Les miroirs menteurs de l'exil (II)

Kateb Yacine a longtemps d'écrivain public aux ouvriers algériens en France.
Kateb Yacine a longtemps d'écrivain public aux ouvriers algériens en France.

Ainsi l’identité serait-elle une quête perpétuelle de soi et l’exil, une usurpation et un vol à l’arraché de soi.

Cet exil-là où les odeurs des printemps qu’on a passés au "bled" deviennent simples réminiscences d’un passé qui n’a pas de nom, cet exil-là où l’on saute sur des occasions, cet «expatriement» qui nous écrase par ses miroitements et nous oblige de ce fait à s’adonner à ses étreintes et à caresser des rêves inassouvis, de partir, partir, loin pour ne plus se ressouvenir, effacer les espaces qui nous interpellent, les traces et l’odeur des mains qui nous ont touché, les silhouettes ayant frôlé nos corps, les regards qui ont croisé nos yeux, le rythme chaloupé des berceuses enfantines, les ondes positives des brises qui nous ont effleuré un soir d’été autour d’un thé familial, et comble de malheur, cet exil-là nous pousse à oublier «le bled» qui nous a vu grandir. Ce terme-là à sensations provoque d’ailleurs en nous un sentiment de douceur mêlé d’éloignement et d’ennui jumelé de tristesse. Cela est vrai d’autant plus que la patrie des origines reste à jamais notre unique confident, notre âme inspiratrice, les rides qui nous sillonnent le front et plus que tout autre chose notre amour du cœur.

En ce sens, on peut volontiers dire que l’exil n’est pas seulement «territorial» mais aussi et surtout «spirituel» car même si l’on s’expatrie corporellement, nos pensées s’accrochent obstinément à ce qui nous est familier, à ce qui nous est consubstantiel, maternel et fraternel. Raisons ayant peut-être fomenté cette étroite imbrication entre la terre, l’identité et la mère. Cette dernière est à l’image de la patrie, un être irremplaçable, affectueux et plein d’égards envers ses enfants. La mère est à la fois porteuse d’une charge d’amour symbolique sans commune mesure en notre for intérieur et d’un désir d’accaparement sans partage de nos êtres, la mère est un aimant qui nous attire pour nous engloutir dans sa tendresse. Dans son roman célèbre "Nedjma", le poète algérien Kateb Yacine (1929-1989) met en évidence ce rôle d’épouse, de maîtresse, de concubine, de mère et de sœur de la belle"Nedjma". Cette dernière signifiant "étoile" n’est autre en réalité qu’une précipitation symbolique de la patrie originelle "al-Jzaîr" aux consonances météoriques sur une "Algérie" colonisée, déchirée, blessée et surtout «exilée» d’elle-même. L’expatriement de "Nedjma" est en partie du à sa perte, à ses divagations et à ses multiples questionnements. Qui est-elle ? Que cherche-elle? D’où vient-elle et qui sont ses origines? Du sang mêlé à l’origine obscure, il n’y a qu’un pas à franchir, une bavure à commettre, un destin à transgresser et "Nedjma" en paye les frais dans sa chair et son esprit car ses amours éphémères ne sont qu’une preuve supplémentaire de la déchéance de son identité et de sa chute dans les abîmes. Si l’on veut "Nedjma" incarne l’origine perdue et l’identité éparpillée de la mère, de la sœur, et de notre patrie «l’Algérie» puisqu’elle-même née de liaison illégitime, en perpétue les frasques et crée l’ambiguïté.

A ce titre, ni "Kamel", son mari, ni les quatre autres amants (Lakhdar, Mustapha, Rachid et Mourad) n’ont pu vraiment conquérir le cœur de cette «séductrice» sauvage et insatiable. On peut tout de même affirmer que "Nedjma" est l’identité elle-même dont l’apprivoisement nécessite de la patience, de la finesse, de l’art de séduire et surtout de la malléabilité émotionnelle d’autant plus qu’elle est une construction continuelle et diversifiée avec différentes composantes psychologique, sociologiques et humaines. L’image de l’Algérie décrite par l’éminent Kateb Yacine mérite à elle seule le nom de «l’exil»: exil à la fois de sens, de sentiments, d’amour charnel et d’amour platonique. En termes plus simples, «exil intérieur». On est en quelque sorte en présence d’une dichotomie aberrante entre appartenir à quelqu’un et s’appartenir à soi, c’est-à-dire que ces variables (moi et soi) livrent bataille l’une à l’autre sans arriver à un accord commun. C’est peut-être aussi de cette logique que le mot "Al-Jzaîr" (îles éparpillées) tire son nom. A dire vrai, tout le génie du grand Kateb s’y trouve exploité. C’est inéluctablement dans cette étape cruciale que naît l’espace de «la marge». Les êtres fragiles, sensibles, les "honnêtes hommes" comme on dit qui regardent le monde, l’observent et l’analysent, refusent de se compromettre et d’accepter la déformation de la réalité car disons-le en termes plus clairs, l’exil est menteur vu que la perte qu’il présage ne vient qu’après coup, après les pas osés que l’on enjambe, les incessantes démarches que l’on entreprend, les projets que l’on échafaude et tout le toutim. Certes on est tous quelque part des «ici-liens» dirait l’humoriste franco-marocain «Djamel Debbouz», des hommes qui habitent dans le petit coin, des femmes qui préparent le couscous, des gamins chahuteurs mais naïfs et des filles pudibondes mais malicieuses.

Néanmoins, on a appris tout de même à être nous-mêmes là où l’on est plus et autre là où l’on est, c’est l’exil de mots qui nous berce, l’exil de l’imaginaire qui nous hante et celui de la pensée qui nous lie. C’est pourquoi on n’est plus exilé là où l’on nous exile et exilé là où l’on ne nous exile pas. C’est extrêmement difficile à comprendre car il y a un peu de philosophie là-dessus et que tellement les réflexes humains agissent par contradiction, trouver l’essence des choses dans la clarté des phénomènes s’avère impossible. On ne doit pas perdre de vue en ce sens que si l’on est à priori des "ici-liens", c’est-à-dire, des citoyens du monde, on serait à tout le moins amené à accepter ce destin de "nomades", ces êtres en chair et en os qui se déplacent, émigrent et quittent leurs territoires dans un mouvement de transhumance qui les mène aux frontières de l’inimaginable. De tout temps, ce sont les gens de la marge qui ont façonné l’histoire humaine. Ceux-là même qui sont trempés de souffrances, mis à l’écart par les regards désapprobateurs, et taxés de parias. Des «hommes du silence» qui regardent en spectacle le monde bouger, en train de livrer ses secrets et de déambuler à travers les rues. Des hommes de marge qui refusent d’émarger leur empreinte au bas de page de l’histoire. Ceux-là qui, au lieu d’engranger les amertumes ainsi que de déceptions et devenir des "hommes de ressentiment" qui se taisent et s’immergent dans ce ce que le philosophe allemand Friedrich Nietzsche (1844-1900) appelle "Die Kulturluge" (le mensonge de civilisation),s’arment toutefois de cette fameuse "culture de résistance" chère à l’éminent intellectuel américano-palestinen Edward Said (1935-2003). Laquelle culture qui privilégie l’observation à l’action, la contemplation à l’agitation, la précision aux dérapages sémantiques car observer est plus qu’un art, il est on ne peut plus un talent. Observer ces regards qui foudroient, ces sourires frelatés et hypocrites, ces mots pleins de demi-teintes et ces fausses apparences qui veulent nous tromper en permanence est la mission du marginal. Mais qu’est qu’un marginal? La réponse est la suivante: c’est un être unique et divers, pluriel et isolé, à la fois ambigu, transparent et obscur, un être aux vies qui s’entrechoquent et aux destins plus que contradictoires. Il est cet "autre" être "solitaire mais solidaire" comme le résume le philosophe Albert Camus (1913-1960). Les exemples dans l’histoire en sont légion à commencer par Edward Saïd lui-même, né en Palestine, le penseur passe la plus grande partie de sa jeunesse en Égypte pour émigrer par la suite aux États Unis. Trois vies du «citoyen du monde» fort distinctes mais un seul destin d’"homme marginal".

Voué aux gémonies en Palestine et en Égypte parce qu’il est chrétien et aux États Unis parce qu’il a refusé de cautionner et d’hypothéquer l’avenir de Jérusalem par les faucons et les néo-conservateurs de la maison blanche. Étant chrétien, il a ressenti une certaine mise à l’écart dans des sociétés foncièrement musulmanes dans le cœur et l’âme. Néanmoins, à cheval entre deux cultures, il a su incarner la stature d’un "intellectuel organique" au sens gramscien du terme, celui qui fédère sans les mélanger les notions de l’objectif et du subjectif, du général et du particulier, la cause de son peuple et la question de l’humanisme universel. A en croire ses dires, de son vivant, des milliers de lettres de menaces lui parviennent à son domicile afin de le dissuader de son engagement. L’épopée d’Edward Said est incontestablement semblable en bien des points à la personnalité "juive" résistante, le célèbre linguiste américain «Noam Chomsky»qui, lui, subit un "exil intérieur" et à l’intérieur du territoire de son propre pays en raison de ses prises de positions courageuses en faveur des causes justes dans le monde au rang desquelles l’on trouve l’épineuse tragédie du peuple palestinien, cette grande "hogra" de tous les siècles: "un patriote exilé et un exilé dans le patriotisme" telle est l’image que l’on peut coller à la personne de Chomsky. Ce profil n’est pas le seul apanage des deux personnalités citées, l’écrivain français «Jean Giono» (1895-1970) à titre d’exemple est, quant à lui, la représentation pure et simple d’un «objecteur de conscience» ayant rejeté catégoriquement les guerres et les conflits en Europe et dans le monde entier "je préfère être un allemand vivant qu’un français mort", déclare-t-il en 1937 pour clarifier sa positon de pacifiste qui l’a mis dans une posture un peu risquée vis-à-vis de son pays à la veille de la seconde guerre mondiale. Mais Giono a continué d’assumer son destin du «marginal» jusqu’au bout en se posant à la périphérie des êtres et des choses et en s’octroyant la mission d’ «exilé du territoire des pensées communes» et des paradigmes imités et imitables de la "bien-pensance", voire les modèles prêts-à-porter de l’intelligentsia.

Aussi étrange que cela puisse paraître, la marge ou les marges avaient été tout au long de l’expérience de l’homme sur terre, un exemple de dynamique sociale, de vivacité d’esprit, et de la turbulence d’inventivité, la race humaine puise son énergie créatrice de ce terreau fertile que furent ses cotes négligés et ses éléments disparates, l’apport de l’exil au patrimoine immatériel de l’humanité demeure par contre un chef d’oeuvre d’art mal exploité. En découvrant son réel être, Jean Giono a découvert l’exil de l’imaginaire, cette création "idéaliste" qui l’a porté au summum de la littérature mondiale. On peut s’exiler spirituellement parce qu’on porte une idée qui dérange, une théorie subversive, des schèmes de pensée qui pourraient sortir du cadre général. Le penseur tunisien Ibn Khaldoun (1332-1406) a, lui aussi, vécu les terribles péripéties de l’exil, entre respectivement trois pays la Tunisie, terre de sa naissance, l’Algérie, terre d’adoption et du cœur où est née sa fameuse œuvre "Prolégomènes", plus exactement à Tahert, actuelle Tiaret, capitale de la dynastie des Rostémides et l’Égypte, terre de la politique, des tractations et de sa mort. L’expérience de ce célèbre concepteur de «Ilm Al-Umran», ce qui peut se traduire en nos ères modernes par le vocable de «sociologie», est iconoclaste car son statut de cadi, instituteur, exégète, historien et interprète ne s’est affirmé réellement que grâce à ses différents périples "exils" entre les pays arabo-musulmans (Syrie, Égypte, Ouzbékistan et Asie mineure). Sa rencontre décisive avec Tamerlan (1336-1405), ce guerrier turco-mongol qui eut l’intention de conquérir l’Égypte et la Syrie qui furent à l’époque en grande partie sous la férule des Mamelouks a été une occasion en or pour lui afin de s’affirmer en tant qu’historien qui subjugue par ses qualités et ses connaissances un roi terrible et sanguinaire.

En ce sens, l’exil est formateur et instructif, les gens qui voyagent s’illustrent souvent par leur compréhension facile du monde puisque, il est bien de le rappeler, l’exil ne s’effectue pas seulement entre un pays et un autre, mais même entre un village et un autre, une ville et une autre. On ressent qu’on est exilé dès qu’on franchit le seuil de la porte vers la sortie, le bercail est un lieu de recueillement, de tranquillité et de sureté morale. Ainsi l’exil est-il dans ce contexte pluriel et se manifeste de différentes manières: attachement, chagrins, rupture, adieux…etc. Mais le plus souvent, c’est l’exil spirituel qui provoque plus de dégâts moraux à l’âme humaine dans la mesure où il la pousse inexorablement dans ses derniers retranchements de survie. En réalité, l’humain où qu’il soit est sujet à l’inconstance. En conséquence, il lui est difficile de voir en précision sa réalité intérieure telle qu’elle est et telle qu’elle se présente. Le roman "Voyage au bout de la nuit" de son auteur français Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) raconte justement cet exil dans l’horreur et l’abjection, "Barmadu", le protagoniste principal, incarnation subtile de Céline, se sent hors de lui dans un univers indifférent aux valeurs et à la morale consensuelles du groupe social, un monde de guerre, somme toute, atroce où tout est voué à l’ignominie et au désordre. Ce genre d’exil se trouve également mis en évidence par l’écrivain anglais Joseph Conrad (1857-1924) dans ses deux célèbres romans "Au cœur des ténèbres" et "Nostromo" où il se livre à une dissection minutieuse de l’âme humaine primitive et sauvage que voilent les concepts de civilisation et de modernité sous les fausses parures de progrès. Encore faudrait-il revenir hinc et nunc et à juste raison sur le concept d’"El-ghorba" qui rejoint dans sa signification polysémique ce "coucher du soleil" qui embrase les cœurs. Ce lieu sombre où il n’y a plus du soleil, plus de chaleur, plus de sourires, à part ceux de l’inspiration profonde qu’invoque la froideur des souffrances. Mais "El-Ghorba" est-elle la vraiment l’interprétation la plus exacte du mot exil ? La réponse est inéluctablement dans l’expectative car personne à ce jour ne pourrait nier qu’indépendamment de son pouvoir de nuisance sur les esprits, l’exil est également un renforcement et un enrichissement de l’humain en ses fondements psychologiques et sociaux.

K. G.

Lire la première partie : Les miroirs menteurs de l'exil (I)

NB.: Cette chronique déjà publiée en 2011 par le Quotidien d'Oran. Nous avons accepté de la republier sur proposition de l'auteur, mais aussi et surtout pour sa grande profondeur, sa pertinence et sa terrible actualité.

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