Académie algérienne de la langue amazighe : nécessité d’un bref aperçu (II)

La revendication de identité amazigh est passée par plusieurs étapes avant sa  timide reconnaissance.
La revendication de identité amazigh est passée par plusieurs étapes avant sa timide reconnaissance.

S’il y a volonté réelle, il est certain que l’académie jouera un rôle important dans l’aménagement et le développement de la langue amazighe.

Par Mohand Oulhadj Laceb

Influence de l’académie sur l'évolution de la langue amazighe

1. Rôle complexe ou défi à relever

Les premières tentatives de diffusion du tamazight en dehors du cercle privé, comme au sein de certaines associations culturelles grâce à des initiatives individuelles, son introduction dans quelques établissements scolaires suite à la grève du cartable de l’année scolaire 1994-95 en Kabylie, le renouvellement de la presse en langue kabyle ou les tentatives d'alphabétisation des adultes dans cette langue, sont restées assez timides jusqu’à nos jours. Parallèlement, cela n'empêcha pas la société amazighe de manifester avec force sa demande de normalisation de la langue. En particulier, pour le kabyle, dès les années 60 (et même avant) on a tenté d’établir des règles de base pour atteindre l’objectif de description de l’orthographe, du lexique, de la morphologie, de la conjugaison, etc.

Le travail de normalisation qu’effectuera l’académie rencontrera des réticences d’opposants à une langue unifiée considérée comme artificielle. Il est vrai que standardiser ou unifier une langue qui se présente au plan sociolinguistique sous formes de plusieurs langues aux aspects à la fois semblables, variables et communs s’avérera une besogne délicate dont l’enjeu déterminera l’avenir même de cette langue. Si l’on cherche la faisabilité, ce sera à coup sûr au prix de la séparation de la langue de son support social. La résultante sera la fabrication d’une langue de laboratoire dépourvue de locuteurs natifs et donc sans assise sociale. Ce sera un état de diglossie.

On pourrait arguer que l’enseignement, les médias et l’administration contribueront à l’adoption d’une langue unifiée. Mais le risque vaut-il la peine ? L’unification, si elle venait vraiment à se concrétiser, produirait un monstre linguistique dont aucun locuteur n’en voudrait. La réalité linguistique et sociolinguistique de cette langue amazighe recommande un compromis d’unité dans la diversité. Certes, c’est un défi à relever que de réguler la langue avec ses diverses formes. La réalité complexe ne laisse pas beaucoup de choix !

2. Réforme de la langue

L’académie donne son avis sur la réforme de l’orthographe en cours. Une commission se tiendra pour analyser et publier des propositions de compromis. Elle jugera de la comparaison à des fins de documentation.

Au sujet des emprunts, on estime que tamazight peut absorber des mots d'origine étrangère, s’ils sont dans une proportion à hauteur de 5% du vocabulaire général. Il faut savoir aussi que beaucoup de ces mots disparaissent aussi vite qu'ils sont apparus. Toutefois, l’académie recommande d'être attentif face à la prédominance de ceux-ci (qu’ils soient de l’arabe, du français, de l’espagnol ou même de l’anglais) dans les sciences, l'économie, la politique et la culture, et juge important d'affirmer et développer autant que possible la place de tamazight dans la diversité linguistique internationale, à l'instar de ce qui se fait pour d'autres langues comme le français, l'italien, le polonais ou le suédois.

Enfin pour ce qui est de la graphie, sujet à polémique actuellement, qui servira à transcrire tamazight, pour être efficace il est nécessaire de dépassionner le débat. Tamazight a acquis au cours des deux derniers siècles un capital important en documentation, en analyse, et en expérience d’écriture en caractères universels (n’en déplaise à certains) que s’il vient à l’idée de sacrifier ce capital sous prétexte que ces caractères seraient entachés de quelque sentiment que ce soit, ce sera vouer à l’échec toute entreprise de développement et de promotion de tamazight. Ceci étant dit, on peut tout à fait laisser utiliser encore les trois graphies en question pendant trois à cinq ans, et ce n’est nullement anti-pédagogique comme on l’entend dire. Cette période servira, d’une part, à mettre en place tous les outils nécessaires à l’aménagement linguistique, à poursuivre et consolider les expériences déjà engagées. D’autre part, cela permettra également de revoir le statut de tamazight et d’harmoniser la co-officialité des deux langues tamazight et arabe. Sans heurter les sensibilités, pédagogiquement et sereinement l’histoire fera le décompte.

Les germes de l’académie avant son officialisation

L’académie de la langue amazighe (AATA), sera l'institution académique officielle qui se consacrera à la défense et à la normalisation de la langue amazighe. Sa création en 2016 sera la première mesure qui découle de l’officialité de tamazight en Algérie. Elle intervient après l’obtention du statut de langue nationale (en 2002), soit 14 ans plus tard. Désormais, tamazight est une langue nationale et officielle conditionnée en Algérie.

Le contexte historique de la création de l’académie de la langue amazighe correspond à la période du mouvement national connue sous le nom de "Revendication berbère" couvrant les années 1926 à 2015, qui mit en avant la langue amazighe comme valeur culturelle et identitaire à défendre et à promouvoir.

Le climat favorable à la naissance d'une académie chargée de défendre la langue amazighe a été créé depuis un quart de siècle par l’évolution et l’assouplissement politiques, nouvelle stratégie adoptée, ainsi que par les demandes expresses d'organisations politiques, des associations culturelles et des personnalités civiles algériennes éprises de démocratie et de liberté, mais surtout, conscientes du danger qui guette la cohésion sociale et l’unité nationale, ont poussé les pouvoirs publics et en premier lieu l’État à prendre des initiatives concrètes.

Lors de la crise dite berbériste de 1949, on envisagea la mise en place d’un groupe d’études amazighes pour la création d’une terminologie moderne. Une équipe s’est constituée et a composé des néologismes portant sur la révolution algérienne en cours. Plus tard, après l’indépendance de l’Algérie en 1962, dans un contexte politique entièrement hostile à l’amazighité, une association à caractère culturelle composée de militants et d’intellectuels algériens donnera naissance en 1966 à ce qui est convenu d’appeler l’académie berbère à Paris (rue d’Uzès). Son objectif initial était la défense et le développement de la langue amazighe.

L’université d’Alger n’est pas en reste, à la fin des années 60, autour de l’écrivain Mouloud Mammeri un groupe d’étudiants amazighs s’est constitué et s’est donné comme objectif la composition d’un lexique de néologismes amazighs connu sous le nom d’Amawal atrar, d’abord ronéotypé au début des années 1970 puis publié plus tard.

De même, à l’université de Vincennes Paris 8, certains étudiants qui ont déserté l’Académie Berbère ont fondé à partir de 1972 le Groupe d’Études Berbères (GEB) autour du professeur Mbarek Redjala. Parmi les activités du Groupe, un projet d’élaboration d’un dictionnaire de la langue kabyle fut initié. Pendant des années, une base de données se constituait peu à peu jusqu’ à former un corpus conséquent de plusieurs milliers de mots.

En 1995, à l’avènement de la création du Haut-Commissariat à l’amazighité (HCA), dans l’espoir de travailler enfin, hors de la clandestinité et avec les moyens de l’État algérien, l’exécution de ce projet de dictionnaire entamé au sein du GEB s’est poursuivie quelques temps. Mais c’était sans compter sur l’inertie, les entraves et la marginalisation. Dans ces conditions, le porteur du projet a décidé de sursoir à l’exécution de l’ouvrage au niveau de l’institution (HCA). Cependant, le travail personnel de recherche lexicographique n’a pas cessé pour autant, il continue à se faire à des rythmes irréguliers et des moyens dérisoires.

Toutes ces initiatives individuelles ou de groupes sont les embryons d’une Académie de la langue amazighe, et forment un capital collaboratif non négligeable.

M.O. L.

Mohand Oulhadj Laceb est Docteur en sciences du langage, ex-directeur de l’enseignement et de la recherche au HCA, mis à la retraite)

Lire la première partie : Académie algérienne de la langue amazighe : nécessité d’un bref aperçu (I)

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Commentaires (2) | Réagir ?

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Bachir Ariouat

Ouvrez une association, pour récolter des moyens financiers, en organisant des festivités, contacter des chanteurs et des artistes afin qu'ils participent bénévolement afin de récolter des fonds.

Ayons de l'imagination, il ne faut pas compter sur les mafieux et les serviles qui dirigent nous pays, ils ont vendu leurs pays et leurs âmes, aux étrangers, alors il nous faut agir par nous propres moyens et par notre solidarité IMAZIGHENE.

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Bachir Ariouat

Comme on dit, on construit une maison en un jour, Néanmoins, vous ne me ferez pas changer d'avis, que nous tardons trop pour essayer de construire une Afrique du nord Berbérophone, chercher des excuses, cela ne fait pas avancer les choses, rester dans la situation actuelle, c'est la mort programmer de notre culture et civilisation, vouloir écouter les serviles, les marabouts, les sheikhs et les illettrées, c'est vouloir nous détruire nous mêmes, et c'est justement la dessus que compte ceux qui font tout pour détruire notre glorieuse histoire, avec ses hauts et ses bassesses, comme l'histoire de tout les pays à travers le monde.

Mais, une chose, si voulons sortir des griffes des étrangers et des mafieux qui servent leurs intérêts, nous devons faire évoluer l'écriture et la langue TAMAZIGHITE, toute les langues à travers le monde évoluent, introduisent des mots nouveaux, des mots qui proviennent des langues étrangères, anglais, allemand, français, où des pays d'Asie, c'est pas le vrai problème, si nous devons intégrer des mots étrangers, il nous plus facile d'integrer des mots différents de TAMAZIGHITE dans notre vocabulaires, tout ça c'est de la richesse, qu'il faut prendre comme tel.

Il faut créer des groupes dans les Académies régionales, qui seront en liaisons entre elles et avec les autres pays de l'Afrique du nord.

Surtout à mettre à disposition des informations et des moyens d'apprentissages modernes telles que les logicielles informatiques, les claviers pour ordinateurs, et essayer d'inonder les marchés populaires et faire de la publicité pour qu'ils soient connus de la population, les artistes peuvent aider par grâce aux moyens qu'ils disposent dans leur milieu professionnel.