"La porte de la mer" de Youcef Zirem : une dissection du corps malade de l'Algérie

La couverture de l'ouvrage.
La couverture de l'ouvrage.

Il n'y a rien de mieux pour entamer la rentrée que de lire un bon roman après une plongée de trois mois dans un activisme harassant sous les chaleurs torrides de l'été. C'est rafraîchissant et ça tient notre esprit en éveil.

Youcef Zirem nous propose pour sa livraison de l'année "La porte de la mer" paru en juin 2016 aux éditions Intervalles. "La porte de la mer" s'ouvre sur un viol incestueux, acte fondateur d'une trame dramatique bien menée et bluffante de réalisme. Amina Rachedi est une jeune femme que rien ne prédisposait à une vie houleuse, jusqu'au jour fatidique où son père, ancien instituteur converti à l'islamisme puis devenu émir dans les maquis terroristes, commet sur elle le geste irréparable. Il la viole au mépris de toute morale, sans état d'âme ! Elle se retrouve enceinte. Par défi et contre vents et marées, elle décide de garder l'enfant, le sceau du crime, en poursuivant malgré tous ses études à l'université d'Alger. Afin de subvenir à ses besoins et aux besoins de ses petits frères dont elle a désormais la charge, elle se fait prostituée de luxe. Elle entre alors, dans l'univers pervers du gotha d'Alger où diplomates des pays du Golfe et privilégiés du régime, s'adonnent à la satisfaction de leurs plus bas instincts sur des jeunes étudiantes que la pauvreté et le manque de perspectives a jeté dans leur bras.

A travers ses tribulations, Amina nous fait découvrir, avec un sentiment patriotique outragé, la décadence de la société algérienne et de son élite, prises dans les rets d'un système politico-policier érigé sur le viol d'une nation qui peine à se relever sous le poids de la corruption et de la gabegie. Sous la toile de fond des jours ensanglantés par les crimes islamistes, elle voit l'ombre du pouvoir, étaler sur les esprits, les ténèbres de l'obscurantisme et préparer l'Algérie à de sombres horizons. Le père d’Amina en est l'un des symptômes de ce mauvais augure. Sanguinaires revenus des maquis, lui et ses acolytes deviennent par la grâce de «la charte de réconciliation nationale» des notables qui trônent sur des fortunes constituées sur le crime des civiles désarmés et briguent des postes électoraux en toute légalité, sans rendre compte de leurs méfaits à toute forme de justice .

Comme nombre de jeunes algériens que le désarroi a pris dans ses serres, Amina rêve de franchir la porte de la mer vers un ailleurs qui libère et fait prospérer. Elle croit avoir trouvé la clé dans l'argent qu'elle gagne en vendant son corps ou dans l'amour d'un jeune attaché de l'ambassade de France qui lui promet de l'épouser et de l'emmener vivre avec lui à Paris. Elle va jusqu'au bout de son rêve, mais elle déchante très vite. Sa déception se confond avec un éclair de conscience qui lui ouvre la porte de la mer vers un autre destin moins illusoire : "En me quittant, Michel avait ouvert, sans le savoir, la porte de la mer de ma vie intérieure, il m'avait rendu définitivement à moi-même, à ces multiples combats que j'avais encore à mener, dans mon pays. J'avais désormais toutes les forces pour mener ces batailles en espérant, un jour, changer les esprits". Amina est un personnage à la fois plausible et symbolique, elle a mal au pays, car elle est le pays.

L'œuvre de Youcef Zirem est une dissection sur le corps malade de l'Algérie et un roman d'amour. Fin observateur, sa plume, tel un scalpel fignole le détail qui dévoile l'ampleur du désastre et raconte l'histoire des amours impossibles dans un pays lacéré par d'incestueuses violences. Son écriture passe de la sociologie à l'histoire, de la psychologie à la poésie sans transfigurer la cohérence d'un récit éclairant et captivant.

Ecrit sur un rythme soutenu, dans un style sobre, limpide et sans artifices, le roman de Youcef Zirem se lit d'une traite pour le plaisir du lecteur.

L'auteur: écrivain prolifique, Youcef Zirem est à son treizième livre, déjà une œuvre qui s'impose dans le champ de la littérature algérienne d'expression française. Poète, journaliste, romancier, conférencier, essayiste et animateur d'une émission littéraire hebdomadaire à Berbère télévision, il cultive le don de l'ubiquité dans le vaste monde des mots. Mais pas n'importe quels mots, les siens, il les sème pour une floraison du beau, du vrai et du juste dans l'univers impitoyable des injustices, des inégalités, des violences et des laideurs. Youcef Zirem est avant tout un humaniste et un homme libre qui ne concède rien ni aux doctrines asphyxiantes, ni aux calculs opportunistes, encore moins aux bavardages intempestifs et superficiels du snobisme petit bourgeois. Pour la démocratie ou pour l'amazighité, son combat a toujours été constant et relevé. Sa parole et ses écrits témoignent d'une grande liberté qui le força à l'exil où il se prit d'un amour insatiable pour la ville des arts : Paris. Il en rêvait, il s'y incrusta et en devint un élément du décors.

En effet, il ne quitte presque jamais cette ville dont il connaît les moindres recoins, les moindres secrets. Elle l'inspire en lui ouvrant ses artères où il déambule de jour ou de nuit avec une nonchalance qui lui donne l'air d'un propriétaire qui arpente les sentes de sa propriété. Au gré des hasards douteux, on peut le croiser au détour d'une rue, sur une terrasse de café, au fin fond d'une salle sombre ou sur le Pont Neuf, à cogiter sa prochaine création. Parfois, il est accompagné par son ami Brahim Saci, un autre poète avec qui il partage une complicité pétillante autour de vers bien inspirés. Flâneur, il promène chaque jour sa muse en observant le monde avec un regard qu'on ne peut abuser. De ces promenades, il en tirera d'ailleurs, un roman remarquable où il nous dépeint un pan entier de la vie populaire parisienne. Il s'agit de "L'homme qui n'avait rien compris", paru en 2013 aux éditions Michalon.

Mokrane Gacem


Youssef Zirem

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Commentaires (1) | Réagir ?

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Hadim Chabane

Un bouquin vient de paraître. La porte de la mer de l'écrivain Youcef Zirem. C'est bien. Il raconte la mort et la vie pendant la décennie noire. Entre deux descriptions du macabre, de la souffrance et de la douleur, selon quelques résumés glanés par ci et par là, je ne l'ai pas encore lu, l'auteur glisse une autre sur la beauté des paysages et des visages algériens et kabyles! Le personnage principale est une femme. Elle s'appelle Amina. Une Kabyle, paraît-il! Un prénom, vous conviendrez, très rare en Kabylie. Le choix d'un tel prénom pour un personnage kabyle est déjà un peu... Bon bref. Amina a des frères et l'un d'eux s'appelle Juba! Ah, enfin, un prénom amazigh! Sauf que le père est un islamiste, Emir d'une redoutable phalange terroriste avant de quitter le maquis bénéficiant de la loi portant réconciliation nationale.

Question: Un Kabyle, un vrai, devient-il, dans les années 90, chef terroriste du jour au lendemain, comme ça, comme un homme qui quitterait un travail pour un autre plus lucratif? Cette question est d'autant justifiée qu'il s'agit d'un Kabyle qui a donné le prénom de Juba à son fils! Or, le choix d'un tel prénom pour son enfant renverrait en principe à une solide appartenance culturelle. Comme il serait également révélateur d'une conviction identitaire et politique du père. Mais alors, que signifie donc cette contradiction ou plutôt cette arnaque et perversion idéologiques de l'identité kabyle? Si l'Emir est un kabyle déraciné comme il y en a des milliers, notamment à Alger, on aura compris d'autant qu'il existe des plus fervents des islamistes radicaux. Mais là, il s'agit d'un Emir "kabyle" qui a donné les prénoms de Mennac et Juba à ses propres fils!!!!!!!!!

Je résume. Il s'agit donc d'un Emir "kabyle", un terroriste islamiste repenti, père de Amina qu'il viole et avec laquelle il eut un enfant, mais qui a eu d'autres enfants avec sa défunte femme, mère de Amina, dont Juba! Tous les ingrédients sont donc réunis pour une narration qui-tue-quiste monstrueuse qui ne manquera pas de justifier et légitimer plus encore et plus scéniquement l'amalgame médiatique dont sont victimes déjà les Kabyles en Occident!

Mais, je le lirai, le bouquin, pour plus de précisions ou, peut-être, de revirement, de "mea culpa", pourquoi pas, si le narrateur saura me transporter, véritablement, et déclencher en moi le réveil intact de mes souvenirs de cette période noire. Mais, le choix de prénoms pour les personnages est secondaire, diront certains! Oui, il se peut que je me sois trompé carrément de personnage!