L’art en Algérie, luxe ou nécessité ?

"Espérons qu’un jour dans un stand d’un salon du livre surgira un Mourad Bourboune qui nous enchantera avec une œuvre racontant l’épopée du Navire Algérie"
"Espérons qu’un jour dans un stand d’un salon du livre surgira un Mourad Bourboune qui nous enchantera avec une œuvre racontant l’épopée du Navire Algérie"

Dans les ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté. (René Char).

Une telle question n’est point une coquetterie intellectuelle. Elle peut paraître incongrue pour certains esprits qui jugent que le pays a d’autres chats à fouetter. Quelle erreur ! L’art est un investissement qui ne coûte pas cher et qui peut rapporter gros, à quelques conditions cependant ! Que l’on ne mette pas des bâtons dans les pattes des créateurs à défaut de pouvoir libérer leur envie de créer. Que l’on suscite l’appétence du public pour la culture et que le dit public ait les moyens financiers de se payer ce plaisir-là. Vaste problème.

L’art se contente et il a ce privilège d’ouvrir les yeux sur la beauté et les mystères de notre monde. La beauté du monde ne s’arrête pas à ses couleurs et lumières, à la majesté des montagnes ou l’immensité des déserts et des océans. L’art a aussi la faculté de nous mettre sur la route de la connaissance en nous faisant toucher du doigt les liens qui existent entre toutes ces merveilles du monde. Et les liens, les rapports sont des carrefours où surgit l’intelligence qui n’est autre que le "mystère" qui habite le monde. En créant et en diffusant de l’art, on donne donc du plaisir et on arme le citoyen de cette intelligence pour affronter les batailles de la vie. Et dans ces batailles-là il n’y a pas, il ne peut y avoir de coexistence entre les ténèbres et la beauté (voir René Char).

L’art est donc toujours d’actualité et son acuité se fait sentir chaque jour chez nous où beaucoup de problèmes, du plus banal au plus compliqué, souffrent de l’absence d’une véritable vie intellectuelle et artistique. Sa nécessité ? Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter les bruits sourds et l’agitation sans but de nos journées et le silence pesant de nos nuits. Le divorce entre nos journées et nos nuits alors que la terre continue de tourner est comme dirait Paul Valéry ‘’la vérité est devant nous, et nous ne comprenons plus rien’’. Qui d’autres que l’art (dans l’antiquité il était à la fois philosophie et science) peut nous aider à comprendre cette vérité dont parle le poète. Oui, l’art a une multitude de fonctions. Il est au centre des problématiques de toute société qui ne veut pas mourir, pas seulement d’ennui. Ce n’est pas le lieu ici de faire la liste des définitions de l’art. Quelle que soit cette définition, l’on sait que l’art est né dès que l’homme a opéré sa différence avec le monde animal. Quand il a produit en gros sa pitance (sa nourriture) et s’est posé la question de sa naissance et de sa disparition. L’art n’est donc pas un luxe surtout par les temps qui courent. C’est un besoin, mêmes les chasseurs de profits l’ont compris. Oui l’art a engendré des industries créatrices de richesses et pourvoyeuses d’emplois.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, réduite l’art à la seule fonction de fabricant de richesses matérielles serait une grave erreur. L’art a d’autres armes dans sa besace, d’autres ambitions. Son secret dessein est non seulement de ‘’plaire’’ à ses contemporains mais aussi de résonner dans la conscience d’une société, dans son mode de vie, dans son discours amoureux. Il est, il doit être en résonance permanente avec les bruits et les fureurs de son époque. Oublier cette vérité, c’est à la fois laisser une société à la dérive dans le fleuve du temps et l’appauvrir, donc l’handicaper dans la construction de son avenir. On connaît les retards pris par des pays colonisés dépossédés de leurs langues et de leurs cultures à l’issue du triste et criminel bilan de leur domination.

Une société qui perd ou délaisse ses propres moyens d’expressions n’est plus en capacité d’imaginer son avenir. Elle est condamnée à un statut de dépendance quand ce n’est pas carrément de l’aliénation. Car une société a besoin à la fois de nager dans sa propre histoire et de s’ouvrir à l’autre, à l’inconnu. Ces derniers ne sont pas forcément des dangers qui suscitent la peur et le rejet. La balance penche plutôt du côté de l’enrichissement quand on se frotte au monde, à l’étranger. Pour s’enraciner dans son histoire et s’ouvrir au futur et au monde, l’art à ses outils et ses matériaux. Littérature/poésie, peinture, cinéma, bref tout acte artistique produisant des images, des symboles, des métaphores qui impriment une singularité. Le gentleman anglais est redevable à la continuité de la monarchie britannique, Le festival de Salzbourg n’existerait pas sans Beethoven et Mozart, l’âme russe serait bien pâle sans Pouchkine ou Tolstoï et le Gavroche parisien n’aurait pas été immortalisé par Victor Hugo sans ses pères putatifs des Lumières (Voltaire, Rousseau et Diderot). Nous aussi nous avons le petit Ali de la Casbah qui a défié et ridiculisé les armoires à glace (parachutistes français). Sauf que ce Gavroche de chez nous a été peint par un cinéaste italien. Sauf que notre Pouchkine comme Kateb Yacine a failli être interdit de voyage sans retour dans sa terre natale par un "imam" et c’est un comble, un imam venu d’ailleurs nous ‘’éduquer’’. Quelle misère ! Ce qui est douloureux et insupportable c’est de voir se répandre les discours de ces imams de pacotille. Discours rythmés d’absurdités pour nous complexer et nous pousser à revêtir les uniformes taillés pour nous pour mériter le statut de musulman.

A une certaine époque on a déjà entendu des arrogants, imbus de leur "supériorité" nous sommer d’adopter leurs rites pour devenir des Gaulois. Les élèves de ces imams ne savent que c’est l’islam qui s’est adapté aux réalités des sociétés qui embrassent cette religion. C’est du reste le secret de son expansion. Que ces élèves jettent un coup d’œil sur les mosquées du monde entier ! Ils apprendront que ces mosquées s’intègrent dans le tissu urbain et social propre à chaque pays…

Une œuvre d’art peut ne pas plaire à son époque. C’est le cas quand une société est embourbée dans l’ignorance ou bien se satisfait de lieux communs élevés en frontières indépassables. On connaît maints exemples d’œuvres ignorées, méprisées ou combattues. Dans le cinéma, de grands cinéastes ont assisté de leur vivant à la mort de leurs films, films qui deviennent plus tard des chefs d’œuvres. Le Danois Dreyer, le Français Jean Renoir sans compter les grands peintres comme Von Gogh dont les tableaux ne sont plus aujourd’hui à la portée des budgets de beaucoup de musées du monde.

L’art vit et se meut dans une société qui l’accepte et qui lui donne les moyens de s’épanouir. Il est dépendant de la richesse et des infrastructures du pays mais aussi des besoins potentiels hélas souvent ensevelis sous des tabous moyenâgeux. Dépendant enfin du Politique qui accepte ou non de voir et de tolérer les effets subversifs de la production du BEAU. Le BEAU dans l’art n’est pas de l’harmonie comme peuvent le croire les naïfs ou les casaniers qui n’aiment pas être dérangés. Le beau est un enfant d’une philosophie qui interroge une société, ses angoisses, ses espoirs, ses travers et ses rapports avec les propres angoisses et désirs des hommes/femmes qui la composent. Le beau n’est donc pas forcément du délice pour les yeux ni un repos pour l’esprit. Il est très souvent une rupture violente et âpre dans sa forme pour ‘’enlever le masque’’ au réel, le rendre visible aux yeux incapables de déchiffrer son alphabet. Sa langue, ses mots, ses couleurs, sa musique nous aide à faire sortir des choses tapies dans nos entrailles et dans notre inconscient. Enfin il peut nous aider sinon à la transformation du dit réel du moins à nous aider à naviguer dans les parties ténébreuses du réel qui peuvent surgir sur nos chemins.

Qu’en est-il en Algérie ? L’art est-il aussi indispensable que l’air que nous respirons ? Cette métaphore nous dit que dans les pays où l’art pénètre et se niche dans l’intimité du tissu social, il influence le mode de vie, le langage et les comportements sociaux. Pour arriver à faire profiter toute la société de cet oxygène-là, encore faut-il produire et produire, diffuser et encore diffuser en permanence et non produire uniquement pour répondre à une demande bassement politique. Ne pas se contenter de diffuser pour une certaine catégorie sociale dans des festivals et autres salons littéraires qui sont rarement des lieux de bouillonnement intellectuel. Il est une exigence encore plus grande, celle du regard que nous portons sur notre histoire. Avons-nous ‘’exploiter’’ notre histoire en la confrontant aux problèmes qui taraudent notre société d’aujourd’hui ? Une telle confrontation aidera à la construction de notre propre image. Allons-nous céder aux chants de sirènes qui nous viennent d’ailleurs avançant sous le masque de la religion ? Avons-nous besoin d’aller ‘’voyager’’ dans un passé qui ne fait pas partie de notre histoire ? Souvenons-nous de ce ‘’Meussieu’’* qui voulait changer nos habitudes alimentaires.… Ce meussieu n’a pas réussi à détrôner nos plats mais il a marqué des points dans le domaine vestimentaire. Nos rues sont ‘’envahies’’ de vêtements qui ont mis au rebut les robes multicolores du terroir qui ravissaient jadis les jeunes mariées. On commence à entendre dans les cours de réaction des écoles des prénoms qui n’ont rien à voir avec les Rachid, Arezki, Tahar, Nourdine ou bien Yasmine, Leïla, Malika ou Aïcha**. Même le ministre des cultes commence à s’alarmer devant l’émergence de sectes religieuses qui travaillent à imposer leur lexique. Un tel danger n’aurait pas apparu si la personnalité des Algériens n’avait pas été réduite à un seul paramètre, celui de la religion. Pour avoir mépriser les matériaux de notre histoire et ignorer le rôle de l’art à les travailler, on a laissé faire des apprentis-sorciers toujours en embuscade, et notre ‘’art’’ a été condamné à imiter des comportements qui ont plutôt creusé un fossé avec la vie. Et la haine de soi et de la vie, on n’en voit le résultat en Irak et en Syrie. Allons-nous glisser sur la pente savonneuse que préparent ces sectes pour voir un jour les ruines de Tipaza connaître le sort de Palmyre, de voir les trésors de nos musées vendus pour une bouchée de pain dans les capitales des ‘’mécréants’’ ? Pour éviter que l’on connaisse ce sinistre sort, il y a bien sûr et avant tout le Politique pour armer la société. Mais dans ce combat contre les forces qui veulent nous imposer leurs propres aliénations, l’ART est une arme sans pareille, il son mot à dire ! Il existe dans notre société une culture dominante qui se nourrit encore des effets néfastes de l’hibernation de la période coloniale, d’une religiosité infantilisante exploitée de nos jours par ces sectes déjà citées. Beaucoup d’entre nous rêvent ou rêvaient d’un Kateb Yacine d’aujourd’hui qui accoucherait d’une œuvre qui parle de nous et qui soit à la hauteur des tempêtes que traverse le pays. Une œuvre d’art dont l’auteur ne reproduit pas les ‘’vérités’’ des autres pour répondre à un besoin maladif de reconnaissance sociale. Une œuvre d’art dont l’auteur ne triture pas la réalité mais l’arrose de son imagination pour ‘’laisser les choses parlaient d’elles-mêmes’’ (Balzac). Un tel artiste se fait attendre. L’avenir nous dira les raisons de ce retard à l’allumage dans une société qui aimerait comprendre pourquoi la répétition de ses tragédies.

Il y a eu et il y a encore j’espère des artistes et intellectuels fertiles en imagination et généreux avec leur société pour raconter, parler de cette Algérie dont rêvait Nabile Farès. Je pense à Malek Alloula, Hamid Skif. D’autres vivant en exil, comme Mourad Bourboune dont le roman "Le muezzin", prémonitoire, résonne très fort aujourd’hui dans une société livrée et travaillée par une idéologie rétrograde que quelqu’un voulait nous vendre sous couvert de "régression féconde". Espérons qu’un jour dans un stand d’un salon du livre surgira un Mourad Bourboune qui nous enchantera avec une œuvre racontant l’épopée du Navire Algérie tanguant sur une mer déchaînée. Ca nous changera des gentilles œuvres qui réveillent de médiocres nostalgies ou qui fantasment sur l’exotisme de pays lointains…. Appelons, rêvons chez nous au jour où la création se mariera avec le temps sans frontières contrairement à celui de la petite tribu qui fait résider ses petites histoires dans les limites de leur houma….

Ali Akika, cinéaste

(*) Les "meussieu" pensent qu'ils sortent de la cuisse de Jupiter.

(**) Le mimétisme et autre singerie est la chose la mieux partagée dans les sociétés complexées. On rencontre ce phénomène en France où des parents donnent à leurs enfants des prénoms (souvent ridicules) puisés dans les séries américaines. Les pauvres gosses, aujourd’hui adultes ne sont pas toujours fiers de leur prénom car il renseigne les gens sur la bouffonnerie de leurs parents.

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Commentaires (1) | Réagir ?

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Hend Uqaci Ivarwaqène

« Une telle question n’est point une coquetterie intellectuelle. Elle peut paraître incongrue pour certains esprits qui jugent que le pays a d’autres chats à fouetter. »

Alla, khati, c’est justement quand nous autres, sadiques que nous sommes , avons d’autres chats à fouetter, et par l’occasion fichons la paix à l’artiste que celui-ci est à l’aise pour entrer dans sa coquille pour créer.

En vérité il y dès l’entame diversion 3lakhatar la coquetterie ce n’est pas dans la question qu’elle est.

Vous je ne sais pas, mais nekini je n’’ai jamais été plus coquet que lors des vernissages.

Une phrase dans ce plaidoyer pour l’art m’a fait tilter : « il doit être en résonance permanente avec les bruits et les fureurs de son époque »

Les bruits et la fureur est le titre du plus abscond des livres les plus impénétrable de Faulkner. Je vous avoue que je n’ai lu Faulkner que par pur snobisme intellectuel et par nécessité. J’ai connu dans ma jeunesse une nana plasticienne qui en raffolait. Alors, pour sortir de ma béatitude je me suis mis à lire Faulkner jusqu’à la nausée. La nausée arriva justement avec « le bruit et la fureur ». Je crois que je n’ai jamais rien lu de plus létal et harassant. Et, au vu de certains commentaires, je ne suis pas le seul.

Dire que l’art serait un remède à l’ennui me parait un peu désinvolte et racoleur comme ne sait l’être que la pub. « Il est au centre des problématiques de toute société qui ne veut pas mourir, pas seulement d’ennui ».

En vérité il n’y pas d’art populaire. Et je dirai même qu’il n’y a d’art qu’élitiste souvent ésotérique et parfois carrément hermétique à toutes appropriations.

Qui de mieux que Dali a expliqué ce que c’est l’art : « une méthode spontanée de connaissance irrationnelle, basée sur l’objectivation critique et systématique des associations et interprétations délirantes ».

La critique d’art exclue le simple quidam pour qui le plus ludique des manuels critique d’art est indéchirable. Nous autres, il nous faut carrément entrer en transe pour comprendre et atteindre le je ne sais quel degré artistique que dans le milieu artistique on appelle le mentisme ». Cet un état second interdit aux non initiés. Comme si vous regardez un tableau dans un cauchemar. Ceci est valable pour la peinture mais aussi pour d’autres art : Dylan est kamim prix Nobel de… littérature, et on vient de nominé Menguelet, dans la même veine. On pourrait en dire autant du Cinéma d’Ôteur.

Donc, la question c’est le rapport de nos qmaqem : intellectuels, élites, bourgeoisie, classe politique, bref : de nos dominants à l’art.

C’est là que le débat se situe.

S’il vous plait, ne nous embarquez pas à ce niveau là bech tetmenyikou bina.