De l'échec patent des réformes et de la nécessité d'un sursaut citoyen

Les chefs d'Etat algériens ont été incapables d'impulser une dynamique économique saine depuis l'indépendance.
Les chefs d'Etat algériens ont été incapables d'impulser une dynamique économique saine depuis l'indépendance.

Point de sur la création en cours de l’Observatoire Citoyen Algérien (OCA)

Il existe heureusement une frange de la population algérienne qui se situe en deçà de la majorité mais qui s’inquiète pour les générations futures. Après avoir donné pendant plusieurs décennies tout ce qu’elle pouvait dans un cadre disciplinaire, elle se rend compte aujourd’hui que tout va mal et les reformes entreprises par les gouvernements successifs sont dans une impasse. Se sentant certainement responsable et associé à cet échec malgré elle, veut agir pacifiquement pour éveiller la civilité, le civisme et le sens politique de la tranche active des citoyens qui approche les 60% de la population totale comprise entre 14 et 60 ans.

Toute la question reste dans la recherche de la forme de communication pour l’efficacité de ses réflexions dans les différents domaines de la société aussi bien économique que social et pourquoi pas sociétal et politique. Seulement après les événements du 8 octobre 1988 et l’ouverture du champ politique et sociétal, la société civile et la démocratisation des institutions peinent à trouver leur voie. Pourquoi ? Tout simplement parce que les uns et les autres ne sont pas encore d’accord sur la direction à prendre pour un changement effectif. Face à cette impuissance, un espèce de modus vivendi qui a prit la forme d’un ordre établi où chacun trouve son compte est instauré au détriment des génération futures et de toute vision d’ordre stratégique. Pour secouer cet équilibre en sommeil, il est plus que nécessaire d’éveiller le citoyen pour le faire sortir de son mutisme, narcissisme, désintéressement du corps social pour l’associer à des actions pacifiques en citoyen responsable pour espérer non seulement des changements effectives mais aussi un décollage de l’économie nationale. Pour cela, il faudrait peut-être comprendre la cité algérienne et rappeler sa genèse depuis la fin de la colonisation pour bien cibler les objectifs. Cette contribution tente justement de situer les causes de cette frustration populaire qui virus le corps social pour le rendre vulnérable à toutes les manipulations. Pour faciliter l’analyse, on peut ramener la socio- dynamique au moins à quatre forces émergentes actuellement dans la société Algériennes et qui prônent le changement chacune à sa manière :

Le pouvoir en place, après avoir assumé publiquement son échec sur plusieurs volets, il s’est rendu compte que tous ces programmes naviguent à vue depuis prés de 20 ans sans objectifs stratégiques précis. Selon ses propres mots dans un de ses discours, le président dit : "Si on ne fait rien aujourd’hui qu’allons-nous laisser pour les générations futures ?" Est-ce par acquis de conscience ou les conséquences de sa maladie mais il a enfin compris que notre économie est vulnérable par sa forte dépendance des hydrocarbures. Cette situation est devenue un vrai casse-tête pour nos dirigeants. Il faut préciser qu’il suffit d’un petit embargo sur notre exportation en pétrole et gaz pour qu’on soit à terre.

Que faire ?

La présidence, s’appuyant sur une idée ancienne liée avec la symbolique des années 1970, a développé une vision selon laquelle rien ne peut être entrepris sans une forte adhésion populaire. L’Algérie étant un pays à forte proportion de jeunes, il devient donc un système énergique intéressant à exploiter. Seulement l’entropie de ce système est élevée. Ces éléments sont désordonnés et agissent à l’encontre de l’intérêt général. Elle pensait que si on arrive à canaliser ces énormes potentialités énergétiques humaines dans le sens des objectifs de l’Etat, on arrivera à décoller pour sortir de cette phase de transition interminable. Comment ? Selon cette vision, il suffit de développer des canaux de communication qui favoriseraient non seulement le dialogue social mais pourrait redynamiser les forces en panne et, ceci à tous les niveaux de la hiérarchie. C’est la raison pour laquelle, en 2009 un ancien vice-président de Sonatrach a été chargé pour mettre en œuvre, suivre et évaluer un vaste Programme de Management de la convergence (PMC). Ce programme devait toucher l’ensemble des institutions pour leur apprendre à voir les choses positivement : Au lieu de dire qu’une bouteille est à moitié vide, il faudrait commencer par constater qu’elle est à moitié pleine. En clair, la jeune génération doit abandonner la fatalité, la frustration et présenter des dispositions motivationnelles pour devenir plus créative et entreprenante. Désormais, ce programme n’a même pas pu faire un pas vers le bas. Certainement, les difficultés rencontrées au sommet ont entravé sa mise en œuvre effective. Si ces obstacles se confirment, cela voudra dire qu’il n’existe aucune force au pouvoir en place, capable de conduire le changement par le haut et ceux qui sont censés le faire sont eux-mêmes soit frustrés soit occupés dans leur petites parfois grandes affaires personnelles. En définitive, Bouteflika applaudissait avec une seule main, autant tout leur abandonner. C’est ce qu’il a fait en se rabattant sur des brides réformes.

La 2e force vise le même objectif que la première mais diffère dans la marche à suivre pour aboutir au changement effectif. Pour cette approche, le changement ne peut venir que du système lui-même et il ne peut être ni conduit ni provoqué par le sommet. Le système une fois mûri, atteindra un élément déclencheur généré par lui-même et se dirigera vers le changement souhaité. Les événements de janvier 2011 auraient pu l’être mais les conditions de mûrissement n’étaient pas réunies.

La troisième, majoritaire, concerne les forces traditionnelles qui s’accommodent au système actuel dans lequel elles trouvent leur compte. A chaque fois que l’ordre établi est perturbé, elles appellent au complot extérieur en prenant la population comme bouclier pour faire durer le système et défendre leurs acquis au nom de l’unité nationale, le sang des martyrs. Le remake du Comité Nationale pour la Sauvegarde de l’Algérie (CNSA) était édifiant.

Celle de la nouvelle génération qui a réussi à voyager à travers le monde voire même y vivre et goûter aux bienfaits de la démocratie à l’occidental. Ils se disent "ça change ailleurs, pourquoi pas chez nous ?" un peu par mimétisme mais ceci reste légitime sauf que les réseaux sociaux utilisés dans le cas de l’Algérie restent filtrables et donc peu crédibles. Il faut souligner par ailleurs que dans une société comme la Tunisie, l’Egypte et bien d’autres, ils ont montré leur efficacité.

Toute ces quatre types de force ont un point commun : celui de faire appel à la volonté et à l’énergie des citoyens Algériens. Il se trouve qu’elles se leurrent car cette population est lessivée, fortement frustrée, démunie, dépossédée, désavantagée, spoliée, lésée, dépouillée jusqu’à devenir apathique, renfermée sur elle-même et ne pense qu’à ses intérêts Pourquoi ? L’échec successif de toutes les actions entreprises par la série des gouvernements depuis l’indépendance de l’Algérie s’explique par le fait qu’on esquive cette question parce que primordiale et inévitable.

Dans cette première contribution, nous tenterons uniquement de présenter quelques éléments de réponse, nous les analyserons dans une autre occasion pour ne pas alourdir ce papier.

Nous posons pour cela deux hypothèses :

On ne peut pas faire un grand pas en avant si on prend pas son élan en reculant en arrière .En termes plus clairs,on ne peut pas avancer si on explique pas la nouvelle stratification sociale qui forme la société Algérienne. On n’a dormi tous dans une même chambre mais on se réveillant, on découvre certains dans des châteaux, d’autres dans des superbes villas et la majorité dans des taudis. Qu’est-ce qui s’est réellement passé ? et pourquoi ?

Cette frustration dont il est question se transmet d’une génération à une autre. Les générations des années 1970, 80, 1990 sont celles-là même qui forment la proportion jeune de la société, elles ont assisté aux efforts énormes entrepris par leurs parents pour les éduquer. Elles assistent en direct aux injustices dans leurs écoles, débouchés, travail et surtout dans leur vie en société (hogra, dérives administratives, corruption, chômage et tous les dysfonctionnements sociaux qu’il est inutile de rappeler ici). Donc partir du principe que ces générations sont blanches comme neige et déconnectées de l’histoire du développement du système socio-économique de l’Algérie serait se leurrer encore une fois.

Pour étayer ces hypothèses, nous passerons en revue période par période les différentes phases de ce développement.

La période 1962-1965

Cette période a été caractérisée par le départ massif des colons et la vacance des moyens de production. On l’avait baptisée, période de réorganisation de l’économie nationale. Pour passer cette étape, la population algérienne a dû consentir d’énormes efforts jusqu’à mettre ses économies voire même ses bijoux de famille dans une caisse dite de solidarité pour permettre au rouage économique de tourner.

- Qui en a profité ?

- Que devient cette caisse de solidarité. ?

Aucune réponse n’a pu être donnée d’où une première frustration mais la population a gardé espoir imputant cela à une crise de démarrage logique.

La période 1965-1978

Elle est apparue avec une idée fortement mobilisatrice. L’initiateur balaie tout et disait : "Vous avez réussi à obtenir votre indépendance politique, il vous faut maintenant une autre bataille pour celle économique". La population est séduite par ce discours qui parait à priori logique. Elle serre la ceinture, retrousse ses manches et entame un combat qui s’est avérée après presque deux décennies vain. Donc, elle subira une deuxième frustration et pas des moindres mais il lui reste quand même un peu d’énergie.

La période 1978-1988

Des technocrates s’emparent du pouvoir pour dire d’une manière très succincte : "Tout ce qui a été fait jusqu’à la fin des années 1970 relève de l’erreur, car il a été assigné aux principaux instruments économiques des objectifs politiques ceci est antinomique avec la rentabilité". Une restructuration organique et financière tous azimuts s’est opérée pour en définitive mettre à terre toutes les potentialités économiques pour rendre encore une fois vains tous les efforts entrepris. C’est durant cette période que s’est instauré le partage de la rente pétrolière et l’apparition de nouveaux riches et des dysfonctionnements sociaux pour la première fois en Algérie. L’éclatement d’octobre 88 n’est que cette goutte qui a fait déborder le vase de la 3e frustration.

Période 1988 à ce jour

On empruntera un raccourci pour dire : conflits sociaux, dislocation de la société, transition politique et économique, désengagement lâche de l’Etat vis-à-vis du citoyen et des acquis économiques,fort développement des dysfonctionnements sociaux(gabegie, terrorisme,corruption etc.) qui n’ont fait que renforcer les inégalités et la misère sociales.

Cette situation extrêmement résumée a fait que l’appareil économique est resté à terre et n’arrive même pas à décoller. La population qui devrait contribuer à pousser cet appareil est à elle-même à terre. Elle vient de subir une quatrième frustration fatale et qui a cette fois-ci paralysé ses membres. Globalement le système pédale à vide et ne génère aucun travail productif que de la parlotte. Résultat :

  • Forte dépendance de l’économie nationale de l’extérieur. Toutes les richesses en milliards de dollars dont se gargarisent les dirigeants en place ne sont que le résultat de l’augmentation du prix du baril de pétrole. la croissance économique en Algérie est du type extensif et ne s’appuie sur aucune créativité ou effort humain.

  • Le champ politique est verrouillé et monopolisé par un seul parti puisque les autres membres de la coalition ne sont que des satelites.Le RND et le MSP sont des tendances de l’ancien FLN. En fait il n’y a aucun changement à ce niveau depuis 1962.

  • La misère progresse et s’installe et fait grossir les couches défavorisées. La population qui la compose sent l’odeur mais ne voie pas venir la viande. Plusieurs milliards de $ et autant de réserves en or mais très peu en bénéficie. Les artifices de la débrouillardise règnent à travers l’informel et la politique de Tag ala men Tag s’instaure.

Il faut souligner que Ibn Khaldoun avait constaté que historiquement, toutes les révolutions ont été menées par les jeunes, ceci est vérifié à travers la révolution Bolchévique, celle de mai 68 en France, le printemps de Prague,etc. Donc cette quatrième force n’est pas à négliger mais elle se monte doucement pour peu qu’on l’accompagne dans son élan. C’est justement vers cet objectif que devra se diriger cet Observatoire citoyen algérien.

Rabah Reghis, Consultant et Economiste Pétrolier

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