Hocine Aït Ahmed à l'université de Bouzaréah : témoignage d'un étudiant

Hocine Aït Ahmed à l'université de Bouzaréah. Photo Saddek Hadjou.
Hocine Aït Ahmed à l'université de Bouzaréah. Photo Saddek Hadjou.

Le 19 mai 1992 le collectif culturel indépendant Tagharma avait invité Hocine Ait Ahmed pour animer une conférence-débat à l’université de Bouzaréah (les étudiants ont baptisé l'université du nom de Mouloud Mammeri) pour débattre et échanger avec lui sur la journée de l’étudiant du 19 Mai 1956. Je livre ici mon témoignage sur cet événement historique.

Le contexte politique en Algérie début 1992

Le contexte national en ce début de l’année 1992 était mouvant et incertain. L’Algérie était tourmentée par des prémices d’incertitudes sur l’avenir du combat démocratique. En effet, le pouvoir militaire algérien avait, une fois de plus, fait un passage en force en endiguant le processus électoral engagé lors du scrutin de décembre 1991. Ce scrutin qui avait porté, certes et de façon claire, le FIS au-devant de la scène politique. Mais néanmoins, nous avions assisté au retour de Hocine Ait Ahmed à l’assemblée nationale algérienne après une élection plébiscite dans sa circonscription dans le département de Sétif. Pour rappel Hocine Ait Ahmed l’enfant adoptif des Beni Ouartilane avait été élu à plus de 70 % et ceci dès le premier tour de ces élections avortées. Par ailleurs une poignée de décideurs avait imposé une direction collégiale sous l’appellation Haut comité d’Etat (HCE), lancé le 14 janvier 1992. Il était composé de Mohamed Boudiaf, Ali Kafi, Khaled Nezzar, Ali Haroun et Tedjini Haddam. Une instance sans légitimité et sans assise populaire. En dépit de ce déficit de légitimité et sans scrupules aucun, les membres du HCE ont décrété en Mars 1992 l’état d’urgence pour une durée indéterminée sur tout le territoire national. La lutte contre le terrorisme islamiste devint soudainement une priorité pour les nouveaux décideurs !!! Ils occultaient ainsi toutes les libertés démocratiques, syndicales et sociales.

Bien que les conditions ne soient ni propices ni rassurantes, nous avions tenu à préserver notre espace de liberté et d’exercice démocratique à l’université d’Alger notamment à Bouzareah. Par notre combat au quotidien et notre présence régulière sur le terrain, nous avions pu ainsi contrecarrer les différentes offensives à l’encontre de notre collectif. En effet, les risques, les pressions provenaient de tous bords : de l’administration universitaire, des services de sécurité, des militants islamistes, des antennes satellitaires du pouvoir à l’image de l’UNEA (Union nationale des étudiants algériens) que les autorités avaient remis sur la scène en leur octroyant des moyens matériels conséquents. Nous résistions à toutes ces formes de pression et d’intimidation. Notre leitmotiv était cependant de garder l’espoir et de susciter de l’espérance au sein de la communauté universitaire. Il ne fallait pas baisser les bras… Y a que la lutte qui paie. A travers le collectif culturel indépendant Tagherma (civilisation, NDLR), nous offrions une tribune d’expression démocratique et de résistance à tous les démocrates et républicains de tendances politiques diverses, notre but étant de promouvoir le vivre ensemble dans une Algérie démocratique et plurielle. C’est dans cet esprit que nous avions convié Hocine Ait Ahmed, un acteur vivant et incontournable de notre histoire contemporaine, un opposant notoire au régime en place disposant d’un parcours exceptionnel par sa cohérence et persévérance pour venir apporter son témoignage à l’université sur la journée de l’étudiant qui nous renvoie à l’engagement des étudiants algériens dans la lutte armée le 19 mai 1956 suite à l’appel du FLN. Partager son apport historique et sa vision sur l’avenir de l’Algérie devant un parterre d’étudiants représentait pour nous un rêve inimaginable ! Et nous étions convaincus de la portée et de l’utilité d’un tel événement. Nous avions donc pris nos responsabilités en fournissant toutes les assurances nécessaires sur l’organisation et la logistique de l’événement à la direction du FFS.

Dans un premier temps, nous avions demandé de l’aide et du soutien à Djamel Zenati, animateur du Mouvement culturel berbère (MCB), avec qui nous avions déjà une grande proximité militante et, par la suite, amicale. Nous lui avions soumis notre proposition et partagé ainsi la réflexion avec lui. Djamel avait porté notre demande auprès de Saïd Khelil alors premier secrétaire national du FFS. Lui aussi ancien détenu du printemps berbère de 1980. Nous partagions avec lui une grande estime réciproque et un respect mutuel. Sa modestie et sa disponibilité pour les militants de terrain étaient légendaires dans l’esprit de toutes les personnes qui l’avaient connu et côtoyé de prés. Saïd Khelil était bien informé sur tous le travail que nous menions dans l’Algérois et surtout à l’université de Bouzareah. Sur le principe Saïd Khelil jugeait notre initiative louable et intéressante à tout point de vue. Il avait demandé à Djamel de nous dire de passer le voir au siège national du FFS. Il souhaitait échanger précisément avec nous sur ce projet. Nous étions donc, khaled Tazaghart et moi-même, passé le voir au siège national du FFS pour aborder le sujet avec lui. Après notre échange, ce dernier s’était engagé à en parler à Hocine Ait Ahmed et il nous avait promis aussi de soutenir notre projet. Saïd Khelil était confiant de notre détermination et latitude pour organiser une telle rencontre à l’université. Ce jour-là et par pur hasard nous avions croisé Ait Ahmed au siège national, et nous avions eu un bref échange. Il était sensible à notre demande et avait accueilli notre doléance avec admiration pour toute la conviction, la croyance et le sens que nous avions mis dans l’organisation d’un tel événement. Puis Saïd Khelil avait usé de toute son influence pour que cette rencontre ait lieu. Et quelques jours plus tard Saïd Khelil nous avait confirmé la venue d’Ait Ahmed. Je tiens aussi à rendre particulièrement hommage à Hocine Laissaoui qui était permanent au siège national du FFS. Il jouissait d’une grande confiance d’Ait Ahmed. Il nous avait énormément aidé et soutenu dans les préparatifs de cet événement, tant sur le plan de l’information ou de l’organisation générale. Il était d’un grand apport et d’une grande disponibilité à chaque fois que nous l’avions sollicité. Il était à la fois rassurant en interne auprès des instances du parti et très confiant de la réussite de la rencontre. Il connaissait notre capacité de mobilisation et tout le crédit dont nous bénéficions dans l’enceinte universitaire.

Les préparatifs de l’événement et mise en place d’une stratégie de communication

Une fois la confirmation sur la venue d’Ait Ahmed assurée, nous étions passés aux préparatifs. Il fallait de la vigueur mais aussi de la discrétion dans la préparation d’un tel événement ! On ne savait jamais, les ennemis de la liberté et nos adversaires politiques pouvaient à tout moment faire capoter le projet !… Nous étions, certes, contents et fiers de réaliser un tel exploit, d’avoir un Historique parmi nous qui allait nous honorer par sa présence. Mais par ailleurs, la responsabilité était énorme : réussir l’événement dans la sérénité, puis bien le défendre auprès de nos camarades au sein du collectif culturel Thagherma. Nous savions que l’opposition en interne était minime, mais sur le principe nous souhaitions impliquer toutes les bonnes volontés dans l’organisation de la conférence. Connaissant quelques éléments parasitaires, ils saisiraient toutes les failles pour nous attaquer et nous déstabiliser. Nous avions donc décidé de ne pas divulguer l’information prématurément mais plutôt de la garder secrètement et le plus tardivement possible. Notre méthode consistait à travailler discrètement et subtilement dans la préparation de l’événement. D’autre part, nous avions commencé à réfléchir sur la meilleure façon de communiquer et choisir le moment opportun pour diffuser l’information. Jusque-là l’information sur la tenue de la manifestation demeurait en cercle restreint. Vigilance oblige !!! Après maintes tergiversations et hésitations, le choix du lieu de la rencontre a été changé. Au départ, nous pensions organiser la rencontre dans un amphithéâtre ou au restaurant universitaire. Mais après réflexion nous avions opté de l’organiser en plein air sur la place Amzal Kamel, un autre symbole de la militance estudiantine. Malgré les risques, ce lieu demeurait le seul endroit qui pouvait contenir toute l’affluence du nombreux public divers, composé d’étudiants, enseignants et travailleurs à l’université qui viendraient assister à cette manifestation culturelle et historique.

Une fois que tous les éléments ont été élucidés et clarifiés, nous avions commencé à communiquer sur l’événement. Pour ce faire, nous nous étions appuyés sur notre réseau habituel dans l’Algérois pour informer le plus largement possible : l’affichage dans tous les campus et les instituts universitaires sans oublier les résidences d’étudiants. Souvent et à l’occasion de la tenue de ce genre d’événement, nous nous allions sur place pour afficher et rencontrer des étudiants. Une opportunité pour échanger avec nos autres camarades sur le mouvement et les activités culturelles berbères dans l’Algérois. Nous profitions de ces circonstances amicales et chaleureuses pour partager nos informations et mutualiser nos moyens en termes de contacts, d’expositions et de documentations…et pour soutenir ou appuyer nos camarades de tel ou tel collectif. Il arrivait aussi qu’on vienne en appui d’un groupe d’étudiants qui souhaitait s’organiser en association culturelle ou mettre en place des activités culturelles dans leurs campus ou résidences. Nous déambulions aussi aux abords de la fac centrale et de la brasserie d’en face pour croiser des camarades militants. Les arrêts de bus représentaient aussi des lieux privilégiés, particulièrement en soirée, pour rencontrer les étudiants et leurs transmettre nos affiches et déclarations ! A l’image de la station de Tafourah pour les résidents à Bab Ezzouar, El Harrach, Darguena, Caroubier… L’arrêt de la rue Pasteur pour les étudiants qui résidaient à Ben Aknoune, Beni Messous, Dely Brahim... Il fallait tout de même rester vigilant et savoir à qui remettre les affiches. Nous avions toujours nos relais et contacts dans les différentes cités et campus universitaires. Parfois, nous nous confrontions à des refus d’étudiants sous prétexte qu’ils ne partageaient pas nos opinions politiques pour les uns ou d’autres étudiants qui ne souhaitaient pas prendre le risque de diffuser nos affiches et tracts. Une attitude qui nous perturbait et qui nous rendait perplexe. Il était vrai que les services de sécurité visibles et invisibles guettaient et scrutaient tout ce qui bougeait dans l’Algérois à cause du contexte trouble marqué par le terrorisme. Ils étaient particulièrement omniprésents dans les universités, lieu de contestation et d’agitation par excellence.

La veille du jour J, nous avions décidé d’organiser une réunion de travail plus large pour associer le plus grand nombre d’étudiants dans l’organisation générale de cet événement. Cette rencontre eu lieu dans notre chambre universitaire au pavillon 5 à la cité universitaire de Hydra. Au vu du grand nombre d’étudiants qui étaient présents à cette réunion et de la promiscuité de la chambre, nous avions débordé sur le hall. Toute la nuit nous avons débattu sur l’événement, l’organisation et la sécurité. Des discussions qui avaient débordé sur d’autres sujets interminables, voire polémiques ont marqué cette réunion, censée être une réunion opérationnelle. Nous avions eu de très longues discussions ce soir-là, et l’on s’est éternisé dans des échanges certes constructifs mais quelquefois improductifs. Lors de cette réunion nous étions confrontés à des positions irréalistes voire incongrues. Quelques éléments «intrus» étaient engagés dans une diatribe suspecte en voulant même remettre en cause l’intérêt de cet événement. Mais leur démarche était tactique, ils envisageaient de semer le doute au sein des présents et fragiliser ainsi la dynamique fédératrice que nous essayions de promouvoir. Nous étions pourtant dans une allure d’ouverture des portes du collectif culturel Thagherma à toutes les bonnes volontés qui souhaitaient s’engager à nos côtés.

Le jour J.

Le lendemain et malgré l’épuisement de la réunion de la vieille nous étions arrivé au campus universitaire de bon matin pour les préparatifs. C’est- à dire installer la scène, organiser la sécurité, répartir les taches des uns et des d’autres et enfin se préparer, avec une certaine fébrilité à accueillir Hocine Ait Ahmed et son staff. A notre arrivée, le responsable chargé de la sécurité au FFS était déjà sur place, il souhaitait évoquer avec nous les derniers préparatifs de l’événement et faire le point sur l’organisation générale. Il voulait s’assurer que tout était prêt. Nous avions calé nos horaires de sorte à nous positionner près de l’entrée de l’université pour attendre Hocine Ait Ahmed. Une information que nous avions tenu à garder évidemment en cercle restreint. Ait Ahmed et son équipe étaient arrivés à Bouzareah comme prévu vers 14h. Il était accompagné par Saïd Khelil au tant que premier secrétaire national issue du premier congrès du FFS en 1990 et de Djamel Ben Sbaa secrétaire national chargé de l’international. L’assistance était déjà trop nombreuse autour de la tribune sous l’encadrement de notre service de sécurité mis en place. Il était constitué essentiellement d’étudiants, militants proches du collectif Tagharma et quelques militants du FFS. A son arrivée à l’université de Bouzareah, les services de sécurité de l’université, sans nous avoir avisés, avaient fomenté un barrage digne des barrages militaires. Une méthode d’intimidation et d’arrogance coutumière pour délimiter leurs territoires. Nous suivions des yeux la voiture qui transportait Ait Ahmed quand soudainement quelques membres du service de sécurité aux ordres de du coordinateur Mouloud s’étaient mis devant la voiture. Ils avaient invité le chauffeur à se diriger vers le bloc administratif de l’université. La voiture roula donc vers la direction indiquée. Puis ils demandèrent en l’occurrence calmement à Ait Ahmed de les suivre pour s’entretenir avec le responsable du Campus. Ait Ahmed descendit tranquillement de la voiture il les salua, puis rentra dans le bureau du coordinateur. Perplexes et interloqués par cette décision, nous nous sommes interposés énergiquement à cette décision. Nous cherchions à comprendre le sens de cette attitude que nous jugions déplacée.

Le coordinateur nous a tenus à l’écart en nous rassurant sur la suite des événements. Nous ne nous attendions pas à cette opération de force. Nous pensions que c’était une manœuvre de sabordage pour annuler la conférence. Quelques minutes plus tard, Mouloud, le coordinateur sortit du bureau et appela Khaled pour lui demander d’assister à l’entrevue. D’après ses dires il souhaitait avoir plus d’informations et de précisions sur cette conférence au tant que premier garant de la sécurité du campus. Khaled apporta des clarifications pour ses interrogations. Il a insisté sur l’aspect culturel et historique de l’événement, ce qu’Ait Ahmed approuvait d’un geste de la tête. Leur acte était en fait, une façon de marquer le périmètre des uns et des autres. Ils ne pouvaient pas annuler la conférence vu notre capacité d’action et de réaction en cas de refus ou de blocage. Cependant il fallait une démonstration de force pour que l’administration universitaire -qui était tenue par cet ancien militaire- réaffirme son pouvoir. A l’intérieur du bureau du coordinateur, ce dernier avait servi une tasse de café à Ait Ahmed. Fidèle à sa vigilance authentique il n’a pas gouté une goutte de ce breuvage si gentiment servi pas ces responsables… Quelques instants, après nous rejoignions la foule qui nous attendait impatiemment. L’apparition d’Ait Ahmed fut alors accueillie par un tonnerre d’applaudissements et de youyous.

Hocine Ait Ahmed a entamé son exposé par un long remerciement aux organisateurs et aux personnes présentes avant de revenir sur l’événement du 19 mai 1956. Il faisait régulièrement un lien avec la situation désastreuse et fragile que l’Algérie vivait en ce moment de son histoire. Puis il a longuement répondu aux questions et interpellations des étudiants sur les différents sujets : historiques, politiques et sur l’avenir de l’Algérie. C’e fut une réussite totale.

Deuxième exil de Hocine Ait Ahmed

Le hasard a fait qu’Ait Ahmed tienne son dernier meeting populaire en Algérie depuis son retour d’exil en décembre 1989. Des circonstances douloureuses allaient le contraindre à s’éloigner une seconde fois de l’Algérie puisqu’il perdait vingt jours plus tard son compagnon de lutte, feu Mohamed Boudiaf assassiné cruellement et violement en direct devant les écrans de télévision lors d’un meeting à Annaba le 11 juin 1992. Les deux hommes se connaissaient bien, ils avaient partagé ensemble un engagement sans faille pour l’indépendance de l’Algérie, ils avaient passé 6 longues années à la prison de la santé à Paris suite au premier kidnapping international aérien commis par l’armée française en octobre 1956. Ils étaient opposés au dictat de l’armée des frontières qui avait pris le pouvoir de force durant l’été 1962. Boudiaf avait créé le parti de la révolution socialiste (PRS) en 1962 et Ait Ahmed avait lancé le parti du front des forces socialistes (FFS) le 29 septembre 1963. Ils étaient arrêtés par l’ANP, condamnés à mort puis graciés suite aux différentes pressions en interne et à l’extérieur. Enfin, ils avaient pris le chemin de l’exil à l’étranger, Boudiaf allait s’établir à Kenitra au Maroc et Ait Ahmed à Lausanne en Suisse. Tant de points communs, des caractères de militants authentiques, rebelles et incorruptibles. La manière dont il avait été assassiné nous renseignait bien sur l’atrocité de nos gouvernants et leur monstruosité sans limites.

Saddek Hadjou

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