas en rajouter aux frustrations qui sont les leurs, il faut leur faire prendre conscience que chacun, chacune a un don, un talent ou une aptitude qui puisse le ou la rendre utile à la société dans laquelle il vit. Mais, diriez-vous comment évacuer toutes les frustrations matérielles et psychologiques que notre système ne cesse d'injecter dans notre société avec sa politique empruntée aux méthodes Pavloviennes ? Un système de gouvernance populiste et pervers où chacun, chacune attend son tour d'avoir la chance de sortir dans la liste des gagnants au prochain loto des logements sociaux, des crédits ansej, des distributions de terres et de concessions, des marchés juteux à gain facile, des régularisations et facilitations bancaires de complaisance etc... etc...

avatar
Hend Uqaci Ivarwaqène

Durkheim et Camus pour défendre une politique de prévention du suicide, ce n’est pas ainsi que je les ai lus. La théorie de l’absurde camusienne qui se défend de conduire tout droit au suicide ne m’a pas convaincu d’y renoncer. Quand à Durkheim il ne dit pas que le suicide est une anomie bien au contraire, il dit que c’est un phénomène social « normal » commun à toutes les sociétés quelque soit leur niveau de développement économique scientifique ou technologique et de tous les temps. Il démontre que le taux de suicide varie peu en fonction de ses aspects là.

Quant au suicide anomique, Cela ne veut pas dire que le suicide d’une façon général est anomique, mais que c’est seulement un des types de suicide avec le suicide égoïste, le suicide altruiste et le suicide fataliste.