Témoignage sur la marche du MCB, 20 Avril 1993

Marche du MCB en 1994
Marche du MCB en 1994

Saddek Hadjou, ancien militant du Mouvement culturel berbère, tendance Commissions nationales (proche du FFS) apporte un éclairage sur la marche du MCB qui a eu lieu juste au début de la décennie noire.

Au Boulevard Amirouche Alger.

Le MCB commissions nationales avait appelé l’ensemble de la population à organiser des marches pacifiques sur tout le territoire national. C’est dans ce cadre que nous avions répondu favorablement au tant que commission d’animation et d’information de la wilaya d’Alger du MCB en appelant la communauté universitaire et la population algéroise à nous rejoindre le 20 avril 1993 pour participer à une marche pacifique au boulevard Amirouche à Alger.

En fin de matinée, nous étions aux abords du restaurant Amirouche, officiellement pour déjeuner. Aux alentours de 13 heures nous nous sommes rapprochés de la sortie du restaurant Amirouche et d’une seule voix nous avons commencé à scander nos slogans antipouvoir et pour la reconnaissance de la langue berbère ainsi que l’instauration d’un état démocratique. Nous avons brandis aussi nos banderoles confectionnés pour la circonstance. Les agents de sécurité et les flics en civil furent surpris de voir subitement surgir un groupe d’étudiants comme un seul homme en plein Alger. Dans une première réaction, les autorités de la répression nous ont entourés par un cordon de sécurité. Puis ils ont bloqué tous les passages en direction du Restaurant Amirouche. Nous étions une bonne vingtaine sur les escaliers à crier notre soif pour la liberté d’expression et la démocratie. L’étonnement était très perceptible sur tous les visages, les riverains des immeubles alentour suivaient la manifestation de leurs balcons, les passants nous regardaient surpris mais admiratifs de l’autre côté de la chaussée. Comment était-il possible qu’une petite bande d’étudiants osât défier le pouvoir en place dans un contexte d’état d’urgence !!!

Les abords des trottoirs en direction de la grande poste étaient remplis de camions de police et de CRS armés et bien équipés pour réprimer cette marche dans la capitale. Ammi Said, officier de police connu dans tous les stades Algérois était présent comme d’habitude dans toutes les manifestations du MCB. Il souhaitait engager le dialogue avec nous pour négocier une issue à cette situation qui allait inévitablement dégénérer. Il nous avait suppliés d’un ton paternaliste de ranger nos banderoles et d’arrêter la manifestation sous peine de répression policière. Mais nous n’entendions pas ses alertes et avertissements. Nous avons poursuivi donc notre manifestation en scandant encore plus fort, ce qui a provoqué évidement des échauffourées et des altercations entre nos militants et les services de police. Pour l’anecdote, une personne qui se présentait comme manifestant et d’origine kabyle avait réussi à s’infiltrer dans nos rangs. C’est à travers lui que les premières rixes avaient débutaient. Nous lui avions alors demandé de se calmer et de ne pas répondre aux provocations des flics. Ce dernier n’écouta pas nos consignes, pire il continua à exciter les policiers par différentes manières tant en les insultant ou à proférer des propos injurieux et outrageants à leurs égards. Un comportement que nous ne partagions pas. Au bout d’un moment nous avons compris la manœuvre de cette personne et nous l’avions démasqué. Nous l’avons alors sommé d’aller rejoindre ses collègues en uniforme, tout en le poussant vers eux.

Nos supputations s’avérèrent justes puisque, d’après les dires de nos camarades arrêtés ce jour-là, la personne en question fut aperçue à l’intérieur du commissariat central !!!

Les policiers n’avaient pas attendu longtemps pour commencer à charger violement sur nous en usant des matraques et des coups de poing violents. Dans un premier temps, ils avaient réussi à mettre par terre notre camarade Kamel Benhadj, étudiant en psychologie et militant du PST. Quatre flics s’étaient positionnés autour de lui pour le tabasser et de le rouer de coups de matraque, ils le tiraient par les pieds pour l’embarquer vers le commissariat central. Une scène qu’un riverain a immortalisée avec son appareil photo d’en haut de son balcon, une photo que nous avons d’ailleurs récupérée par l’intermédiaire d’une étudiante algéroise. Ce spectacle ahurissant se produisait devant nous sans qu’on puisse intervenir pour arrêter cette scène scandaleuse et honteuse. De haut des escaliers du restaurant Amirouche, nous criions sur les flics pour qu’ils le relâchent en les qualifiant de tous les noms "Pouvoir assassin", "A bas la répression liberté d’expression, fascistes…". Nous étions un petit nombre mais la détermination et l’énergie étaient là dans notre confrontation avec les forces de répression, et nous nous tenions par les mains pour nous réconforter mutuellement. Furieuses et déchainées, les forces de l’ordre redoublèrent de férocité en se jetant sur nous. S’ensuivirent d’autres arrestations au nombre de sept dont une camarade fille, Djamila.

Dans une déclaration datée du 24 Mai 1993, le MCB commissions nationales avait dénoncé vigoureusement la répression des marches nationales et démocratiques initiées par le MCB notamment à Bejaia et à Alger. Une réunion des commissions nationales était prévue pour traiter cette question et la nouvelle donne qui s’imposait sur nous le 4 juin 1993 à Bejaia. Cette réunion a été reportée suite à l’assassinat de Taher Djaout le 2 juin 1993.

Saddek Hadjou

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