L'action politique, Aït Ahmed et Ath Ouartilane

Ait Ahmed était candidat à la députation à Setif.
Ait Ahmed était candidat à la députation à Setif.

"J’ai écrit ce texte en hommage à tous ceux qui nous fait comprendre que l’acte politique n’est ni l’insulte qui absout de la responsabilité de dire, ni la docilité qui garantit la survie de la «vie» (entendue comme obligation bourgeoise). Nous n’avons pas pu prendre le relais, la plume peut, dans bien des réserves, nous laver du déshonneur d’avoir lâché." Ali El Kenz

Comme le note ce grand intellectuel pour l’Afrique qu’a été Immanuel Wallerstein "C’est la fonction des intellectuels de réfléchir autrement que ne peuvent le faire ceux qui sont au cœur de l’action politique, par manque de temps et de recul…Mais d’autre part, l’intellectuel (le) qui se coupe de la vie politique, se coupe de la possibilité de faire une analyse sociale vraiment pénétrante, et en fait se coupe de la vérité." In"Le développement du concept de développement".

Peu accoutumée à l’action politique, Ath-Ouartilane a néanmoins pu revivre des émotions que l’Instant a jetées dans les tréfonds de la mémoire. Il est vrai que, juste après l’ouverture politique de 1988, l’activité politique s’est intensifiée proportionnellement à la multiplicité des courants d’opinion qui animaient la scène politique ; mais l’horreur qui s’était installée en Algérie a contraint les citoyens à abandonner le politique et à se positionner sous une pression terrible. Lors des élections de 1991, c’est Hocine Ait Ahmed, l’un des pères fondateurs de la révolution algérienne et le penseur permanent du devenir national, qui se présenta comme candidat. Il réussit à rafler la mise, chose à laquelle tout le monde s’attendait. Mais malgré l’audience qu’il a au sein non seulement de la circonscription où il s’est présenté, mais au niveau national et, plus encore loin, auprès des communautés politiques internationales, Hocine Ait Ahmed s’est mis à l’œuvre et a réalisé une campagne complète, notamment dans son versant pédagogique et politique. Cela reste un événement historique, vu les charges émotionnelles et intellectuelles auxquelles il renvoyait. N’est-ce pas capital que de voir le président d’un parti sillonner les plus reculés coins de sa souscription, en écoutant et en échangeant avec les éventuels électeurs. Surtout, le discours était sain, tant les idées ne manquaient pas et tant que les adversaires étaient attachés à la posture politique. Le camp opposé à Hocine Ait Ahmed s’est rétréci en peau de chagrin, et les militants de certains partis n’ont pas hésité à se retourner contre les directives de leurs sections, pour enfin, voter Ait Ahmed. Tous les événements auraient pu disparaître dans la mémoire inhibitrice, si une poignée de militants n’avaient pas pris les choses en main.

Il est su de tout le monde que la grève initiée en 1995 en faveur de la revendication identitaire était pilotée par des centres politiques et idéologiques. Politiques, parce que les acteurs engagés avaient des préférences conjoncturelles à faire valoir au sein du foyer politique. Idéologiques, parce que ces mêmes acteurs avaient des rêves, des horizons auxquels ils tendaient. Il n’était pas facile de faire une lecture neutre des faits et des tendances. Mais, à mesure que l’action progressait, il devenait clair que deux tendances se disputaient l’espace public. Il y avait, d’une part, l’aile vitaliste, qui voulait que le combat se fût ouvert à la fois au temps (imaginer une issue qui ferait taire les temporalités hégémoniques) et à la subjectivité (valoriser la différence pour profiter de la réflexion développée par chacun) ; d’autre part, l’aile suicidaire, qui ne voyait en le combat pour Tamazight qu’un moyen où viendraient s’enterrer les espoirs et confirmer la nullité du combat amorcé par les populations. Peut-être que ce lignage remonte loin dans l’Histoire de la lutte identitaire. Le nœud du problème peut être repéré avant même ce qui est appelé la crise anti-berbère (qui n’est que la surface d’un raisonnement fondé sur une géométrie (je parle de topiques) qui, voulant échapper à la morale hégémonique, s’est transformée, vu l’attraction exercée par le conservatisme, en une morale historique.

A Ath-Ourtilane, les courants politiques qui coexistent n’arrivent pas à se défaire du centralisme idéologique et politique exercé par les états-majors des partis. L’on peut passer de l’extrême droite déthéorisée, de la droite libérale réactionnaire, de la gauche transhistorique organique, jusqu’à l’extrême gauche inorganique. En transversal, il y a le référent de la gauche utilitaire (disons culturalisée). Tous ces courants recourent à des subjectivations qui ne cessent de menacer la fonction politique du Sujet. Mais certains acteurs ont réussi une fusion assainie de toute marge historique. Entre autres, Bellouche Ferhat. Economiste de formation, Bellouche a réussi à vaincre les courants droitiers et à les contraindre à abandonner les grilles idéologiques, issues pour la plupart de fantasmes qui prennent le peuple pour un objet décervelé et acquis à toutes les lectures. Proche des courants d’extrême gauche socialisant, Bellouche et ses compagnons (on peut citer Bourahla Lakhdar, Outmoune Mustapha) ont réussi trois grands défis.

D’abord, la réanimation de la scène publique à partir d’une matière tenue à l’écart de la conscience politique temporalisée. Cela est un grand acquis d’autant qu’il a fait bouger les espoirs figés nourris par la collectivité. En fin stratège, Bellouche a, avec les autres camarades, réussi à faire la jonction entre la morale vitalisante de l’esprit de combat et la posture progressiste, qui vise à effacer les facteurs de l’aliénation onto-cyclique. Les composants idéologiques du combat avaient une tendance vers le rejet du romantisme stérilisant. Romantisme auxquels pourtant voulaient tendre certains acteurs qui croyaient que l’on pouvait tirer des dividendes existentiels du combat mené. L’occupation de l’espace public n’avait jamais eu lieu à Ath-Ouartilane, avant cette marche du 25 janvier 1994. Avec l’activité du 25 janvier 1994, les étudiants fraîchement sortis de l’université avaient réussi à repolitiser des populations maintenues dans une posture idéologique, laquelle posture donnait tous les privilèges d’épistémologisation et de conceptualisation aux dominants (l’on peut parler des "fausses" élites engagées par les officines du pouvoir politique). Elites hideuses (vu leurs liens avec le pouvoir politique, qui, en les embourgeoisant, les transforma en clowns destinés à faire le jeu de la caporalisation immorale).

Le maintien de la conscience populaire dans l’exigence politique, en deuxième lieu. Autrement dit, les passions sociales qui traversaient l’entité populaire étaient écartées au profit d’un projet collectif. Les masses avaient renoué avec l’espoir d’un débat ouvert à tous les courants, mais surtout débarrassé de tous les déchets lexicaux et moraux. La parole, dont on dit qu’elle est interdite par les appareils répressifs, l’est surtout par les moralistes. Les acteurs de 1995 ont réussi à faire barrage aux bourgeois du discours et à rendre le peuple responsable de son propre destin, en lui donnant la possibilité de s’exprimer. En effet, des tables rondes et des mini-meeting étaient organisés dans tous les villages : cela donne aux politiques à la fois la possibilité de mener la tâche d’explication (la pédagogie) et la possibilité de chasser le sentiment conservateur, qui consistait à épargner au peuple la tâche autocritique. Acculée à suivre les schémas et les cycles décidés par l’idéologie officielle, la population faillit, n’était l’action de cette frange d’étudiants (qui ont compris la vraie exigence éthique du moment), abandonner à l’éternité son attachement (je dirais névrotique) à la politique. Rappelons que la population de la commune de Ath-Ouartilane a boycotté le référendum de 1963 relatif à la constitution, sans qu’elle n’ait reçu aucune instruction politique. La rébellion était certes sans gouvernail politique, mais la psyché collective locale n’avait pas renié ses liens avec l’éthique humaine, à savoir la lutte pour la libération de l’Homme. La lutte de 1994 a justement donné lieu à l’idée qui consiste à encadrer la lutte sans être prisonnier ni du bureaucratisme partisan, ni encore de l’esprit de casernement des masses. Les étudiants ne mobilisaient pas la technique pour marquer un élitisme bourgeois. Ils passaient par les villages pour décloisonner les comportements socio-pathologiques, ils soignaient les masses des faux clivages qui constituaient le moteur de l’idéologie officielle, opposant les Algériens sur des référents ethno-tribaux fort détestables. Le politique a réussi à se revitaliser en chassant tous les réactionnaires qui voulaient se dresser contre la prise de conscience.

En troisième lieu, les animateurs des événements de 1994 ont démontré la possibilité que des militants défient les appareils répressifs. Nous savons presque tous que devant les représentants du pouvoir militaire peu de voix osent souffler mots…critiques. Soumise à un silence implacable, la population délocalise le soi collectif en croyant que les directions de partis pourraient incarner l’image de la résistance et maintenir intacte la tâche d’humanisation de soi. Les tensions politiques n’avaient pas de ramifications socialisées. Il a fallu attendre 1980 pour voir, il faut le dire avec toutes les rigueurs qui se doivent, la préoccupation politique se disséminer et secouer la composante bourgeoise de la politique, en ce sens que le Sujet a pu se trouver seul devant les appareils répressifs qui veillent sur le bon fonctionnement du pouvoir politique. Or, avec les événements de 1994, la culture politique s’est propagée, et le culte de l’Alger-Politique (je peux prendre beaucoup d’autres exemples d’espaces géographiques dont l’image est liée à une certaine idée du politique) a été démoli. Le Totem demandait un autre sacrilège pour inventer un autre Dieu. Les animateurs de 1994 ont renoué avec la protestation, essentielle à l’humain historicisant, en fondant des foyers de résistance locaux. Nous voyons aujourd’hui que les partis sont obsédés par la chaleur des salons et les lumières des caméras. Les partis laissent les masses se débattre seules contre l’hégémonie de l’ignorance et contre l’implacabilité de l’Existence. Les sections politiques sont en proie à des approches (subjectives) aux antipodes complets avec les doctrines prêchées par les directions des partis. Le mérite des acteurs de 1994 c’est qu’ils ont été le fer de lance de la doctrine humanisante, qui consiste à ne pas abandonner l’humain dans le conservatisme existentialiste, prêché par tous les cercles intellectuels. Oser s’adresser au peuple et oser se poser sur la place publique, c’est ça le défi lancé par les animateurs de 1994 sans qu’ils ne demandent ni recul spatial, ni intrusion média-technique. Le contact avec le peuple se fait dans les espaces publics villageois (l’espace public existe bel et bien dans le village kabyle) et dans les espaces urbains (stades et sièges de partis). Je n’ai jamais vu des sièges de partis aussi animés et aussi vivants que comme ils le furent en ces journées de 1994 : j’avais 15 ans et j’étais émerveillé par les débats qui s’animaient et l’interaction d’un public prêt à servir la cause. Tous les courants avaient droit au chapitre, et aucun dérapage n’a été constaté : l’on comprend que si les militants se mettent à activer, ils trouveront, malgré la montée du néolibéralisme, entendeurs. C’est une leçon de civisme (de la part des citoyens) et de responsabilité (de la part des acteurs politiques) à ceux qui pensent que la société jouit de son ignorance. Plutôt que de l’aider, les culturalistes l’enfoncent. Michel Onfray n’a-t-il pas dit qu’il fallait laisser les pays "musulmans" instaurer les régimes qu’ils voulaient ? En voulant nous enfoncer dans les ténèbres, il prête main forte aux extrémistes, qui ne tardèrent pas d’ailleurs à le saluer.

Que les sections se mettent au travail. Qu’elles cessent d’être la demeure que ceux qui viennent au début de la séance d’inscription sur les listes de candidatures. Les partis pourraient faire basculer les logiques droitières installées par le pouvoir politique. Nous n’aurons besoin ni de conférences nationales, ni consensus artificiel.

Il ne faut pas oublier que le mouvement a eu, du moins pour la région de Beni-Ourtilane, à être mené par des étudiants menés par Djamel Zenati. Cela ne veut pas dire que le mouvement est confisqué par la tendance qu’incarne cet illustre militant. D’ailleurs, ce moment fut une communion. Les conférences publiques et les réunions d’évaluation se tenaient tantôt au siège du RCD, tantôt au siège du FFS. Les conservateurs n’avaient aucun impact sur les masses.

Les fausses querelles étaient chassées. La gauche a, comme on le sait des tâches qu’elle s’est fixées, réveillé l’exigence éthique. Aujourd’hui, les partis sont réduits à être les lieux de copinage, d’embourgeoisement et de projection, lesquels actes enfoncent dans le noir les candidats à l’espoir.

Madi Abane

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Commentaires (1) | Réagir ?

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klouzazna klouzazna

C'est le bon sens même qui oblige à accepter l'idée qu'un pays ne peut être bati que par l'apport de TOUS ses enfants (les plus fidèles et sincères) et que chacun apporte sa petite brique à l'édifice qui ne fera que s'élever !!! au lieu de revivre des éternels échecs émanant des éternels recommencements... en détruisant à chaque fois ce que les prédécesseurs avaient bati !!! sous le fallacieux pretexte que ceux d'aujourd'hui sont intelligents et regardants que ceux d'hier !!!