"L'islam politique" ou la chronique à contre-flots de François Burgat

La couverture de l'ouvrage.
La couverture de l'ouvrage.

François Burgat vient de publier chez la Découverte "Comprendre l’islam politique, une trajectoire de recherche de l’altérité islamiste 1973-2016".

François Burgat est politologue et directeur de recherche au CNRS. Il revient dans cet ouvrage sur sa longue pratique des pays arabe et du mouvement islamiste. Cependant, même s’il s’en défend, le chercheur se perd souvent dans des considérations personnelles, tant et si bien que ce livre prend à certains égards une forme d’un ouvrage autobiographique. Règlement de comptes, petites fléchettes et retour sur ses prises de positions et déboires sur la scène médiatique. Le lecteur qui s’attend à une analyse profonde du mouvement islamiste politique en aura quelque peu pour ses regrets. En revanche, il n’y a nulle, voire très peu de traces du terrorisme djihadiste, l’auteur y dépeint un mouvement islamiste victime de régimes autoritaires. Une assertion qui ne touche pas uniquement ce mouvement, même si ce n’est pas le sujet de l’ouvrage. Aux yeux de l’auteur, l’islam politique est avant tout contestataire du monde occidental.

Il revient longuement sur ses différentes expériences au sein des pays arabes. Il sème des faits qui pourraient servir de repères à celui qui cherche à comprendre le fonctionnement des régimes de ces pays. En ce sens, dans son analyse sur la Syrie, François Burgat souligne qu’"avant la poussée protestataire de mars 2011, la diversité confessionnelle et ethnique n’était en effet en Syrie qu’une donnée latente. Sa présence discrète dans l’espace public ne servait qu’à célébrer, sur un mode sagement unanimiste, le soutien consensuel que ses diverses composantes apportaient au régime". Comme tous les régimes de l’espace musulman, l’auteur rappelle que le régime syrien «s’autorisait un discret fondamentalisme d’Etat". Sur la Libye, il dépeint un Mouammar Kadhafi lunaire, despotique centré sur sa personne. Il raconte quelques faits d'opposants torturés, puis achevés.

Toujours avec un luxe de prudence, l’auteur n’hésite d’ailleurs pas à éreinter ses «concurrents», Olivier Roy et Gilles Kepel, même les défunts Pierre Bourdieu et Edouard Said n’y ont pas été épargnés. François Burgat confie que les médias occidentaux (français) ne boycottent contrairement à Olivier Roy et Gilles Kepel. Il consacre de larges pages pour démonter les analyses des deux politiques et réduire leur argumentaire.

Il ne craint donc pas (il faut le souligner) le débat contradictoire. Durant de nombreuses années, il aura tracé son sillon et construit ses arguments analytiques sans craindre d’aller à l’encontre du prêt-à-penser largement relayée par les médias et leur l’hégémonie.

Après avoir constaté que ses «concurrents», pèchent par le manque de recherche de terrain et de proximité avec les islamistes, il souligne sa singularité. Contrairement à ses «concurrents», Burgat donne une grande importance aux déséquilibres Nord/Sud, sources du ressentiment islamiste. Aux yeux du politique, l’islam djihadiste est porteur de la révolte des dominés plus qu’autre raison.

On y découvre, à notre sens, une analyse quelque peu parcellaire sur l’origine de l’islamisme politique. François Burgat ne cite aucunement les Etats du Moyen-Orient qui ont joué un rôle capital dans l’émergence du mouvement islamiste et djihadiste depuis plus d’un demi-siècle. Il est aujourd’hui, par exemple, de notoriété publique que des monarchies comme l’Arabie Saoudite et le Qatar ont arrosé à coups de millions les pays africains pour propager le wahhabisme. Il est pour le moins étrange que cette donnée soit complètement écartée d e l’analyse du respectable François Burgat.

L’émergence de l’islamisme politique vient du ressentiment né du colonialisme. Il écrit sur l’Algérie "Le territoire maghrébin, en particulier algérien, est celui où s’affirme le plus explicitement le paradigme de cette culture du «ressentiment», née de la traumatisante parenthèse de la confrontation coloniale totale, parenthèse qui n’en finit pas de ne pas de ne pas se refermer". Et de préciser : "Je place cette donnée au premier rang de mon approche de la réaction islamiste".

Si l’on suit le raisonnement l’auteur la montée du mouvement islamiste politique a pour origine la blessure coloniale. Cet argument appelle deux observations. Tout d’abord, les islamistes algériens ont pour référence les Oulémas, un mouvement arabo-islamiste qui n’a pas particulièrement brillé par son opposition au colonialisme, ni par son nationalisme. Doit-on se rappeler que l’association des Oulémas a été notamment pour l’assimilation. Deuxième élément : qu’en est-il de ceux qui ne sont pas islamistes ? Cela veut-il dire qu’ils ont surpassé cette blessure coloniale à l’origine de l’islam politique ? Où ne l’ont-ils pas assez subit pour les transformer ? Là encore, concernant l’Algérie, François Burgat ne pointe pas les contingents de frères musulmans recrutés par le pouvoir pour arabiser l’enseignement et propager de fait l’islam salafiste. Ni d’ailleurs l’influence idéologique des imams comme El Ghazali ou les circuits financiers opaques qui ont contribué à alimenter les associations islamistes.

Il est particulièrement regrettable qu’un esprit aussi brillant et outillé n’ouvre pas plus son éventail d’analyse plus largement.

Cela dit, il faut le rappeler ici, il y a chez ce politologue un courage sans faille à avancer sans ciller à contre-sens de cette machine politico-médiatique qui fabrique l’information et l’opinion. En conclusion, il écrit ceci sur la terreur : "Si nous «fabriquons» notre information au lieu de la collecter, si les voix du monde ne nous parviennent plus que par des canaux dont nous avons pris le contrôle, si nous en arrivons à ne plus entendre que le son de notre propre voix, nous nous privons du bénéfice d’une denrée vitale : le point de vue de l’autre, celui-là même qui nous permet de nous connaître dans notre relativité et , éventuellement, dans nos faiblesses et nos erreurs. C’est sans doute cet enfermement qui nous empêche d’accepter de prendre notre part de la responsabilité de la terreur, seule façon pourtant d’en éloigner le spectre".

Hamid Arab

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