Elisabeth Leuvrey met en film la question des irradiés du Sahara

Elisabeth Leuvrey
Elisabeth Leuvrey

Elisabeth Leuvrey est réalisatrice. Elle a à son actif deux documentaires sur l'Algérie et un premier court métrage tourné en Inde. Algéroise de naissance, elle est revenue au pays bien des années plus tard, en effet, pour travailler sur des sujets qui lui tiennent à coeur. Dans AT(h)OME,on retrouve les témoignages de familles qui vivent toujours dans des régions touchées par les radiations des essaies nucléaires français. Mais aussi, ceux de ces milliers d'Algériens arrêtés et détenus dans des camps basés dans des zones où le taux de radiation est très élevé. Un nombre inconnu de ces détenus en sera d'ailleurs contaminé. La réalisatrice en parle ici.

Le Matindz : Comment êtes-vous arrivée au documentaire ?

Elisabeth Leuvrey : J’ai commencé par la réalisation d’un court métrage tourné en Inde qui s'appelle "Matti Ke Lal, fils de la terre", autour d'un personnage qui a lutté pour l’indépendance de son pays. Puis j’ai continué à faire du cinéma documentaire avec un premier long métrage "La Traversée".

D’Inde à l’Algérie. C’est vrai que vous résidez à Marseille, qu’on appelle communément la 49e wilaya. Mais tout de même, comment en êtes-vous à vous intéresser à l’Algérie ?

J'ai reçu un double héritage. Je suis issue d'une famille d'Européens d'Algérie qui a décidé de rester après 1962. Je nais alors à Alger, comme les quatre générations qui m'ont précédé mais en 1968 cette fois-ci ! Et je vis aujourd'hui à la fois avec l'héritage d'une histoire familiale coloniale et celui d'une enfance passée en Algérie indépendante. Mes retours en Algérie, depuis 2002, et mon travail cinématographique depuis, sont le fruit d’un travail de réflexion que je mène en étant de fait, riche de ce parcours.

D’où ce formidable documentaire qu’est "La Traversée".

L’aventure a commencé avec justement ces retours en Algérie. J’ai fait de nombreuses traversées en bateau avant de comprendre qu'il me fallait faire un film en mer, entre ces deux terres. En 2004, pour le tournage, nous avons effectué vingt traversées pendant l’été pour y croiser des passagers de tout âge qui prennent le bateau entre Marseille et Alger et inversement. Diffusé sur Arte en 2008, il est ensuite sorti en salle en 2013. Depuis il circule et continue d’être projeté un peu partout. A travers "La Traversée", j’avais envie de faire un film intemporel sur la question de l’exil qui transcende la relation entre l’Algérie et la France. Car finalement, l’exil parle à tous, qu'il soit géographique ou non. Nous sommes tous traversés par des dualités qui nous questionnent sur qui nous sommes réellement, sur là où nous sommes, sur là où nous en sommes... C'est l'histoire de nos vies. Nous sommes tous à même de comprendre celui qui vit l'exil , par trop souvent reduit à cet "Autre" qui nous serait différent. Nous sommes aussi l'autre.
Puis est venu un deuxième documentaire sur les essais nucléaires français dans le sud algérien.

Mais c’est tout de même un sujet brûlant en France comme en Algérie.

Effectivement, c’est extrêmement difficile de parler de la radioactivité. Cela fait peur. C'est une histoire à la fois invisible et inaudible, pour des tas de raisons qui sont parfois dues aux dénis, parfois aux mensonges et toujours lié au silence. C’est vertigineux. Quand on commence à se renseigner, on s'aperçoit qu'on a ouvert la boîte de Pandore... La question de la radioactivité nous concerne tous, qu'on le veuille ou non. Indépendamment des frontières, des Etats, les retombées de l'Histoire (celles des essais nucléaires militaires comme celles des catastrophes des centrales nucléaires) viennent nous retrouver là où nous sommes.

Le film a été fait avec les moyens du bord, en autoproduction. Aujourd’hui qu’il est fini, nous l’accompagnons lors de projections pour expliquer notre démarche parce que c’est un sujet sensible sur lequel les spectateurs veulent savoir. Il rencontre tout l’intérêt du public. Que cela soit les Algériens ou les anciens appelés de l’armée française, aujourd'hui très âgés, qui ont vécu ces essais nucléaires, comme d’ailleurs les passionnés du documentaire ou les militants engagés sur la question du nucléaire.

Comment avez-vous procédé, sachant que vous avez travaillé à partir de clichés de Bruno Hadjih ?.

J'ai pu faire ce film AT(h)OME grâce à la démarche courageuse du photographe Bruno Hadjih qui se sent extrêmement concerné et engagé sur ces questions et dans son parcours de photographe.

Comment avez-vous procédé pour le réaliser ?

Il y a trois parties dans le film. Une première concernant l'accident de Béryl, un essais nucléaire qui s'est produit le 1er mai 1962 et qui a été le plus grave accident qui se soit produit dans le Sahara algérien. Puis dans une deuxième partie a lieu la rencontre avec les habitants de Mertoutek qui vivent aujourd'hui avec les retombés de Béryl. Dans une troisième partie, Bruno Hadjih a rencontré des citoyens algériens arrêtés en 1993 et envoyés dans des camps situés dans les zones irradiées et poluées du Sahara. Ces Algériens témoignent de leurs conditions de détention et de leurs conséquences sur leur santé. Une unité de lieu pour un film qui traverse les époques.

Nous avons travaillé à partir des photographies en couleur et en noir et blanc et la matière sonore recueillie par Bruno Hadjih, d'archives et de beaucoup d'éléments hétéroclites pour parvenir à faire ce film. Il y a eu un très important travail de montage image et son.

A-t-il été projeté en Algérie ?

Oui, il a été déjà projeté dans deux festivals à Alger et Bejaia. Il est dans la programmation du festival d’Annaba, programmé le 8 octobre. En France, il est régulièrement projeté par des associations.

Entretien réalisé par Hamid Arab

Photo de "La Traversée".

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