Les patrons achètent la presse : "El Khabar" veut se vendre au plus offrant !

Le groupe El Khabar ouvrira son capital au plus offrant.
Le groupe El Khabar ouvrira son capital au plus offrant.

La crise qui semble aujourd’hui secouer de nombreux titres de la presse pose un sérieux problème révélant encore une fois la fragilité d’un secteur dit privé ou que certains affublent frauduleusement de l’adjectif qualificatif "indépendant".

Par Ahmed Cheniki

Parti d’une loi sur l’information et d’un décret, rédigés sur mesure en 1990, en fonction des rapports de forces politiques de l’époque, la constitution des titres privés, telle qu’elle avait été mise en œuvre, augurait déjà de l’anarchie et des désordres qui arrangeaient les journaux en place et les espaces gouvernementaux. L’ambiguïté marquait et marque le territoire. Il se trouve que chacun rognait sur l’espace public qui devenait le lieu et l’enjeu de constructions idéologiques et politico-économiques qui font de ces journaux les défenseurs zélés d’une illusoire "économie de marché". A lire les textes d’El Watan, d’El Khabar, d’Echourouk ou d’En Nahar par exemple, en dehors de quelques différends idéologiques, la ligne éditoriale et idéologique se réduisait à cette satanée "libéralisation" de l’économie et à un processus de désétatisation, alors que les "patrons" des journaux cherchent à bénéficier des dividendes de l’Etat (aides à la presse).

Cette contradiction est apparente dans le discours des médias en Algérie qui semble prisonnier du discours dominant sur le plan économique caractérisé par une fascination extrême des sermons de boites comme le FMI ou la Banque mondiale et une propension à personnaliser les questions politiques nationales. Il y a un jeu quelque peu malsain entre les journaux et les gouvernants à propos de la distribution de la manne publicitaire qui constitue l’argument-massue de tout débat et de toute possibilité d’autonomie. Il faut le souligner, ayant exercé, dans quelques journaux, je ne peux que témoigner de l’impossibilité de l’existence d’une presse relativement autonome, encore marquée par les rapports faits de séduction-répulsion avec les pouvoirs publics, et de pratiques extrêmement tribales et féodales des relations du politique avec les entreprises de presse. Ces derniers temps, quelques titres qui refusaient de la publicité parce qu’ils en avaient suffisamment, comme El Watan et El Khabar, se mettent à vivre une situation de vaches maigres. La pub entre désormais à dose homéopathique. Il y eut des luttes d’intérêt qui avaient permis à ces journaux de posséder leurs espaces de diffusion et leurs imprimeries, mais sans que les choses ne changent au niveau de la gestion de l’information et des relations avec les salariés (journalistes et techniciens).

Nous apprenons qu’El Khabar qui vivrait une crise parce que les bénéfices sonnants et trébuchants se raréfient, serait prêt, à ouvrir son capital à 100%. Le nom d’Issad Rabrab, le patron de Cevital est avancé. C’était prévisible. Mais ce qui est absurde dans les déclarations des responsables du journal (El Khabar), c’est ce que l’entreprise ne serait pas déficitaire. La logique de l’équipe pose sérieusement problème et montre que ce qui serait important, à leurs yeux, ce sont les recettes, faisant abstraction d’une ligne éditoriale. D’ailleurs, quel est le journal qui dispose d’une ligne éditoriale cohérente, claire ? Ce qui est tragique dans cette affaire, c’est le fait que les journaux sont prêts à se vendre au plus offrant. Interrogés par TSA, le président du conseil d’administration d’El Khabar et le DG de KBC télévision ne soufflent mot de la question de l’autonomie, du sort de leurs employés et de la question fort délicate de l’orientation de l’information comme si une entreprise de presse se réduisait exclusivement au volet commercial.

La vente d’El Khabar, alors qu’il serait toujours bénéficiaire, montre, si on comprend le discours de ces deux responsables, le grand intérêt porté aux affaires d’argent aux dépens de la démarche journalistique. Ce n’est pas la première fois qu’Issad Rabrab ou un autre "patron" achète un journal. Il y eut l’histoire de Liberté qui a vu Rabrab rogner progressivement les parts des trois associés, avant d’acheter la totalité, malgré l’opposition d’un des membres de l’équipe. Avec cette volonté, attendue, pas du tout imprévisible, de squatter le monde de la presse notamment dans les conditions actuelles, va encore restreindre davantage les espaces d’expression déjà tragiquement amoindris.

Les jeux de la manipulation ne sont jamais absents. De nombreux journaux et télévision sont la propriété de responsables politiques et militaires ou de patrons d’entreprises économiques/ Issad Rabrab, Cevital, Ali Haddad, Mohamed Betchine…Cette concentration de la presse aux mains de l’oligarchie politico-financière est l’expression du fonctionnement ambigu des structures institutionnelles. La proximité des journalistes avec les responsables politiques et militaires et les patrons fragilise le métier et oriente tragiquement l’écriture journalistique. Ce n’est pas surprenant de lire dans la presse de nombreux articles plaidant pour l’économie de marché, la privatisation des entreprises publiques et du capital financier et le désengagement de l’Etat, alors que tous les journaux ambitionnent de bénéficier du soutien de l’Etat.

Les chaînes de télévision et les sites d’information internet ne dérogent pas à cette règle. Sur une trentaine de chaînes privées, au moins six appartiendraient à des entrepreneurs connus : Numidia News (Tahkout), Echourouk TV (Mazzouz), Ennahar TV (Anis Rahmani), El Djazaïria TV (Ayoub) et Dzair TV (Haddad)…Certains patrons possèdent également des journaux : Liberté (Rebrab), Le Temps (Haddad), L’Authentique-El Acil (Betchine)…

A. C.

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Commentaires (2) | Réagir ?

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sarah sadim

Et après, que Haddad ou un groupe opaque du clan présidentiel achète et El Khabar et El Watan, cela sera inutile et grosse idiotie.

D'abord ces deux journaux nés dans les compromissions et les complaisances conjoncturelles ont perdus leurs protecteurs avec le départ en retraite du DRS de Toufik, ensuite ils ne faisaient que l'interface du pouvoir en s'essayant à créer faussement une critique politique de la presse en connivence avec le pouvoir lui même.

Quoi des "cocottes minutes" pour faire passer le trop de pression des opinions.

Fin de missions ils vont prendre le "blé" et s'en tirer la "queue entre les pattes", quelle parodie de mauvais gout.

Au fait ils s'inspirent dans le caln présidentiel du lobby Sioniste internationnal, croyant gérer le monde par les mass médias, seulement les "Anes de Bouteflika" n'ont ni le savoir faire ni les objectifs des autres, qui d'ailleurs réflichissent sérieusement avec nos voisins Marocains comme débarrasser l'Afrique du nord de cette paysannerie grotesque au sommet d'Alger.

Allez sauve qui peut les pseudo patrons de ces deux journaux se tirent avec plein d'oseille pour la transaction.

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Quelqun EncoreQuelqun

Bonjour,

Soit vous êtes et nous sommes tous naïfs au point de penser que la profession de journaliste pourrait échapper à toute tendance ou penchant, soit l'Algérie constitue un cas à part et vous nous offrez l'occasion de le découvrir.

En d'autres termes, le journalisme indépendant claironné un peu partout est un pur leurre lorsque l'on sait, par exemple, que ceux que l'on appelle les patrons de presse se nomment Lagardère, Boloré... mais il n'y aurait qu'en Algérie que nos valeureux journalistes vivraient d'amour et d'eau fraîche.

Personnellement, j'ai une petite préférence pour celles et ceux des journalistes qui affichent clairement la couleur d'entrée de jeu comparés aux "Saints" de la profession. Vous ne pouvez pas exister en tant qu'organe de presse sans fonds (financiers) investis par des groupes industriels ou autres. Il existe ce que l'on appelle la presse "subventionnée", mais là encore s'agit-il d'une presse complètement indépendante? Même le plus célèbre des "indépendants", j'ai nommé Médiapart et son inamovible directeur (E. Plennel) ne peut pas se targuer d'être complètement indépendants lorsque l'on sait qu'il compte exclusivement sur l'auto-financement; un modèle économique qui peine à tenir la route face à la concurrence.

Ceci pour dire qu'il ne faut pas feindre de découvrir (ou redécouvrir) l'évidence. Al Khabar ou d'autres organes de presse sont des entreprises avec des employés, des intérêts... qui doivent assurer leur survie en s'appuyant sur des capitaux sûrs et solides. Quant à la chanson "presse indépendante" ayant eu beaucoup de succès en Algérie durant les années 90, il faudra peut-être passer à autre chose et, pourquoi pas, une nouvelle paire de lunettes pour vieux percevoir l'évidence.