Ah, Camus, que nous as-tu fait !...

Hafidh Darradji arrête d'écrire
Hafidh Darradji arrête d'écrire

Hafid Derradji vient d’annoncer dans le journal en ligne TSA qu’il a décidé de ne plus écrire. Na! Il n’écrira plus. Une déclaration faite dans les règles de l’art : excuses, demande de pardon, auprès de la famille, les amis, les lecteurs (qui le ‘’lisent en cachette ou publiquement’’) ; il n’a oublié personne, pas même ses "opposants".

Par Ahmed Bacha

D’une éducation, le garçon ! Un mea culpa émouvant, poignant. D’ailleurs, l’Algérie a appris la nouvelle avec stupeur. Dans les cafés, les rues, les bureaux et le métro d’Alger, on n’a parlé que de ça. Il paraît qu’au ministère de la Communication, il a été question de décréter un deuil national de trois jours au moins. C’est terrible, une information pareille, de surcroît un 21 mars, premier jour de printemps, çà vous coupe l’envie d’espérer dans un pays où la vie est déjà assez morose.

Mais quelle mouche, pourrait-on dire, a piqué notre célèbre chroniqueur de TSA, commentateur de football mondialement connu, pour prendre une décision aussi douloureuse ? Priver les algériens de ses analyses avisées, et de ses commentaires réfléchis. Quand même! L’intéressé nous l’explique cependant lui-même, avec courage et humilité, les yeux humides : c’est à la suite d’un coup de fil bref de la part de sa mère (une femme ne sachant ni lire, ni écrire, selon lui) qui lui aurait intimé de cesser d’écrire, de dire des choses ’’pas bien’’ sur ‘’la quotidienneté de son pays’’. Il a donc pris sur lui, au prix d’incommensurables efforts, et quelques nuits blanches pendant lesquelles il s’est débattu seul face à ce dilemme de nature cornélienne, de ‘’respecter la volonté et les ordres de sa mère’’. La peur de l’Enfer, parce qu’une mère peut y envoyer son fils s’il lui désobéit ; on peut évidemment comprendre qu’une telle perspective n’admet aucune tergiversation.

Il a donc opté pour la solution préconisée par Albert Camus : entre la justice et sa génitrice, on choisit sa mère. Albert Camus, vous connaissez, le gars de l’Etranger, Meursault, l’arabe tué sur la plage. Ou, ce qui revient au même, pour imiter l’autre chroniqueur, vous savez, l’auteur de la fameuse contre-enquête autour de Meursault, l’arabe, donc d’Albert Camus. Décidément, quand on y réfléchit un peu, ce Camus, il n’a franchement rien apporté de bon à notre pays (oh, peut-être nous diront certains avec une moue dubitative, un prix Goncourt au goût amer), et ce n’est pas notre sympathique Rachid Boudjedra, chroniqueur lui aussi de TSA, qui va nous contredire.

Ecrire pour dire qu’on arrête d’écrire : il semblerait que nous soyons là devant une nouvelle tendance journalistique, une mode. Saperlipopette, mais qu’ont-ils donc, tous ces chroniqueurs qui se croient obligés de porter à la connaissance du grand public une décision aussi personnelle que celle de cesser une activité, annexe par-dessus le marché! Narcissisme, égocentrisme, culte de la personnalité, autre chose, on peut lire ce qu’on veut dans ce genre d’initiative. Et à la limite, nous les lecteurs, on s’en… ! Pensent-ils réellement, ces gens, que leur acte créerait le buzz, et susciterait marches de soutien, émeutes, supplications, suicides, reprises en boucle sur les plateaux de télévision ? Déclarations grotesques qui nous font entrer de plain-pied dans le domaine de la people-lisation, de la star-isation, où nos manieurs de plumes se préoccupent de soigner leur image jusqu’au jour du grand retour ‘’sous la pression du public’’. De l’intelligence à la bêtise, il n’y a parfois qu’un pas, le faux-pas.

Big deal. Arrêter d’écrire, ou se mettre à écouter les arbres, who cares! La décision n’appartient qu’au concerné, et à lui seul. Point barre. Nous vivons dans un monde où tout s’oublie tellement vite, la célébrité, le passage en Israël d’un écrivain de chez nous, une polémique, les derniers jours d’un dictateur, une parodie de justice, les états d’âme d’un ancien ceci ou cela, que l’indifférence devient le remède pour garder sa lucidité ; à moins d’opter, pour préserver sa sérénité, de se faire moine bouddhiste au Tibet, ou ermite quelque part dans le désert.

On peut écrire pour un salaire, dans le cadre d’un métier de pourvoyeur d’informations (politiques, sportives, culturelles, etc.) ; on peut aussi se faire payer pour écrire des chroniques, et y livrer ses propres opinions sur des événements d’actualité (mais gare à l’erreur de jugement). Le ‘’ nègre’’ écrit pour les autres moyennant rétribution. On peut écrire juste pour le plaisir. Le journalisme a pourtant ceci d’extraordinaire, ou de malsain, qu’il confère à nombre de ses adeptes l’impression de se situer au-dessus des masses, de ne pas être ordinaires, alors qu’écrire reste essentiellement un jeu d’agencement de mots que les lecteurs apprécient ou pas, un peu comme les jeux romains ou les corridas, en moins cruel. On peut également écrire pour témoigner de convictions, c’est-à-dire militer pour une Cause, mais là, nous pensons surtout à Sartre, à Simone de Beauvoir, pas à Camus.

A. B.

Ahmed Bacha est universitaire

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Commentaires (4) | Réagir ?

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khaled mohammedi

que chaque un de nous (algériens) se regarde dans le miroir...

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ABBES LABDELLI

Monsieur Ahmed Bacha, pour quoi tu me fais rire alors que je n'ai même pas terminé ma semaine de deuil à la suite de cette tragédie qui a secoué l'Algérie après la décision amère qu'avait prise Hafid Derradji en l’occurrence l’arrêt définitif de publier des articles sur des journaux ?

Cette personne, fils du régime algérien, qui rêve toujours d’un poste de ministre n’a trouvé mieux que d’associer sa mère dans une histoire légendaire qui ne tient pas debout, alors qu’il pouvait dire que ses supérieurs lui avaient proposés un marché qu’il a accepté.

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