La question migratoire : la peur de l'Europe

Des milliers de migrants affluent vers l'Europe qui se barricade.
Des milliers de migrants affluent vers l'Europe qui se barricade.

Une fièvre migratoire sans précédent s'empare de notre planète. Peu d'esprits sont à même d'en appréhender toute la portée et la complexité. Ses signes extérieurs sont cependant connus de tous.

Mais l'humanité sera-t-elle portée à l'infini dans ce tourbillon vertigineux du déni de soi ? Dès qu'on évoque la crise des migrants en ces temps des peurs et d'incertitude, on ressent la suspicion, déjà combien contagieuse, de cette vieille Europe vis-à-vis de tout ce qui est étranger monter crescendo aux enchères! Il y en a même qui déterrent le propos du général américain Wesley Clark, ex-commandant des opérations militaires en Serbie qui, en voyant les nombreux réfugiés quitter en masse le Kosovo, affirme : "Mon job est d'en finir avec l'unité des nations européennes" ou celui du "désarmement identitaire" du Pape François pour appuyer la thèse d'un complot contre l'Europe. En écho, fort heureusement d'ailleurs, un cri humain qui jaillit de "ces tripes blessées du monde" ne cesse de nous rappeler au devoir d'assistance à des populations persécutées, menacées de mort ou simplement en proie à la précarité, la faim et le manque de débouchés.

Mais que faire ? Guerre civile syrienne, conflit kurde, faillite irakienne, troubles permanents dans la corne d'Afrique, lutte intertribale en Libye, instabilité dans le sud méditerranéen, etc., les conséquences sont là, lourdes à assumer par les uns et par les autres, c'est-à-dire, les pays d'origine d'où émane «cette misère humaine» et l'Europe, principale destination des migrants. En effet, des milliers de ces derniers affluent au fil des jours aux côtes grecques et italiennes sur des bateaux ou même des cargos de fortune. Près de 29. 000 sont morts au cours de leur traversée depuis 2000. En 2015 seulement, plus de 2000 personnes sont portés disparus en Méditerranée. Et chaque fois, les capitales occidentales versent des larmes de crocodiles et promettent un "plus que jamais ça!" aussi tonitruant que pathétique. Puis, plus rien! Car, récemment même, environ 880 personnes y ont péri et le feuilleton macabre continue sur sa lancée. On dirait que "la Mare Nostrum" s'est transformée, bavardage banalisé des politiques aidant, en "un monstre anthropophage", triste !

En vérité, depuis "le Pacte européen sur l'immigration et l'asile" de 2008, la tournure ou le chemin qu'a emprunté le dossier migratoire s'est dramatisé encore davantage. En cause, la logique sécuritaire a pris le dessus sur toute autre considération politique, morale ou humaine. A titre d'exemple, la distinction pragmatique entre immigration choisie, utile au marché du travail et immigration indésirable, peu rentable à renvoyer hors des frontières de la citadelle de l'Union Européenne est devenue non seulement un point de consensus entre pays membres mais aussi et surtout un mécanisme de défense commun contre le «péril migratoire»! A cet effet, les centres de rétention administrative sont plus encouragés à mener les opérations d'expulsion. On ne devrait pas s'étonner d'un tel dispositif sécurisé d'autant que, depuis au moins 20 ans, la stratégie migratoire européenne s'est essentiellement orientée vers la lutte contre l'immigration clandestine (fermeture drastique des frontières et approche de plus en plus restrictive des voies «dites» légales du mouvement migratoire), tout en ignorant les profondes causes à l'origine de cet état de fait. Ce qui ne cadre pas, ironie du sort, avec la ligne directrice de la politique étrangère de l'U.E, à savoir l'interventionnisme militaire en Afrique en particulier, le soutien à des régimes anti-démocratiques dans le cadre de «la normalisation autoritaire», le pillage des matières premières, des accords d'association et de libre-échange aux clauses souvent inéquitables, la compromission avec l'oligarchie financière mondiale au détriment des valeurs humaines, etc. Quantité de facteurs ayant, effet boomerang oblige, fortement contribué à accroître l'effectif des migrants provenant d'Afrique et du Moyen-Orient vers le vieux continent. «Deux poids, deux mesures», hypocrisie, cynisme, manipulation et Realpolitik, tels sont généralement les mots d’ordre sous lesquels se rangent les actions des leaders européens dans leur politique avant que «le sursaut de dignité» de la chancelière Allemande Angela Merkel ne vienne semer un peu d'espoir! Rappelons qu'au tout début pourtant, «le programme Tampere» ayant vu le jour en 1999, lequel fut le premier jalon de la politique sécuritaire concernant l'immigration, a été très souple en la matière. D'autant plus que l'accent y a été mis sur la liberté et le respect des droits fondamentaux aussi bien des citoyens européens que les étrangers plutôt que sur les mesures de sécurité proprement dites. Toutefois, les choses ont changé à partir de 2001 à cause des attentats de World Trade Center et ceux du mars 2004 à Madrid. Du coup, le lien de cause à effet entre immigration, grand banditisme, criminalité et terrorisme a été officiellement réactivé quoique de manière insidieuse, s'adjugeant la part du lion dans toutes les discussions en rapport avec les problèmes transfrontaliers. Ces derniers sont insérés, dès lors, dans l'ordre du jour par ceux qui ont confectionné le contenu du programme de la Haye en 2004. La militarisation des contrôles et la clôture des voies sont alors justifiés sous le prétexte des menaces de toutes sortes. L'agence Frontex étant justement créée dans la perspective de coordonner les efforts des pays membres de l'U.E dans la gestion des frontières extérieures afin qu'ils se dressent en front commun face au terrorisme et à la criminalité. Or on remarque qu'en filigrane, la priorité n°1 de ces procédures-là est l'immigration. D'ailleurs, les moyens qui lui sont octroyés ont grimpé de façon exceptionnelle de 19 millions d'euros en 2006 à 114 millions d'euros en 2015.

Les missions opérationnelles de celle-ci, en œuvre depuis 2007, consistent dans le déploiement d'équipes d'intervention rapide (R.A.B.I.T) en cas d'afflux massif de migrants aux frontières de l'un des Etats membres. Et aussi dans les vols d'expulsion conjoints, la surveillance maritime et terrestre des frontières, et enfin, cette agence étant chargée de rassembler et d'analyser le renseignement sur la situation qui prévaut aux frontières. Le grand contraste est qu'elle (Frontex) agit en dehors de toute supervision réelle par le Parlement Européen. En ce sens qu'elle pourrait garder le secret sur ses activités et entretenir le flou juridique si jamais une violation des droits fondamentaux était commise lors de l'une de ses opérations. En octobre 2013, cette agence-là aura été dotée par le biais du programme «Eurosur» d'un système de contrôle des frontières encore plus sophistiqué (satellites, drones, réseaux de communication spécifiques, capteurs sur les littoraux, etc), et ce, en étroite coopération avec les pays d'origine ou de transit des migrants. Ce système, pourtant très coûteux dans le contexte tendu de la dépression économique, aurait été âprement défendu par la Commission Européenne. Cette dernière croit que cela allait permettre de sauver beaucoup des vies humaines en haute mer, en détectant les signaux des bateaux en détresse. Mais la question qui se pose est si les l'arsenal juridique ou la législation accompagnant ces procédures-là réaffirment l'obligation de recherche et de sauvetage en cas d'identification d'un bateau en danger de noyade.

Le hic est donc là. D'autant que la clause visant la protection des migrants étant reléguée en seconde position après celle de la détection, la prévention et la lutte contre l'immigration illégale (voir à ce sujet l'excellente contribution de Marie Bazin, «Politique migratoire européenne: une approche sécuritaire criminelle», Billets d'Afrique et d'ailleurs, Juillet-août 2015). Militarisé à outrance, cet arsenal procédural a eu des conséquences repoussantes, rendant les routes migratoires de plus en plus impraticables, meurtrières et dangereuses. Ce qui aurait favorisé l'expansion rapide des réseaux de passeurs qui contournent par d'autres méthodes encore plus périlleuses l'itinéraire traditionnel vers l'eldorado. Sans doute, derrière toutes ces embûches bureaucratiques et sécuritaires se trouve le soutien à l'industrie européenne de la sécurité. Un business juteux pour les entreprises privées. Eurosur dont le budget avoisine 250 millions d'euros et qui frôlera le pic d'un milliard dans les prochaines années, aura vu ce pécule profiter aux grands industriels européens. Mangeant à tous les râteliers, les politiques semblent trouver une aubaine inespérée dans ces drames répétitifs de l'immigration.

En gros, l'Europe a peur de l'étranger. Et cette peur a mené à une sorte d'agressivité de sa part. Qu'en est-il des chances d’entrer de façon régulière dans son territoire? En réalité, pas de grande différence! Utilitariste, la démarche européenne s'est réorientée beaucoup plus vers les travailleurs qualifiés et les saisonniers, peu regardante dans la foulée des personnes souhaitant demander l'asile (visa humanitaire temporaire), les étrangers malades, des familles, des sans-papiers, etc. Il est clair, somme toute, que la procédure d'asile avant le grand virage de 2015 et même après demeure un véritable parcours de combattant. La déclaration du Conseil Européen lors de sa session extraordinaire du 23 avril 2015 en est la preuve. Celui-ci n'a fait que confirmer la piste sécuritaire suivie depuis au moins 20 ans par toute l'Europe (plus d'autonomie à Frontex et renforcement des opérations maritimes, éludant par là le sauvetage en mer, lequel n'est jamais considéré comme une priorité). Et pourtant, l'opération navale "EUNAVFOR Med" lancée le 22 juin 2015 dans la partie sud de la Méditerranée centrale avec le soutien logistique de l'O.T.A.N dans le but de démanteler les réseaux des passeurs n'a pas eu les résultats escomptés parce que ces derniers (les passeurs s'entend) sont devenus, eux aussi, compétitifs en termes de stratégies. Bref, les Européens sont comme écartelés entre leur droit-de-l’hommisme hypocritement «généreux» et un protectionnisme exacerbé aux contours "nationalistes"! Sinon pourquoi Mme Merkel, et avec elle beaucoup d'autres leaders européens, aurait-elle viré sa cuti pour retirer sa main tendue aux migrants au début? En déléguant ses missions de contrôle des flux de migrants et de frontières à des pays «tiers» parmi lesquels on peut citer l’Égypte, le Mali, le Niger, la Tunisie, via des accords bilatéraux, l'U.E considère ceux-ci comme de simples pays exécutants de ses politiques. Il y a également cette stratégie de sous-traitance dans les procédures liées à l'asile.

Les pays d'origine de migrants sont tenus d'être complices de tout le processus d'expulsion, en contrepartie d'aides financières conséquentes. Les dizaines de milliers de Syriens, Afghans, Érythréens, Somaliens, Soudanais et Africains qui accostent en Grèce, Malte, Italie et parqués dans des centres de détention en témoignent. D'autres, refoulés tout juste aux portes de l'Europe, obligés de faire demi-tour ou d'entreprendre leur demande d'asile dans un pays tiers, c'est-à-dire, d'origine ou de transit comme le Maroc ou la Turquie se comptent par milliers. Pourquoi tarde-t-on à apporter des solutions concrètes à ce sujet sensible? Une chose est sûre : l'Europe paiera les pots cassés de ses fuites en avant car, faute d'être canalisées, ces vagues migratoires seront déstabilisatrices de tous les équilibres régionaux.

Kamal Guerroua

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