Rencontre (presque) imaginaire avec le grand journaliste Bachir Rezzoug

Bachir Rezzoug
Bachir Rezzoug

Il marchait, il n’arrêtait pas de marcher, le sourire toujours chaleureux, embrassant tout l’espace, caressant de ses yeux des paysages humains marqués du sceau du plaisir, il parlait vite en articulant singulièrement les "r", maniant délicieusement le français tout en s’exprimant savamment dans une langue "dialectale" parfaite, il aimait beaucoup parler du métier de journaliste qu’il pratiquait en véritable artiste.

Par Ahmed Cheniki

C’était un homme libre qui n’avait pas peur de jouer avec les indélicatesses et les impertinences d’un présent caractérisé le plus souvent par l’absence de vrais combats dans une société formatée, chloroformée, meurtrie dans sa chair. Il prit une cigarette, me regardant, mais toujours le sourire en bandoulière : "Le journalisme est un métier difficile, exigeant de nombreuses qualités dont la première est la maîtrise de l’écriture journalistique, absente, et la seconde, le courage. J’ai toujours considéré le métier comme une véritable école d’ouverture et de patriotisme. Ecrire, c’est dire, c’est rapporter l’événement, le jauger, l’interroger et le diffuser, après maints travaux de vérification et de questionnement". Il s’arrêta un moment, souffla comme pour laisser le temps à son palais de goûter une furtive rasade d’un liquide libérateur, et continua, le sourire toujours en bandoulière, mais cette fois-ci pour m’entretenir de la liberté de dire, lui lecteur impénitent, l’amoureux fou d’Albert Londres, des écrivains latino-américains et de Woody Allen: "Il est des termes qui se conjuguent tellement à des réalités abstraites qu’ils perdent leur sens originel. La notion de liberté reste marquée par des équivoques et des glissements sémantiques et lexicaux très sérieux. Souvent, on entend des journalistes protester contre l’absence de sources alors que c’est lui-même qui doit chercher l’information en utilisant tous les moyens possibles pour atteindre son but. La quête de l’information implique une formation conséquente car celle-ci doit-être vérifiée et revérifiée avant d’être digne d’être publiée. L’usage des mots n’est pas aussi simple et facile que certains ont tendance à le penser. L’omission d’une virgule dans une dépêche a été à l’origine de la plus longue guerre européenne de l’Histoire.".

Ecrire, c’est une entreprise extrêmement belle et sinueuse, soutenait-il, surtout quand elle est associée à une sorte de courage singulier. Je me souviens,- étant à Constantine, pour un reportage à Révolution Africaine-, lui avoir téléphoné pour l’informer de graves manifestations qui se déroulaient dans cette ville. C’était en 1986, deux années avant les émeutes d’Octobre 88. Constantine brûlait. Bachir occupait dans l’hebdomadaire une place trop paradoxale : il était à la fois le directeur et le secrétaire général de la rédaction à titre informel. Il était au four et au moulin, pour reprendre une formule consacrée. Sa réponse était claire : Fonce. C’est la première fois qu’un journaliste allait couvrir dans la presse algérienne des manifestations musclées de contestation et de protestation. A la rédaction, c’est l’ébullition. Les uns, comme Kheireddine Ameyar, trouvaient que c’était suicidaire, trop peu de journalistes, comme Mouny Berrah, m’encourageaient. Tout le monde avait du respect pour cette dame, la plus grande spécialiste du cinéma et une journaliste hors-pair, décédée, il y a quelques années à Washington à la suite d’un arrêt cardiaque. Finalement, l’article est sorti, après âpres négociations qui ont duré des heures avec le titre quelque symptomatique de cette réalité : le vrai et le faux. En professionnel, il nous demanda de compléter l’article en donnant la possibilité aux ministres de l’intérieur, El Hadi Khediri, de l’enseignement supérieur, Abdelhak Brerhi et de l’éducation, Zhor Ouanissi qui, après avoir accepté, vont refuser de donner leur point de vue. Après la publication de l’article, un flux de pressions provenant du FLN de l’époque, inonda le journal, mais Bachir resta de marbre, défendant ce qu’il appelait le plus simplement du monde le "journalisme professionnel".

Il se souvint très bien de cet article et des réactions, il sourit encore et me dit qu’il avait tout simplement fait son métier de responsable de la rédaction : "Ce fut là une première dans la presse en Algérie qui, malgré la présence de quelques journalistes talentueux, faisaient ce que fait aujourd’hui la télévision, avec à la tête des médias des gens, écrivant souvent très mal et dont la fonction fondamentale est de faire les gardes-chiourme. La presse, c’est une dose d’imagination et de courage. Mais, bien entendu, beaucoup de professionnalisme".

Puis il évoqua la merveilleuse et singulière expérience de "La République" qui disparut au milieu des années 1970, après de belles années faites d’écrits de qualité et de belles envolées lyriques. L’impertinence allait être freinée par un pouvoir qui n’admettait pas la présence d’un discours différent. On ne trouva rien d’autre pour le tuer que d’arabiser le quotidien devenant tout simplement une vraie feuille de chou. Rezzoug n’oublia jamais cet accroc, il se mit à me raconter ce journal où pour la première, on osait appeler le président du simple nom de Boumediene. Celui-ci ne s’en offusqua pas. Bien au contraire, il aurait apparemment aimé cette manière de faire, mais par la suite, certains ne pouvaient pas supporter la liberté de ton du journal. "L’Algérie, c’était lui, sa propriété. Boumediene pensait faire le bien en muselant la presse et le peuple. Mais il n’aurait pas apprécié mon limogeage. C’est lui qui me l’a dit et il n’a rien pu faire. Mon métier, ce n’était pas de me faire des amitiés au niveau du pouvoir, mais de dire ce que nous considérions comme vérité. Le ministre de l’information de l’époque ne voulait pas entendre parler de moi, de Alloula, de Kateb…".

Le lexique va subir une révolution dans ce journal désormais marqué par une extraordinaire économie linguistique et spatiale. Les journalistes n’étaient pas des génies, loin de là, mais il réussissait à remodeler leur écriture et à les pousser à réfléchir à leur métier. C’était déjà un merveilleux pari. C’est à partir de cette période, c’était une première à l’époque, qu’on se mit à effacer les titres de Boumediene, trop longs que tous les journaux et les journalistes reproduisaient "Président du conseil de la révolution, président… " pour ne conserver que le nom propre, Boumediene sans le prénom. Mohamed Benchicou reproduira la même technique, par la suite, dans "Le Matin". L’homme qui a toujours cru à un journalisme de combat et de terrain m’apostropha ainsi pour mieux expliquer ses convictions : "Dans certains journaux sérieux, certes rares, dans le monde, on exige du journaliste une grande distance avec les faits et un éloignement permanent des espaces de décisions politiques et économiques, ce qui l’empêcherait de fréquenter les hommes politiques, les généraux et les décideurs. Toute proximité avec ces univers rendrait son projet sujet à caution, discutable et trop peu crédible. N’est-il pas utile d’appliquer la même logique dans nos écrits journalistiques, évitant ainsi de faire le jeu volontaire ou involontaire des tribus politiques ? Le journalisme est l’espace privilégié du manque et de la frustration. C’est aussi le lieu de l’humilité". Il gratta légèrement sa tête, fixa longuement ses chaussures bien cirées, lui qui s’habillait élégamment.

Nous vivions, poursuivit-il, une permanente chasse aux sorcières. Je lui dis que rien n’a réellement changé, lui qui disparut très jeune à l’âge de 66 ans et que le conformisme caractérise le terrain politique et médiatique tout en lui racontant ces belles petites hirondelles qui commencent à peupler le ciel lui apportant une dose d’impertinence et de contestation d’un territoire en déficit tragique de légitimité. Il sauta sur l’occasion pour me parler de la tragédie grecque, des damnés de Visconti et de l’insaisissable Nedjma de Kateb Yacine. Un mot sortit : Rupture, suivit d’un autre terme "changement". "Je me suis toujours attendu à de véritables changements, à une rupture possible entreprise par des embryons de mouvements, des jeunes, des femmes…On a toujours voulu freiner toute possibilité de changement en faisant sciemment courir le bruit qu’il n’y avait pas d’opposition et que le statu quo était une fatalité. Ce n’est pas vrai, la société exprime son ras-le-bol autrement, en boycottant la parole du pouvoir". Rezzoug est un grand patriote qui connut, très jeune, en 1958, alors qu’il était, à peine, âgé de 17 ans, les geôles coloniales, perdant son père, avocat, sauvagement torturé, et qui apprit à un âge précoce à faire un journalisme différent. Ses frères furent aussi arrêtés. Ce n’est donc pas sans raison que Bachir a toujours admiré Kateb Yacine, emprisonné, à 16 ans, lors des manifestations de mai 1945. Il est tellement pudique qu’il refuse d’évoquer sa carrière dès l’indépendance, faisant ses premiers dans un journal singulier, "Alger ce soir", dirigé par un certain Mohamed Boudia, un véritable "perturbateur au sein de la perturbation" et Serge Michel, un extraordinaire agitateur d’idées, un ami de Patrice Lumumba, ses aventures à "La République", à "Demain l’Afrique", à "Révolution Africaine"…A "Demain l’Afrique" (1977-1980), à Paris, patronné par Paul Bernetel, où il était directeur adjoint, il avait fait appel à de grands chroniqueurs, Maryse Condé, Mourad Bourboune, Edouard Maunick et quelques autres journalistes comme Josie Fanon qui va le retrouver à "Révolution africaine , côtoyant Abdou B, Mouny Berrah, Zoubir Souissi, Zoubir Zemzoum…Quand je lui demandai de me raconter sa carrière de journaliste, il me renvoya tout simplement à la lecture de son livre de chevet : "J’avoue que j’ai vécu" de Pablo Neruda. Il fit défiler des noms de journalistes qu’il appréciait comme notre monument Mohamed Morsli qu’on appelait affectueusement Aziz, un seigneur parmi les seigneurs, Maamar Farah, Zouaoui Benamadi, Boukhalfa Amazit, Akli Hamouni, Ali Bahmane…Il énumère l’histoire de ces interviews réalisés avec de grands noms comme Hô Chi Minh, le général Giap, le Che, Castro, Khomeyni, Arafat. Il se souvint de cet entretien avec François Mitterrand, il comprit vite, en le fixant dans les yeux, que le président français ne l’appréciait pas. "C’est vrai qu’en le regardant, je voyais défiler les images de mon père en sang, hurlant de douleur. Je ne le supportais pas. Il devina que je ne l’aimais pas". La discussion ne dépassa pas cinq minutes. Il me narra, en souriant, le triste épisode de la fermeture d’"Alger ce soir" par le ministre de l’information de l’époque, Bachir Boumaza qui n’admit pas une inversion de la légende d’une photo : à la place d’une image d’un volcan, on légenda ainsi sa photo :"La face cachée de la lune criblée de cratères" pensant que la rédaction le visait, lui qui portait les stigmates d’une vérole mal soignée.

Puis il se ressaisit et il se mit à me dire : "Tu sais, souvent, on désigne à la tête des rédactions les journalistes les plus médiocres, les plus malléables. Quand des erreurs sont commises : il brise le journal. Ce fut le cas avec Morsli, Benamadi par exemple. Parfois, certains journaux présentent des directeurs de journaux ou d’anciens responsables comme des commis de l’ "Etat" alors que celui-ci est privatisé. La discussion l’intéressa au plus haut point, il me sortit un extrait d’une déclaration sur l’état de la presse en Algérie qu’il a faite, il y a quelques années : "Si elle sort de son rôle de premier contre-pouvoir, elle n’a plus sa raison d’être." "Je crois, estime-t-il, que le véritable danger, c’est le pouvoir de l’argent. A choisir, je préfère que la presse soit aux ordres du pouvoir qu’à la solde du milieu des finances." "J’ai toujours milité pour un service public de la presse écrite. Je considère que le rôle du privé est incontournable». Décidément, ce grand Bachir est un véritable visionnaire. Désormais, l’argent pourrit la presse et clochardise le métier. Il sait que désormais les opérateurs téléphoniques, les concessionnaires automobiles, le privé parasitaire détruisent une presse aux lendemains incertains corrompue, en partie, par le pouvoir de l’argent. Il avait déjà dit tout cela, il y a déjà longtemps, lui qui estimait qu’un journaliste ne devait pas fréquenter assidument les milieux politiques, le cercle des affaires ou les cabinets militaires. C’est vrai que Bachir Rezzoug l’ami de Benzine, Issiakhem et de Kateb Yacine, le compatriote et le congénère d’Ibn Khaldoun, Bachir est né en 1941 à Theniet el Had, a toujours été marqué par le combat mené par les peuples vietnamien, cubain et africains (notamment la Guinée Bissau, le Mozambique et l’Angola). Ses yeux s’illuminent en évoquant Giap, Fidel Castro ou Amilcar Cabral qu’il avait rencontrés et qui l’ont toujours fasciné.

Il but une gorgée, puis je ne sais comment, il bifurqua vers d’autres sujets, les digressions étaient légion, son discours prit la forme sinusoïdale. Il n’existait pas, me dit-il, contrairement à ce qui se disait, des "commis" de l’Etat, mais de simples commis des personnes au pouvoir qui les ont désignés.

Bachir souriait, souriait toujours, il riait même aux éclats, avec des yeux brillants qui ne cessaient de cligner, il aimait énormément les belles choses, il ne s’en privait pas. Il fallait le voir quand il travaillait, silencieux, calme, ses lunettes tombant sur son nez, il s’écoutait réfléchir. Il avait aussi des colères torrentielles. Mais vite, le sourire prenait le dessus chez cet homme qui aimait énormément aider les jeunes journalistes. A Révolution africaine, il appréciait des jeunes qui faisaient leurs premiers pas dans la presse, Keltoum Staali, Smail Dechir, Samia Khorsi, Nacer Izza et bien d’autres.

Rezzoug me regarda profondément puis se lança dans un long monologue : "C’est à Révolution africaine, de 1985 à 1988, qui a vu un certain nombre de journalistes, en désaccord avec Kamel Belkacem, le directeur d’Algérie-Actualité, rejoindre cet hebdomadaire, comme d’ailleurs d’autres qui sont venus d’El Moudjahid et de l’APS, que j’ai réussi à imprimer ma patte à un journal composé essentiellement de plumes emblématiques de l’époque et des jeunes qui entamaient le métier de journaliste. La première révolution va concerner la page culturelle qui va s’étendre à plus d’une dizaine de pages et aussi à la présence du reportage et de l’enquête, ne négligeant nullement la dimension iconographique. Je faisais très attention à la photographie. Medjkane et Amirouche avaient trouvé leur bonheur, je supervisais tout, tout en laissant énormément de liberté aux journalistes. De grands auteurs allaient écrire pour le journal : Mostefa Lacheraf, Rachid Boudjedra, Mourad Bourboune, Abdelhamid Benhadouga et bien d’autres. Je bénéficiais du soutien du directeur général de l’époque, Zoubir Zemzoum, pour faire de ce journal un espace d’information et un centre de rayonnement culturel, j’avais tenté de mettre un terme à cette distinction forcenée arabe-français, en faisant appel à des journalistes et des auteurs, écrivant en arabe, qui, leurs textes traduits, se voyaient en train de dialoguer avec un autre public.".

Il finit son verre, me salua et partit, tout en souriant tout seul.

A. C.

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Commentaires (1) | Réagir ?

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Mohand Assam

tout le monde se souviendra de sa générosité.

Paix a son âme.