Entrepreneurs et innovation sociale : le groupe Benamor, l'autre réussite algérienne (II)

Mohamed Laid Benamor, PDG du groupe Benamor.
Mohamed Laid Benamor, PDG du groupe Benamor.

Le groupe Benamor est un géant algérien de l'agroalimentaire, hautement respecté pour ses activités socialement responsables et la qualité de ses produits.

Benamor: la réussite dans la filière de la tomate

En 1984, l'entreprise Benamor nait à partir d’une petite unité de transformation de concentré de tomates située à Bouati, au nord-est algérien. En moins de trente ans, le groupe Benamor est devenu un producteur respectable, qui, grâce son dynamisme, est rapidement devenu un leader régional qui vise à concurrencer les plus importants acteurs européens et mondiaux.

Dans son désir de croissance, Benamor a vite rencontré un défi de gestion majeur au début des années 2000 : l’approvisionnement en tomates qui devenait de plus en plus difficile à assurer en raison de la très faible production nationale. Leurs usines de grandes capacités et ultramodernes ne fonctionnaient qu'à 50% de leur capacité, et l'importation de concentré de tomate s'avérait être trop risquée et éphémère. Les agriculteurs de la région objectaient continuellement leur incapacité à produire plus de tomates, bien que les rendements étaient très faibles, de l'ordre de 15 à 20 tonnes à l'hectare, bien en-deçà des moyennes des pays industrialisés, et de nos voisins Tunisiens et Marocains. En 2003, après de longues et éprouvantes années de terrorisme qui ont fait fuir des dizaines de familles, une longue période de sécheresse a frappé la région aggravant les choses, «l’abandon des terres et l’exode rural ont été catastrophiques».

Face à ce défi de gestion crucial pour l’avenir de la conserverie, les dirigeants de Benamor ont décidé de trouver une solution pour remédier à la dépendance aux importations de double et triple concentré de tomates. En réalité, le problème de la tomate industrielle en Algérie s'inscrit dans un problème agricole plus large. Plus de la moitié des besoins du pays était importée de Tunisie, de Chine et de Turquie au début des années 2000. Au regard des moyens colossaux injectés par le Ministère de l'Agriculture, cette situation était préoccupante, tant pour les autorités que pour les transformateurs de tomate industrielle, dont une dizaine ont fermé vers la fin des années 1990 faute d’approvisionnement. Les Benamor organisèrent également une journée mondiale sur la tomate à Annaba en décembre 2004, en présence de nombreux spécialistes de renom.

Suite à cet échange avec ces spécialistes, les dirigeants de Benamor ont décidé de collaborer avec un ingénieur agronome réputé pour ses excellents rendements dans la culture de la tomate afin de mettre sur pieds une stratégie de développement agricole. Ce dernier a accepté ce défi et s’est attelé avec 5 autres ingénieurs qu’il a recrutés dans une campagne de sensibilisation et de vulgarisation des techniques modernes de plantation, d’arrosage et de cueillette auprès d’un petit groupe d’agriculteurs de la région. L'agronome était lui-même un passionné de l’agriculture nationale. Il croyait dur comme fer qu’on pouvait transformer toute l’agriculture en utilisant la science. Des expériences ont été menées dès 2003 auprès d’un panel d'une vingtaine d'agriculteurs qui avaient bénéficié d’actions de formation, d’assistance et d’accompagnement, menées par l'agronome et ses ingénieurs. L'objectif était de leur transmettre de nouvelles techniques plus modernes pour semer, arroser et cueillir. En misant sur le bouche-à-oreille entre agriculteurs de la région, cette première initiative a permis une hausse des rendements. Les rendements des agriculteurs augmentaient mais de manière relativement lente. En 2005, Benamor a décidé d'étendre ses actions de vulgarisation, de formation et d’assistance auprès des agriculteurs en les étendant aux deux wilayas de Guelma et de Skikda. L'entreprise s'est aussi dotée d’une station expérimentale de 5 hectares qui a donné des résultats très satisfaisants, avec l'objectif d'inviter les agriculteurs pour leur démontrer les bienfaits d'une approche scientifico-moderne de l'agriculture.

Dès 2007, l'agronome de Benamor a vu la nécessité d'aller encore plus loin dans l'aide des agriculteurs en introduisant une nouvelle sorte de plant : le plant en motte. Une deuxième station expérimentale de 10 hectares a été mise sur pied. Ce plant permettait de réduire considérablement le cycle de croissance, et de suivre la croissance du plant dans un environnement contrôlé afin d'assurer une certaine qualité. Cette nouvelle mesure a été suivie d'une professionnalisation de la relation entre Benamor et les agriculteurs en introduisant les contrats qui permettent notamment aux agriculteurs de s'engager à fournir une quantité déterminée de tomates pour l'année à venir. En 2009, l'entreprise a décidé d'aider davantage les agriculteurs en mettant à leur disposition des repiqueuses afin de permettre une exploitation d’un demi-hectare par heure. Ces machines sont d’une très grande utilité pour cette culture qui enregistre des pertes énormes lorsque le travail est effectué manuellement, augmentant ainsi les risques de détérioration de la tige du plant. Ces machines ont également permis une meilleure gestion des périodes d’exploitation qui sont relativement courtes et qui engendrent souvent des problèmes de rendement et de qualité.

C'est ainsi qu'en 2013, Benamor travaillait en étroite collaboration avec environ 900 agriculteurs partenaires. Environ 30% de ces agriculteurs réalisent des rendements de 60 tonnes à l'hectare, nettement supérieurs aux 15 tonnes une décennie plus tôt. Ces agriculteurs qui bénéficiaient d’aides de diverses natures (financières, d’amélioration des cultures, d’approvisionnement en plants, de vulgarisation sur les techniques de plantation, d’irrigation et d’entretien, etc.) considèrent l’implantation de cette conserverie dans ce village comme une offrande divine ou du moins comme une action salutaire qui a sauvé des centaines de familles de la misère. En été, les files d’attente de camions contenant les récoltes de tomate industrielle sont interminables. Les agriculteurs viennent de toutes les localités avoisinantes proposer leur récolte tout en espérant gagner un accord pour l’achat de l’intégralité de la prochaine récolte. En retour, cela a motivé les augmentations de capacités de production. Dans la région de Guelma-Annaba, le groupe Benamor s’est imposé comme un acteur économique incontournable. C’est aussi un acteur responsable et préoccupé par le développement de la région et le bien-être de ses habitants les plus démunis, les petits agriculteurs. La région s’est complètement transformée, devenant la productrice principale en matière de tomates.

L'année de récolte 2015 a marqué un record de la production nationale de tomate industrielle ! En 2015, la production nationale de tomate industrielle a couvert 80% des besoins du marché national, contre seulement 50% en 2014, et encore beaucoup moins une décennie auparavant. Grâce à ces progrès, l'Algérie ambitionne d'ailleurs d'exporter de la tomate industrielle dès 2020.

Conclusion : l'entrepreneur privé en tant que vecteur du développement au niveau local

Ces deux exemples illustrent le caractère constructif et édifiant des entrepreneurs algériens. Loin de représenter des exceptions, beaucoup d'autres entrepreneurs suivent des cheminements semblables un peu partout à travers le territoire national. Ce qui est paradoxal, c'est les embûches auxquelles font face ces entrepreneurs alors que leur mission est similaire à celle de l'État : contribuer au développement économique du pays. Pourtant, la convergence économique a une grande valeur ajoutée. En d'autres termes, les entrepreneurs et l'État auraient tout intérêt à travailler vers un même objectif. «C'est notre seul pays !», disent ces entrepreneurs pour justifier leur implication dans le développement local.

Il convient alors d'explorer un peu plus cette relation gouvernement-entreprise en matière d'innovation sociale. Une typologie de six variantes dans la répartition des responsabilités des gouvernements et entreprises (voir Tableau 1) a récemment été proposée par des universitaires en management : la RSE comme autogouvernement, la RSE approuvée par le gouvernement, la RSE facilitée par le gouvernement, la RSE comme un partenariat avec le gouvernement, la RSE imposée par le gouvernement et finalement, la RSE comme une forme de gouvernement. Dans les deux cas que nous avons présentés, il ressort clairement qu'en situation de turbulence institutionnelle, les entrepreneurs algériens agissent comme des gouvernements là où il y a des déficits du gouvernement (RSE comme une forme de gouvernement). On constate un glissement progressif vers une relation gouvernement-RSE basée sur le partenariat dès lors que l'innovation sociale commence à donner des résultats.

Tableau 1 - Typologie des relations gouvernements-RSE

Type de relation

Caractéristiques de la relation

RSE comme auto-gouvernement

Activités discrétionnaires indépendantes mais parallèles à celles du gouvernement (ex : philanthropie, RSE stratégique).

RSE approuvée par le gouvernement

Le gouvernement encourage la RSE à travers une rhétorique et des politiques sélectives (ex : imprimatur gouvernemental, marchés publics).

RSE facilitée par le gouvernement

Le gouvernement offre des incitatifs à la RSE (ex : subventions, crédits fiscaux).

RSE imposée par le gouvernement

Le gouvernement adopte des règlementations sur la RSE (ex : reporting sur les impacts sociaux, environnementaux et éthiques).

RSE comme un partenariat avec le gouvernement

Le gouvernement et les entreprises (et souvent la société civile) mettent en commun leurs ressources et objectifs.

RSE comme une forme de gouvernement

Les entreprises agissent comme des gouvernements là où il y a des déficits du gouvernement (ex : États pré-providence, post-privatisation, gouvernance globale.

L'intérêt de l'Algérie réside bien entendu dans les trois relations où la RSE et l'innovation sociale seraient approuvées et facilitées par le gouvernement, et réalisées en partenariat avec ce dernier. Mais c'est tout le problème de l'Algérie. La méfiance à l'égard des entreprises privées s'est institutionnalisée tant chez les décideurs que chez les citoyens. Les Algériens ne s'intéressent que peu aux entrepreneurs, tandis que l'État les considère continuellement d'un air suspicieux. Mais les faits sont têtus. Les contributions socio-économiques de ces entrepreneurs, nettement au-delà de leurs prérogatives purement économiques, sont indéniables. Mieux encore, ces entrepreneurs réussissent là où l'État a échoué depuis des décennies. Et ceci devrait susciter la curiosité de tous. Est-ce vraiment étonnant que l'entrepreneur ait tant de succès au niveau local ? Peut-être pas. En fait, pas du tout. Non seulement ces entrepreneurs détiennent un savoir-faire technique, managérial, administratif et d'une flexibilité de haut niveau, mais, surtout, ils maitrisent parfaitement l'environnement local dans lequel ils opèrent à différents niveaux.

En fait, le mal est peut-être plus profond. Il résiderait dans une sorte de fuite en avant et d'absence flagrante d'une stratégie à long terme de développement durable. Tantôt socialiste, tantôt capitaliste, le parcours de l'économie algérienne depuis la Révolution est tel une montagne sinueuse. Toutes les théories possibles et imaginables ont été mises à l'épreuve. Ce qui n'a pas changé, c'est la manière de mettre en œuvre ces théories. Pourtant, la mise en œuvre est tout aussi importante, sinon plus, que la stratégie elle-même ! Le changement en soi n'est pas mauvais puisqu'il peut témoigner d'un cheminement institutionnel vers la recherche d'un modèle. Par contre, il devient incommodant et contreproductif dès lors qu'il génère de la contradiction et de l'incompréhension parmi les acteurs économiques. De toute évidence, face à la crise fiscale actuelle due à la chute des revenus pétroliers, nul doute que la première mission de l'État est de stimuler la croissance économique. Et, dans les économies de marché, le secteur privé est le principal moteur de croissance. Il suffit de regarder de près les puissances économiques à l'image des États-Unis, du Japon ou encore de l'Allemagne pour en être convaincu. Le rayonnement du secteur privé est une condition sine qua non de la croissance économique puisqu'il représente le moteur favorisant la mise en route des rouages de la machine économique qui permet aux entrepreneurs de réunir les ressources financières, matérielles et humaines nécessaires à leurs activités. La croissance économique, particulièrement dans des économies en phase d'émergence, est propice à la création d'emplois, à l'apparition de nouvelles technologies, aux investissements étrangers et à la saine concurrence. Par effet de ricochet, croissance économique et développement social sont positivement corrélés, du moins dans des phases d'émergence économique comme c'est le cas en Algérie.

Ce qui ressort généralement du discours de ceux qui sont hostiles aux entrepreneurs algériens est la crainte de voir ces entrepreneurs devenir «trop importants, ce serait dangereux !». Pourquoi une société devrait-elle avoir peur des entrepreneurs qui créent des emplois, génèrent richesses et croissance, forment des ressources humaines, paient des impôts, contribuent au développement local ? C'est aujourd'hui un débat stérile au vu de la situation socio-économique de notre pays. Une poignée d'institutions instables et inefficaces est plus dangereuse pour l'Algérie que des milliers d'entrepreneurs ! Dès lors que les institutions sont solides, elles seront en mesure d'imposer les règles du jeu et de régir le fonctionnement de l'activité économique. Si elles sont faibles, en plus d'être têtues par leur méfiance à l'égard de l'entreprise privée, elles seront doublement perdantes : en étant incapable d'imposer les règles du jeu, le formel et l'informel étant confondus, puis en empêchant des entrepreneurs privés de contribuer au développement du pays.

Bien évidemment, il est légitime que l'entrepreneur recherche le profit. Il s'agit aujourd'hui du seul moteur de croissance. Tout comme il est légitime et surtout nécessaire que l'État se charge de l'édification d'institutions fonctionnelles, transparentes et efficaces. Ces institutions doivent non seulement rendre explicites et claires les règles du jeu, mais elles doivent également s'assurer que ces institutions sont bel et bien cohérentes, tant à l'interne qu'à l'externe. En réalité, c'est bien d'un changement de paradigme à l'échelle étatique dont l'Algérie a le plus besoin en matière de gouvernance et d'institutions. Le reste, nous en sommes convaincus, suivra naturellement. Et comme l'ont récemment rappelé des experts algériens aux décideurs algériens, la solution est toute simple : consolider les institutions pour rendre les règles du jeu plus claires, transparentes et cohérentes, décentraliser la prise de décision, libérer l'initiative individuelle et privée, et faciliter l'entrepreneuriat au plan administratif et technique.

Les institutions changent généralement lorsqu'elles deviennent inefficaces. Il serait peut-être temps qu'elles changent en Algérie. Mais rappelons que les institutions sont ce qu'il y a de plus difficiles à changer, à hauteur de leur niveau d'institutionnalisation.

Sofiane Baba

Sofiane Baba est doctorant, chercheur, consultant en stratégie et responsabilité sociale et chargé de cours à HEC Montréal. Ses recherches portent sur la responsabilité sociale des entreprises, le développement durable les enjeux d'acceptabilité sociale.

Lire la 1re partie : Entrepreneurs et innovation sociale : la laiterie Soummam, un succès bien algérien (I)

Renvois

(1) Le livre de mon professeur et collègue Taieb Hafsi sur Cevital (2012) représente l'une des premières esquisses cherchant à mieux comprendre) comment les entrepreneurs algériens arrivent à réussir dans le désordre institutionnel de l'Algérie en toute honnêteté. Issad Rebrab, voir grand, commencer petit et aller vite, Casbah-Éditions, 2012.

(2) Ce texte est inspiré de travaux de recherches actuels menés avec mes collègues Taieb Hafsi (HEC Montréal) et Omar Hemissi (ESC Alger)

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