Yeah son, I was there !...(*)

Il était une fois une marche qui aura marqué les esprits.
Il était une fois une marche qui aura marqué les esprits.

Les anciens en parlent encore; ils s'en souviennent, se plaisent-ils à dire, comme si cela s'était passé la veille.

Tout avait, selon eux, commencé à l'extrême ouest du territoire. Comme un pied de nez (dénué cependant de méchanceté) fait aux Kabyles qui proclamaient être les seuls en mesure de provoquer le changement. Les gens s'étaient mis à marcher derrière cette créature dont ils ne savaient rien; une femme, toute simple, habillée d'une robe immaculée blanche qui recouvrait son corps frêle jusqu'aux chevilles, et portant ballerines de danseuse d'opéra aux pieds; à son front, un bandeau enserrant des cheveux abandonnés au vent, sur lequel on pouvait lire: c'est le moment!. Des yeux rieurs lui donnaient un air d'enfant, mais les plis aux commissures des lèvres indiquaient une forte expérience de la vie, ce qui rendait difficile de lui donner un âge avec certitude ; de toutes les personnes interrogées, aucune ne fut en mesure d'en dire ni le nom ni l'origine, ni expliquer pourquoi on la suivit sans la questionner sur ses intentions. Surgie un beau matin de nulle part - certains disent qu'elle fut infiltrée par les services secrets de l'Occident durant la nuit ; tout ce dont les gens se rappellent, c'est qu'on la vit au petit jour, de dos; elle avait juste fait un signe de la main, sans regarder derrière elle, une sorte d'invite à se joindre à son périple. Il se produisit alors un phénomène que l'entendement humain ne fut pas en mesure de saisir: comme envoûtés, tous lui emboîtèrent le pas sans s'enquérir de l'endroit où elle comptait se rendre. Irritées de voir les mâles les délaisser pour suivre une inconnue, les femmes tinrent à être du voyage; leurs appréhensions ne tardèrent pas à s'estomper au profit d'une irrésistible sympathie envers cette dernière, née d'un sentiment (l'instinct féminin) que leur cause allait en sortir renforcée.

Au fur et à mesure des ralliements des habitants de chaque agglomération investie, le bruit des chaussures sur le bitume s'apparentait à celui de godasses de militaires en marche forcée. Ils étaient des centaines, ils devinrent des milliers, affluant de toutes parts. Une déferlante comme il n'y en eut jamais de mémoire d'homme. Etrange, les visages ne reflétaient nullement la fatigue que ces kilomètres avalés les uns après les autres auraient dû engendrer; devant, la créature, légère, faisait oublier jusqu'à la faim. Les enfants, d'ordinaire à l'affût de ces occasions pour donner libre cours à leurs facéties, se tinrent à l'écart; on aurait dit qu'ils devinaient, sous l'apparence tranquille de cette procession sans banderoles ni slogans scandés, les prémices d'un événement trop sérieux pour qu'il leur soit permis de le perturber, et dont les conséquences allaient les concerner plus tard.

A l'entrée de chaque wilaya, on assista au même scénario: des fourgons déversant des gendarmes par dizaines, et des escouades de police anti-émeutes dépêchées à la hâte pour contrer une manifestation en tous points singulière. Pourtant, lorsque la créature en blanc arrivait devant le mur de cuirasses, presque immatérielle, celui-ci se défaisait comme par enchantement et laissait l'interminable cordon humain muet poursuivre son mouvement. Eberlués, les gens en vinrent à croire que cette femme, traçant allègrement son chemin vers une destination aussi inconnue qu'elle, était douée de pouvoirs diaboliques, une sorcière dont les contes anciens, qui faisaient la délectation des petits durant les veillées d'autrefois, regorgent; si personne n'osa s'adresser à elle depuis le début, ses performances répétées à chaque barrage dissuadaient définitivement de s'y risquer. La force prodigieuse de son magnétisme paralysait, une énigme avec la mise en cohortes de millions d’individus derrière une étrangère qui ne parla à personne de tout le trajet : elle avertissait que nul n'était en mesure de se soustraire à un destin déjà arrêté.

L'on arriva à l'entrée de la capitale dans une effervescence frisant le délire; des hélicoptères tournoyant dans le ciel, une marée humaine telle que les confetti jetés des balcons n'atteignaient pas le sol, et une tension à son paroxysme. L'Etat qui jamais ne toléra le moindre petit rassemblement, fût-il pacifique, ne saurait, pensa-t-on, rester les bras croisés. Quelque chose allait se produire, quelque chose devait arriver. C'était fatal. Une explosion ou des détonations, puis des bousculades et des corps ensanglantés. Un remake d'octobre 1988. Les Algérois étaient là, par quartiers entiers. Au début incrédules, et touchés dans leur amour-propre, les Kabyles avaient néanmoins fait le déplacement, curieux de voir cette égérie sans armes qui avait drainé la moitié du pays derrière elle, telle une Fatima N'soumer des temps modernes; les Chaouis, les Mozabites et jusqu'aux hommes bleus, dans un élan de solidarité, étaient eux aussi sur les lieux, arrivés par bus entiers. Comme si tous les Algériens avaient compris que ce rendez-vous était trop exceptionnel pour être boudé.

L'Algérie, heureuse comme une mère comblée, regardait ses enfants regroupés qui, pour la première fois depuis leur glorieuse insurrection contre la France, oubliaient leurs querelles et se serraient la main, tous sentant qu'ils participaient, par leur adhésion fraternelle, à un happening inédit: une femme avait réussi l'exploit de les rassembler. L'ambiance était électrique, la fébrilité gagnant en intensité à chaque seconde. C'est à ce moment qu'on vit la limousine présidentielle s'avancer, se frayant lentement un chemin dans la masse compacte, puis une porte s'ouvrir aux pieds de la mystérieuse dame au bandeau. Mais celle-ci savait ce que cela signifiait _ elle n’était pas venue pour être reçue avec des dattes et du lait, puis périr par la trahison _ ; elle regarda simplement le chauffeur qui comprit. La porte se referma, et la luxueuse voiture sombre rebroussa aussitôt chemin.

La femme agita à nouveau son bras en cercle dans le ciel, se remit en marche, et la foule s’ébranla derrière, sentant qu’elle abordait la phase la plus cruciale de son itinéraire; voyant les mines se durcir, les femmes entamèrent djazaïrouna. Le Palais, son grand portail ouvert, la garde républicaine au garde-à-vous, scintillante dans sa tenue d’apparat : la longue marche s’achevait. Alors, les youyous fusèrent, stridents, et les visages se détendirent. La dame entra sans tarder, seule ; on ne devait plus la revoir. Disparue, comme happée par le ciel d'où elle descendit ce matin-là. Il s'en trouva, bien entendu, quelques uns qui y trouvèrent motif pour réfuter jusqu'à son existence, accusant les Marocains d'avoir créé cette immense hallucination collective afin de porter atteinte à la stabilité du pays, mais ils furent raillés et durent vite s'éclipser. Dehors, on dressa bivouacs, s’interrogeant sur l’objectif de la marche à laquelle chacun s’astreint sans contrainte, et trouvant à l’aventure similitude avec l'histoire du flûtiste dont les notes magiques débarrassèrent un royaume des rats qui l'infestaient. Sa voix plus forte que le brouhaha ambiant, un sage s’écria: ‘’ Braves gens, n’avez-vous donc rien compris ? Cette dame n’a fait que nous aider à surmonter notre peur ; maintenant que nous voilà en ce lieu où tout se décide, il nous appartient de prendre notre destin en main’’.

La rumeur rapporta plus tard que le Président accueillit lui-même cette dernière, et lui aurait dit: Je savais que vous alliez venir, mais je ne m'attendais pas à ce que ce fût de si tôt. C’était en 2019.

Histoire, Démocratie, Liberté, Vérité, l’on continue encore de disserter sur le véritable nom de la femme au bandeau ; certains ont avancé qu’elle était Roh, l’incarnation de l’âme des chouhada envoyée pour imposer la restitution au peuple de son indépendance confisquée. Peut-être, qui sait. Mais cela importe-t-il vraiment!

Bacha Ahmed, universitaire

(*) traduction du titre : oui mon fils, j’y étais !..

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Commentaires (3) | Réagir ?

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deradji nair

J'étais tenu en haleine pour croire à tout ceci mais qu'elle fut ma grande surprise quand cette femme n'était qu'une histoire kabyle des temps nouveaux et que celle ci ne connaitra jamais la naissance hélas car la paix ne viendra jamais du coté des anarchistes qui sèment la merde, abonde le racisme et le nourrissent et veulent nous ramener une seconde fois à l'age de la pierre. Non les algériens ne marcheront pas derrière cette femme kabyle à robe blanche mais à coeur noir plus que le charbon. Jamais jusqu'au jour où cette femme sera une algérienne qui ne fait aucune distinction entre les algériens et là ça ne sera pas la moitié de la population qui avancera mais tous les algériens sans exception y compris arabes en dehors des kabyles, chaoui et Mozabites car en réalité les kabyles qui se disent amazighs ne parlent pas de l'Algérie chaoui, arabe et Mozabite mais parle d'une algérien purement kabyle.

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Mohand Assam

J'AI FAIS UN REVE ;

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