Taher Ali Nanaye : "Nous ferons tout pour qu’Idriss Déby quitte le pouvoir"

Taher Ali Nanaye, opposant tchadien au président Idriss Déby Itnou.
Taher Ali Nanaye, opposant tchadien au président Idriss Déby Itnou.

Mahamat Taher Ali Nanaye, 60 ans, fait partie de l’opposition tchadienne au président Idriss Déby. Ancien ambassadeur (2005 à 2007) et directeur du protocole de Déby entre 2008 et 2012, Taher Ali Nanaye a été par ailleurs un ancien membre de la direction et porte-parole du Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT) aujourd’hui disparu. Alors même qu’il était au sein de l’appareil de l’Etat d’Idriss Déby, Tahar Ali Nanaye ne s’empêchait pas de dénoncer les violations des droits de l’homme, la corruption et les injustices auxquelles étaient soumises toutes les personnes qui osaient s’opposaient au président.

Lundi, Idriss Déby Itno sera investit président du Tchad à l'issue de la présidentielle d'avril dernier qualifiée par l'opposition de "hold up électoral". L'opposition appelle à des rassemblements dimanche et à une journée morte lundi, jour de l'investiture d'Idriss Déby. C'est un sérieux test pour l'opposition.

Dans cet entretien, Taher Ali Nanaye revient sur le règne d’Idriss Déby et la mise en marche de l’opposition tchadienne à l’intérieur et à l’extérieur.

Le Matindz : M. Taher Ali Nanaye, vous étiez directeur du protocole du président auquel vous déniez maintenant toute légitimité. Pouvez-vous nous dire comment vous, ancien porte-parole d’un mouvement armée de l’opposition (MDJT), vous vous êtes retrouvé au palais présidentiel ?

Taher Ali Nanaye : L’histoire du Tchad est remplie de soubresauts. Tout a débuté en 2003 quand notre mouvement a signé des accords de retour à la paix à Ouagadougou (Burkina Faso). Parmi les points de revendications, la légalisation du MDJT comme parti et l’ouverture de poste de responsabilité à des membres de la direction de notre mouvement au sein de l’administration. J’ai eu par la suite une rencontre en tête à tête avec Idriss Déby à Abéché (2e grande ville du Tchad). Il a tenté de m’amadouer pour rejoindre son parti, le MPS. J’ai refusé net. A la sortie de notre entretien, Ahmat Anndif, directeur de cabinet, que je connaissais bien m’a glissé : «tu viens de rater le coche !». Pour autant, dans le cadre des accords entre notre mouvement et Déby, j’ai été nommé ambassadeur à Berlin de 2005 à 2007. Par la suite j’ai été désigné directeur du protocole. Il faut ici préciser que ce fut le seul point respecté. Une fois que les opposants sont rentrés au pays à l’issue des accords de Ouaga, certains seront soit assassinés, soit emprisonnés.

Comment qualifiez-vous le système d’Idriss Déby, vous qui l’avez observé en plein règne ?

Déby est un personnage suffisant. Autocratique. Très méfiant, il concentre l’essentiel du pouvoir entre ses mains. Au protocole par exemple nous n’avions aucun contrôle sur son calendrier, il n’en faisait qu’à sa tête. En vérité, le régime est hyper-concentré sur la personne du chef de l’Etat. C'est lui et seul lui compte. Il faut souligner que Déby ne respecter jamais la parole donnée. Il y a eu ces dernières années des élections mais en réalité, les partis n’ont aucune parcelle de liberté, et les élections sont à chaque fois une véritable machine de fraude plus qu’autre chose.

Comment vous en êtes arrivé à partir du pays alors que vous étiez au protocole ?

En avril 2013, j’étais devenu diplomate accompagnateur. Alors que nous venions de clôturer le sommet de la communauté économique de l’Afrique central à Ndjaména, j’ai accompagné Dany Sassou Nguessou à l’aéroport. Alors que je rentrais chez moi, j’ai été arrêté par plusieurs voitures de l’agence nationale de la Sécurité (ANS, la police politique). J’ai été violemment sorti du véhicule, tabassé jusqu’à ce que je perde connaissance. A mon réveil, je me suis retrouvé dans une cellule. Là commencent alors les interrogations, les menaces et les intimidations. «Pourquoi tu critique Déby ? Quels sont tes liens avec l’opposition ? Le tout en arabe tchadien. Après quelques jours, j’entends quelqu’un m’interpeler alors que mes geôliers m’emmener aux toilettes. «Que faites-vous ici Excellence ?», me demande-t-il. «Je ne sais pas», lui ai-je répondu. Le lendemain, on me sort de la cellule et on m’enlève les menottes pour me libérer. «Pourquoi vous m’avez séquestré», leur avais-je demandé. «Ne pose pas de question», me répondit-on sèchement. On me remet les clés de ma voiture, mes téléphones et mes papiers. C’est à la sortie en voyant le bâtiment de la commission du bassin du lac Tchad que j’ai compris que j’ai été séquestré par la police politique. Ce fut un épisode éprouvant. Là j’ai compris que je risquais de disparaitre si je restais au Tchad, je suis alors quitté clandestinement le pays par le Cameroun. Je suis resté 7 jours aux mains de la police politique.

Vous avez alors rejoint l’opposition.

Oui j’ai tout de suite pris contact avec les différents partis de l’opposition. Nous avons créé les Patriotes tchadiens de l’opposition. Nous nous réunissons régulièrement et nous organisons des manifestations pour dénoncer le régime de Déby. Nous sommes en contact permanent avec les partis de l’opposition au pays. Depuis la dernière mascarade présidentielle, les six candidats à la présidentielle ainsi que des partis se sont regroupés dans une seule organisation, le Front de l'opposition nouvelle pour l'alternance et le changement (Fonac). Cette élection nous a définitivement comprendre qu’il n’y a plus lieu de discuter avec Déby. Nous ne le croyons plus. Notre revendication est claire : il doit partir et nous travaillons jour et nuit pour mettre un terme à son règne chaotique et redonner aux Tchadiens l’espoir de construire un véritable Etat avec des institutions solides et un gouvernement basé sur une assise démocratique, non tribale.

Aujourd’hui, Idriss Déby est honni par le peuple. Il dirige le pays par la peur et la corruption des partis familiaux qui le soutiennent par intérêt.

Qu’est devenue l’opposition armée qui avait tenté de prendre le pouvoir par la force ?

L’ancienne armée du MDJT n’existe plus. Cela dit, il y a une opposition armée, mais elle est encore dispersée. Une partie de cette opposition armée est en Libye. Il faut d’ailleurs rappeler ici que Déby a envoyé ses mercenaires pour aider Mouammar Kadhafi en 2012. Ce qui a d’ailleurs coûté cher aux Tchadiens restés sur place.

Notre travail consiste à l’unir et à fédérer les forces politiques. Nous nous y attelons avec beaucoup de détermination et de volonté d'arriver à nos fins. C’est la seule manière de faire partir Déby.

Mais il ne faut pas oublier qu’Idriss Déby a un soutien de taille : la France. N'est-ce pas ?

Effectivement la France a fait de lui "un partenaire stratégique" dans la région pour lutter contre le terrorisme. Tout ça n’est pas nouveau. Il y a eu l’opération Epervier en 1986, puis Barkhane aujourd’hui. La France est solidement installée au Tchad. Plus que les diplomates ce sont les militaires qui à Paris gèrent le dossier tchadien. C’est pour vous dire que le peuple tchadien a été sacrifié au nom de la lutte contre le terrorisme.

Donc, pour vous Déby roule pour la France ?

Rappelons-nous, en 1989, Idriss Déby était patron de la sécurité au Tchad sous Hissène Habré. Il fomente un coup d’Etat qui échoue. Car il y a bien eu complot. Il prend la fuite en avril avec son frère Brahim Mahamat Itnou qui était ministre de l’Intérieur et le colonel Hassane Djamous. Rattrapés par les forces loyales à Habré, à Abéché, Déby sera le seul survivant. Moins d’un an plus tard, il créé le Mouvement patriotique du salut (MPS) et revient au pouvoir grâce à la France en décembre 1990. J’étais à Ndjaména à l’époque. Le coup d’Etat a été dirigé par l’ambassade de France et les services de renseignement français dont le colonel Fontbonne qui a mis en place son système de sécurité. Donc c’est la France qui a installé Déby au pouvoir et l’utilise aujourd’hui dans la lutte antiterroriste.

Mais comment Déby a échoué en 1989 alors qu’il était au cœur du système Habré ?

Eh bien, je pense que c’est grâce ou à cause des Américains. Ces derniers avaient pris en charge des opposants libyens qui étaient d’abord fait prisonniers par Hissène Habré. Ces Libyens parmi lesquels figure un certain Khalifa Haftar devenu actuellement général, devaient tenter de renverser Kadhafi. Les Américains n’étaient pas encore disposés à quitter le pays ont mis au courant Hissène Habré de l’imminence d’un coup d’Etat.

Que pensez-vous du procès d’Hissène Habré ?

J’estime que ce procès est illégal. D’abord on n’a rien demandé aux Tchadiens dans cette histoire. On l'a ramené du Sénégal, un pays ami de la France, où il était réfugié puis on l'a condamné à la prison à vie. Les vrais témoins n’étaient pas au procès. Ensuite comment expliquer que Idriss Déby qui était le conseiller pour la défense et la sécurité ne soit pas inquiété, ni évoqué ? C’est lui qui était le bras armé de Hissène Habré. Attention, je ne disculpe pas Hissène Habré. Moralement il était déjà responsable de tout ce qui se passait au Tchad. Chacun tient le bâton, mais ça dépend à quel niveau on le tient. Depuis son arrivée au pouvoir Idriss Déby est responsable de bien plus d’assassinats et liquidations au pays que son prédécesseur. Rien qu’en 1991, il a fait disparaitre 270 personnes qu’il estimait comme étant constituant une menace pour lui, c’étaient essentiellement ses anciens camarades de l’armée. Il y a un seul survivant, Ouamar Kadjalami, actuellement général.

Quelle est la situation globale du Tchad ?

Après la chute du prix du pétrole, les caisses de l’Etat se sont vidées. Les fonctionnaires ont plusieurs mois de retard de salaires, les ministères n’ont plus les moyens de fonctionner normalement. De nombreux chantiers sont à l’arrêt dans la capitale. C'est paradoxal : jamais le Tchad n'a été aussi riche grâce au pétrole comme ces 15 dernières années. Mais la rente est redistribuée à la famille et au clan Déby. Pendant que le peuple tchadien peine à vivre, il a dilapidé environ 40% des ressources du pays pour doter son armée de moyens. Une armée clanique dirigée par son fils, promu général à seulement 23 ans.

Le régime est rejeté, il ne tient que grâce à la France et les derniers subsides de sa rente. C’est incompréhensible. Si la France continue comme ça, elle risque de perdre à court ou moyen termes nombre de ses intérêts. La colère monte dans le pays et la jeunesse montre de sérieux signes d’impatience.

Entretien réalisé par Hamid Arab

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