Rencontre (presque) imaginaire avec Abdelkader Alloula

 Abdelkader Alloula sur scène
Abdelkader Alloula sur scène

Décidément, Alloula ne change pas, il est ponctuel, il est là, dans ce café pourri de Bab el Oued, flanqué de son acolyte, l’inénarrable M’hamed Djellid, un sociologue de grand talent qui risquerait si on ne le mettait pas en garde de monopoliser la parole.

Par Ahmed Cheniki

Abdelkader sourit, il connait Djellid de très longue date, M’hamed continue à évoquer les origines de la tragédie tout en philosophant sur l’idée de citoyenneté qui serait au cœur du conflit tragique opposant la puissance divine et la volonté humaine. Je lui repris de force la parole pour demander à Alloula d’évoquer son expérience du "théâtre de la halqa" tout en le provoquant en soulignant les limites de ce travail qui ne pouvait correspondre aux souhaits de l’auteur : je lui dis tout de go que le goual et la halqa, une fois sur scène, perdent leur statut originel pour épouser les contours de la structure théâtrale. M’hamed n’en peut plus, il voudrait encore intervenir, mais Alloula le somme de le laisser parler : tu sais, Ahmed, c’est vrai que le travail mené était ambitieux.

Nous voulions rompre avec le moule aristotélicien et permettre au théâtre de rencontrer un autre public. J’étais conscient de la difficulté. Brecht lui-même a connu pareille mésaventure. D’ailleurs, il l’explique très bien dans ses lettres et ses textes de 1955, reconnaissant le poids de l’héritage de Stanislavski, notamment pour tout ce qui touche "les actions physiques et la mémoire affective". Alloula s’arrête un moment, il respire un coup…Profitant de cet arrêt inattendu, M’hamed se met à évoquer l’importance de ce théâtre dans la mise au jour des contradictions sociales caractérisant la société tout en glosant sur les vertus de l’Histoire comme vecteur central du mouvement social et les jeux complexes du matérialisme dialectique, évoquant tour à tour les articles de Marx et de Lénine sur Balzac, Eugène Sue et Tolstoï. Complices, ces deux amis ont une connaissance extraordinaire du théâtre qu’ils n’hésitent pas à mettre en relation avec le mouvement social.

Alloula, je ne sais comment, me sort de son paquetage en loques les souvenirs anciens d’une rencontre à Damas en 1982 où nous avions participé à un colloque consacré au théâtre afro-asiatique. Il se mit à raconter ces belles escales faites d’anecdotes et de discussions sérieuses avec Aziz Nesin, Mahmoud Darwish, Mou’in Bsissou (le véritable auteur des vers cités par Djaout pour illustrer un papier sur le poète palestinien : si tu te tais tu meurs. Alors dis et meurs), Van Din Thu, le Vietnamien qui avait eu l’ingénieuse idée d’offrir une squelettique rose fanée, c’était l’une des rares qu’il avait trouvée dans cet espace désertique à un soldat syrien à Kenitra au Golan, cette soirée aussi belle que rieuse avec Dorid Laham. Alloula devint subitement intarissable, comme un camion qui passe, imposant notre silence : le théâtre a une fonction sociale. J’ai toujours cherché à toucher les petites gens, c’est pour cette raison que je me suis battu pour jouer dans des lieux ouverts. J’ai essayé de m’enrichir des expériences du conteur, de Ksentini, de Meyerhold, Brecht, Kantor, Mnouchkine…, refusant de vivre à l’étroit, mais plutôt de mettre en œuvre un théâtre qui se soucie des solidarités humaines, loin des visions particularistes. Malheureusement, certains se sont accrochés à la halqa comme si c’était un retour aux sources, alors que ce n’est pas ça, mon propos se voulait universel. Son visage s’anime, il devint rouge, il reprit une autre cigarette, une Afras, prenant à témoin M’hamed qui semblait perdu : Tu sais, nous avions connu dans notre pays de belles expériences. Le théâtre affichait souvent complet. Nous nous respections.

C’était après l’indépendance. Hadj Omar, Kaki, Mustapha Kateb, Mohamed Boudia, Allel el Mouhib…étaient des monstres de la scène. J’étais jeune en 1962-63 quand je faisais partie de l’équipe qui avait rédigé le fameux manifeste du théâtre, avec Boudia et Kateb. Il rajeunissait et embellissait en évoquant ses souvenirs, regardant continuellement ses doigts jaunis par la cigarette, il fumait beaucoup, c’était une véritable cheminée humaine, il allait continuer quand subitement apparurent deux silhouettes élégantes quelque peu cachées par un épais brouillard, le peintre Mohamed Khadda, d’une timidité maladive et le sociologue Abdelkader Djeghloul, jovial et souriant qui me pria de transmettre ses salutations au journaliste d’Algérie-Actualité, Mohamed Balhi. Même Khadda et Djellid qui ne peut rater l’occasion d’en ajouter une me chargèrent de saluer les amis. Il y avait derrière eux un poète transi par les traces indélébiles de la torture, Bachir Hadj Ali. Mais contre toute attente, ce beau monde observa un silence sombre et méditatif laissant le soin à Abdelkader de parler, de se raconter : Le théâtre et l’art, en général, sont une aventure délicate, douloureuse. Des «amis» t’abandonnent en pleine route, d’autres te rejoignent et te donnent envie de poursuivre le combat. Sais tu, je sais que tu le sais, que j’ai bouffé de la vache enragée, j’ai été licencié, mis au chômage par Taleb el Ibrahimi, j’ai connu la trahison d’ «amis» qui avaient fait circuler une pétition injuste contre moi voulant freiner mon expérience de la coopérative du 1 mai. Je leur pardonne, je savais, à l’époque, qu’ils avaient été instrumentés pour des raisons politiques. Mais je n’ai jamais cessé de me battre, de servir ce pays. J’ai toujours eu comme phrases de chevet ces vers de l’immense poète turc, Nazim Hikmet :

Moi un homme

Moi Nazim Hikmet poète turc moi

Ferveur des pieds à la tête

Des pieds à la tête combat

Rien qu’espoir

J’ai vu les yeux de Khadda et de Hadj Ali s’illuminer à l’écoute de ces vers de Hikmet. Djellid, hyper sensible, laissa couler quelques larmes, jamais silencieuses, inondant subitement les cœurs de ses compagnons d’une eau purificatrice…Alloula ne s’arrêtait pas, il poursuivait son discours, rien ne pouvait freiner cette ardeur à témoigner : Je ne sais pas pourquoi je saute du coq à l’âne, mais je vais te raconter cette histoire du conseil national de la culture (qui s’était substitué au ministère de la culture durant la période Hamrouche) avec Benhadouga, Mohamed et bien d’autres amis. Nous voulions tout changer, c’était un moment extraordinaire. Tu te souviens, Ahmed, je t’avais fait appel. Mais vite, nous nous étions rendus compte que beaucoup ne voulaient pas que cette expérience aboutisse. C’est du passé, parlons du présent. C’est à toi, mon cher Ahmed, de nous raconter ce que vous faites. Comme toujours, M’hamed Djellid m’interrompit et reprit la parole, sans discontinuer. Nous nous mimes tous à rire. Leurs regards disent l’espoir de changer les choses. Encore, Nazim Hikmet à la rescousse. Le généreux Bachir Hadj Ali replace ses lunettes et conclut la discussion en poésie :

Lequel sera vainqueur humilié

Lequel sera grand dans la défaite

Dans quel pays sur quelles frontières

Ce vent hurlera t-il ?

Déchiré par la lance la plus haute ?

Il soufflera sur cet enfer imaginaire

Mais ici la foule meurt de faim

Qui triomphera ce jour là

Des gens de la ligne droite ?

Seront-ils circoncis ?

Nus des pieds à la tête

Exclus des cercueils plombés ?

Seront-ils accueillis par une lame indienne ?

Rougie de sang pour plaire ?

Qui triomphera de ce jeu barbare

Avec ses menaces et ses promesses vaines

Qui triomphera de la terreur

Et des puissances anonymes ?

A. C.

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