Russie en Syrie : monnaie d’échange ou baroud d’honneur ?

La Russie a mis son armée au service du dictateur Bachar Al Assad.
La Russie a mis son armée au service du dictateur Bachar Al Assad.

En raison d’interventions de pays de l’Ouest et de leurs alliés, la Russie est actuellement acculée à une grande crise économique. Elle joue donc tout ce qu’elle a pour gagner en Syrie. Une situation dangereuse qui pourrait entraîner d’importants dérapages.

L’état de délabrement économique dans lequel se retrouve actuellement la Russie est pire que celui dans lequel était l’URSS lors de l’ouverture du mur de Berlin. On est loin des propos qui la montrent comme une conquérante vengeresse tentant de reprendre en Syrie sa stature du temps de l’URSS. Son implication au Moyen-Orient peut donc être expliquée par l’antagonisme Est-Ouest qui continue. Quand le Secrétaire d’État américain, John Kerry, accuse Moscou d’avoir «exacerbé le conflit» par son soutien inconditionnel au régime de Damas face aux rebelles, il montre qu’il a un bon sens de l’humour puisque c’est en partie son pays qui a créé cette situation en supportant les opposants au président Bachar el-Assad.

Le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, montre aussi son côté pince-sans-rire quand il affirme que Moscou ne doit pas voir dans les actions de son organisme une "attitude escalatoire provocante vis-à-vis de la Russie". Son organisme montre cette attitude provocante vis-à-vis de la Russie depuis des décennies. L’OTAN n’a aucune raison de changer de tactique surtout que celle-ci continue à se révéler payante sur le terrain.

Le chef de la diplomatie américaine a d’ailleurs fait voir la supériorité de son camp en saluant récemment les pays européens pour avoir maintenu les sanctions contre la Russie tout en exigeant de Moscou un cessez-le-feu en Syrie pour permettre une transition politique. La vision que la Russie se fait de la situation politique mondiale aujourd’hui n’est pas dictée par son armée, mais par ses économistes.

L’économie russe à genoux

Tous les indicateurs sont aujourd’hui dans le rouge en Russie qui connaît une importante crise économique. Après des taux de croissance de 4,3 % en 2011 et 3,4 % et 2012, elle est à vécu une récession de -4 % en 2015. En cette seule année, son PIB a perdu 3,8 % et l’inflation a grimpé au dessus de 12 %. Le décrochage de sa monnaie s'est produit quand le seuil des 50 roubles pour 1 euro a été franchi, fin 2014. La Banque centrale de Russie a donc relevé son taux directeur de 10,5 % à 17 %, en décembre 2014. Le Rouble a perdu 43 % de sa valeur vis-à-vis de l'Euro et 50 % par rapport au dollar en 16 mois.

L’une des raisons de cette situation est l'introduit à l’encontre de la Russie des sanctions sectorielles des pays occidentaux touchant la finance, l’énergie et l’armement en juillet 2014. Elles ont obligé les entreprises étrangères coopérant avec la Russie à mettre un frein à leur activité dans le pays. Ces sanctions ont entraîné la dépréciation du rouble et des changements importants dans la politique monétaire qui a révélé la dépendance de la Russie vis-à-vis des banques internationales.

Cette restriction du financement sur les marchés américains et européens pour les grandes banques publiques russes a eu lieu en même temps que le début de la chute du cours du pétrole. Comme les hydrocarbures représentent la moitié des recettes du budget fédéral, la chute du baril de pétrole a provoqué celle du rouble. La chute des prix du pétrole et les sanctions contre les Russes ont donc réussi à mettre à genoux l’économie du pays. Cette situation a causé une hausse de 100 % du prix de certains produits alimentaires et entretient l’inflation, bien au-delà des 12 % officiel.

Cette situation s’empire. Dès le début de 2016, on a vu la bourse plonger, entraînant la valeur du rouble à son plus bas depuis un an, passant de 50 à 75 roubles pour 1 $. La dégradation du pouvoir d’achat des Russes a causé une chute de 10 % des ventes de détail et devrait se prolonger en 2016.

Nouvelle guerre froide

Parallèlement à cette asphyxie économique, l’OTAN a décidé de renforcer sa présence dans plusieurs ex-Républiques soviétiques. Le premier ministre russe Dmitri Medvedev a donc à juste titre dénoncé un climat de «nouvelle guerre froide.» En fait, depuis la crise en Ukraine, l'OTAN a envoyé des troupes en Europe de l'Est et dans les pays baltes. À Bruxelles, les membres de l'Alliance viennent d’ailleurs de décider de renforcer leurs moyens dans l'est de l'Europe. Les États-Unis vont donc multiplier par quatre leurs dépenses militaires sur le Vieux Continent et accélérer l’intégration des pays qui formaient l’URSS. Le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, affirme à ce sujet que la Géorgie est chaque jour plus proche de l'OTAN. Depuis le début de la crise en Ukraine, la Géorgie a plusieurs fois fait part de son souhait d'être intégrée à l'Alliance atlantique. La décision de l’OTAN de renforcer la «présence avancée» de l’Alliance atlantique en Europe de l’Est, grâce au déploiement d’équipements lourds montre le peu de cas qu’elle fait des remontrances russes.

Turquie : la cinquième colonne de l’OTAN en Syrie

Lors de son discours à la conférence de Munich sur la sécurité, John Kerry a affirmé que la seule façon de mettre fin au conflit syrien et de défaire le groupe armé État islamique était d'instaurer une transition politique qui inclut le départ du président Bachar el-Assad. Une brusque escalade de l'intervention militaire turque en Syrie, est donc actuellement en cours.

L'Arabie Saoudite et le Qatar ont intérêt à provoquer la Russie à attaquer la Turquie qui est membre de l’OTAN. C’est quand l'armée syrienne a avancé vers le fief du groupe État islamique que ces pays ont soudainement décidé d’envoyer des troupes au sol. Ceux-ci estiment aussi que le départ de Bachar Al-Assad est indispensable pour une solution en Syrie. L'agence de presse saoudienne Al-Arabiya a d’ailleurs publicisé la décision de la monarchie des Saoud d'envoyer des troupes en Syrie. L’Arabie saoudite a déployé des avions de combat sur une base aérienne à Incirlik en Turquie pour ses opérations «contre le groupe djihadiste Etat islamique (EI) en Syrie», a annoncé un haut responsable du ministère saoudien de la Défense. Washington, par la voix de responsables du Pentagone, a dit voir d'un bon oeil cette offre saoudienne. D'ailleurs, l'armée turque a déjà commencé à bombarder des troupes kurdes dans les provinces du nord du pays, au niveau d'Alep.

La menace nucléaire russe

Coincée économiquement et militairement par l’Ouest, la Russie tente de jouer la carte atomique pour s’en sortir. Le premier ministre russe, Dmitri Medvedev, a donc récemment menacé qu’il pourrait y avoir l’avènement d’un «troisième séisme mondial» si l’OTAN continuait a se conduire aussi agressivement face à elle. Selon Jens Stoltenberg, elle aurait même simulé des attaques nucléaires contre des pays membres. Le journaliste du Washington Times, Daniel Gallington, semble aussi accréditer la thèse d’une prochaine utilisation de l’arme nucléaire en situation de combat. Selon lui, les Russes envisageraient même d'utiliser des armes nucléaires tactiques contre certains foyers de résistance en Syrie. La Russie aurait aussi placé près des côtes syriennes des navires et des sous-marins capables de lancer des missiles nucléaires affirmant qu’elle s’en servirait si ses forces conventionnelles étaient menacées.

En fait, la Russie aurait un terrain idéal en Syrie pour essayer ses armes nucléaires tactiques. Bachar el-Assad lui donnerait sans doute l’autorisation de les utiliser si son pays était menacé dans son intégrité territoriale. Le président reste offensif dans une interview exclusive à l’AFP. Il y réaffirme sa détermination à reprendre le contrôle de toute la Syrie. Les groupes affiliés à l’État islamique ont déjà brisé toutes les règles de la guerre et ont utilisé des armes chimiques autant en Irak qu’en Syrie. Ils sont des cibles légitimes au niveau international pour une frappe nucléaire, surtout si le pays où a lieu cette intervention en a donné la permission.

Tout cela ne semble pas beaucoup émouvoir l’OTAN. Alors que se produit la multiplication des pays qui ont la bombe atomique, la dissuasion nucléaire des russes ne semble plus être en 2016 ce qu’elle était en 1962. Il faut dire qu’elle a beau être la deuxième de plus grande puissance nucléaire mondiale cette dernière n’a jamais eu jusqu’à maintenant les nerfs nécessaires pour se servir de sa force atomique, contrairement aux États-Unis qui ont déjà fait explosé deux bombes nucléaires sur leurs ennemis. L’analyste militaire Konstantin Sivkov estime d’ailleurs que la Russie n’a aucune chance de gagner une guerre contre l’OTAN. Selon lui, le Kremlin le comprendrait parfaitement et ne chercherait pas à attiser réellement un tel conflit. Cet avis est partagé par le président de l’Académie des problèmes géopolitiques, Leonid Ivachov, qui est catégorique : ni Moscou ni Bruxelles ne s’engageront dans un échange de frappes nucléaires. Reste qu’il y a actuellement une vraie guerre en Syrie ou s’affronte les grandes puissances par acteurs interposés et que des États avec des motifs religieux pourraient tenter de tout faire sauter.

La Syrie monnaie d’échange russe face à L’OTAN ?

Ce début 2016 a donc dépassé 1984 au niveau de dangerosité des relations entre les États-Unis et URSS. Leurs relations sont maintenant plus froides qu’au point le plus froid de la guerre froide. L’OTAN tente de faire une seconde fois le coup qui a fait tomber l’URSS. D’un côté, elle asphyxie l’économie Russe et de l’autre elle force le pays à s’engager dans d’importantes dépenses militaires. C’est ce type de pression qui avait amené en 1987 Mikhaïl Gorbatchev à signer un accord de désarmement avec Ronald Reagan avant de saborder son pays. La Perestroïka, qui n’était en fait qu’un mensonge, a naturellement été un échec ce qui a permis à l’OTAN de commencer a tranquillement conquérir le territoire laissé vacant.

La crise syrienne pourrait donc faire partie d'un éventuel compromis russo-américain. Comme plusieurs fois dans le passé, la Russie pourrait être tentée de faire un marchandage secret dans le règlement du dossier syrien qui devrait lui permettre de sauver la face et son économie. Il y a aussi de fortes chances, comme cela est aussi arrivé dans le passé, que ce marché lui saute au visage. Les marchés secrets entre l'Occident et l’Orient ou l’Afrique se terminent toujours avec quelques personnes très riches et des pays sous-développés en ruine.

Moscou et l'Occident n’ont pas un ennemi commun en Syrie. L'État islamique est en grande partie une créature de la Turquie et de l’Arabie Saoudite qui sont, quelle coïncidence, des alliés des Américains. C’est la surproduction de produits pétroliers de ces mêmes Américains liés au désir de l’Arabie Saoudite de laisser jouer le libre marché, ce qu’elle n’avait jamais fait dans le passé, qui ont été les éléments déclencheurs de la chute des prix qui détruit l’économie russe. C’est aussi sous l’impulsion des États-Unis que l’Iran pourra vendre son pétrole sur les marchés mondiaux, ce qui garantira que les prix resteront bas. L’intervention russe en Syrie qui devait servir à sauver le pays pourrait n’être finalement qu’un baroud d’honneur.

Michel Gourd

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