Bou yini, Mezlegh, Yennar, pratiques rituelles entourant le nouvel an dans l’Aurès

Femme chaouie près d'Ilmes, photo : Claude Cornu
Femme chaouie près d'Ilmes, photo : Claude Cornu

Les derniers jours de Janbar (décembre) et les premiers de Yennar revêtent dans l’Aurès, un aspect de ferveur particulièrement dense. Ces jours font ressurgir, avec une intensité accrue, les craintes des maléfices contenus dans cette période charnière. Aussi, sont-elles célébrées dans une très forte atmosphère de sacré [1].

Aujourd’hui, même si le système symbolique s’effrite dans la dévalorisation et l’oubli, les rites qui entourent le passage à l’année nouvelle, reste encore vivace dans les campagnes du pays chaoui.

Bou yini (Bou ying)

C’est la nuit du changement des pierres de l’âtre : inyen (ou ingen) n-ilmas (ou ilmassi). Ce rituel dont les détails diffèrent selon les régions, prélude aux rites du renouveau qui marquent le début de l’année. Le changement des pierres de l’âtre est un rite propitiatoire. Il correspond à une purification magique, à une destruction symbolique de l’âtre du cycle écoulé.

Mathéa Gaudry [2] avait noté qu’à Menaâ on le fêtait sept jours avant le yennar. C’est sans doute pour cette raison que Masqueray [3], a vu dans Bou yini, une corruption de "bonnus annus". Et c’est à tort également que le colonel Delartigue [4] fait le rapprochement entre le Bou yini et le Noël chrétien [5].

Dans les années en 1920, Mathé Gaudry avait assisté au rituel du changement des pierres de l’âtre dans la vallée d’Aïth Abdhi : "Dans la plupart des localités, notamment à Thizi n Laâbedh, Taghith n-Sidi Belkhir, Amentane, les femmes recueillent où bon leur semble, les matériaux qui leur sont nécessaires. A Menaâ, au contraire, elles ont coutume de toujours descendre, par groupes, à la rivière, afin d’y choisir une belle pierre blanche et de se rendre ensuite aux Takaabit Abbouch, petit mamelon situé près de la cité, pour y ramasser de l’argile [….] Pour prendre les pierres, l’Aurassienne examine l’emplacement sur lequel elles se trouvent et en tire divers augures. Y voit-elle un ver blanc ?- Un enfant lui naîtra bientôt. Une herbe verte ?- La moisson sera abondante. Des fourmis ? – Son bétail augmentera. Si elle n’y trouve rien, l’augure lui est défavorable. Rentrée chez elle, elle a l’habitude, quel que soit le présage reçu, de tracer une croix verte sur chacune des pierres du foyer au moment de leur installation, afin, dit-elle, que l’année "soit verte", florissante. Elle appelle, ainsi, la prospérité sur la demeure. La tradition veut également qu’elle orne les murs du logis de branches de pin ou de chêne" [6].

Cependant, le nombre et la façon de changer les pierres varient selon les régions. A Menaâ comme le rapporte M. Gaudry, les femmes ne changent en premier lieu qu’une seule pierre, les deux autres le seront quelques jours après le premier Yennar. Dans certaines régions (chez les Aïth Oujana par exemple), la maîtresse de maison change deux pierres et laisse "ing afusi" la pierre de droite. Ainsi, dans certaines familles, on se transmet, avec les bijoux de famille, cette pierre de l’âtre de génération en génération.

Dans d’autres régions par contre, le changement des pierres de l’âtre n’est que temporaire. Chez les Aïth Souik, comme le note Danièle Jemma-Gouzon : "Tôt dans la matinée, les femmes se rendent, par petits groupes, sur les berges de l’oued des Aïth Souik et en ramènent quatre galets dont trois remplaceront – durant les premier jours de Yennar - les trois pierres du foyer, le quatrième servant de pilon. En gage de prospérité et de purification, elles choisissent dans le lit de l’oued des galets qui ont été abondamment lavés par les eaux de crue. Sur le chemin de retour, elles coupent des palmes –tijridin- et cueillent une herbe appelée gingidh. De la source, elles ramènent un agadidh (outre) empli d’eau. "Les galets pris dans l’oued sont d’abord déposés en attente dans la tasqifet ou dans la cour et ne seront introduits dans le centre vital de la maison –tadart n-ilmas - qu’accompagnés de viande fraîche."

"Avec les palmes ramenées de l’oued, les femmes de chaque maison procèdent au nettoyage de l’espace foyer : elles enlèvent la suie accumulée au-dessus de l’âtre durant toute l’année écoulée, refont l’enduit d’argile ocre des murs et jettent la cendre du foyer à l’extérieur de la maison dans un espace réservé (thufrat n yighedh). Avec l’eau ramenée de la source, elles aspergent l’âtre puis la pièce centrale dans les quatre directions cardinales à l’intention des Salhin, esprit tutélaires qui l’habitent.

"C’est alors que la maîtresse de maison remplace les ingen (pierres) du foyer par les galets ramenés de l’oued. Avec l’herbe verte qu’elle a précédemment cueillie, elle les a décorés d’un motif en croix, évidemment en couleur verte, "afin, dit-elle que l’année soit verte". Puis elle dépose sur chacun d’eux un morceau de graisse retiré la veille des pièces réserve, "afin, dit-elle, que l’année qui vient soit une année d’abondance." "Puis, une fois écoulés ces premiers jours de l’année nouvelle, les galets de l’oued formant le foyer sont sortis de la maison et les anciennes briques (ingen) reprennent leur place en traingle autour de l’âtre, l’une d’entre elles marquant la direction de l’est" [7].

Le jour de Mezlegh, le dernier jour de l’année solaire est appelé Mezlegh "jour de crainte et de recueillement funeste à toute entreprise", écrit Mathéa Gaudry.

Toute activité doit être arrêtée, dans les champs et à la maison : les labours doivent être terminés de même que tout travail agricole précédemment entrepris. En particulier, les paysans ne doivent, sous aucun prétexte, utiliser d’outil aratoire en fer, faute de quoi, dit-on, les terrasses des jardins s’éroderaient pierre par pierre et s’effondreraient. Les terres ne doivent même pas être irriguées, car, ce jour-là et les suivants, l’eau est dite salée et impropre à l’irrigation. A la maison également, toute activité doit s’interrompre, en particulier celle du tissage. "On ne doit pas accueillir la nouvelle année avec le métier à tisser" [8].

La femme ne manque jamais, s’il est insuffisamment avancé à recourir à une "Ahouiza", de parentes ou d’amies et, le travail fini, de démonter son métier, car s’il ne l’était pas avant Yennar, une personne ou une bête mourrait, l’année durant, dans la demeure. Le jour de Mezlegh, l’Aurasienne prépare de l’irachmen du maïs ou de blé et le met sur le feu, où il doit rester toute la nuit ; l’un des membres de la famille ou chacun d’eux à tour de rôle veille pour en assurer la cuisson [9].

Le jour de Yennar

Ce premier jour de yennar qui commence contient tous les prémices de l’année qui s’ouvre : il est saturé de signes qui sont autant de présages et qui engagent magiquement le nouveau cycle, l’espace cosmique et l’espace domestique. Dès lors, les humains s’ingénient à multiplier, en ce jour, les auspices favorables, c’est-à-dire, à forcer magiquement la prospérité future.

Le Chaoui doit, écrit M. Gaudry, égorger une bête le matin de Yennar, car, pour cette journée, tout le monde doit manger de la viande. La maîtresse de maison encense le foyer et l’asperge de poignées d’irachmen à destination des ṣṣolaḥ (salhin), les esprits gardiens de la maison. Elle en jette aussi dans la pièce central, dans les quatre directions, va en déposer sur le seuil des pièces de réserve, hermétiquement fermées, et en disperse sur les bêtes dans la bergerie, "afin, dit-elle, qu’elles se reproduisent et que le troupeau croisse". Alors, seulement, les habitants de la maison pourront manger leur part d’irachmen.

Le matin de Yennar, les femmes préparent également des sortes de crêpes (todhfist) ou des beignets (Taânunt, pl. thi’nen) selon les régions. La première todhfist cuite sur le nouveau ilmas (âtre), est partagée en plusieurs morceaux. La femme les jette aux quatre points cardinaux, dans l’intérieur de la maison, en répétant quatre fois l’invocation conscaré : "Au nom de Dieu clément et miséricoridieux» afin d’appler la protection divine sur le foyer et d’empêcher que, s’introduisant dans la demeure, les jnoun viennent participer à la colation qui va suivre. Tout le monde dans la maison, y compris, les animaux, aura droit à son beignet. On en dépose également près de thassireth (meule), thimasenda (tripied) etc.

Chez les Aïth Souik, Danièle Jemma-Gouzon avait noté, que le jour de yennar, on consomme les meilleurs exemplaires de 7 fruits [10] : grenades, figues, noix, dattes, amandes, pêches et abricots, tous produits cultivés dans l’Aurès et retirés la veille de la pièce de réserve. Le soir, la famille, réunie autour du foyer renouvelé, consommera l’achexchux (chakhchoukha) préparé le matin par les femmes de la maison.

Femme chaouie derrière son azzata, métier à tisser. Photo : Claude Cornu

Teneur symbolique des rites du nouvel an

L’analyse du contenu symbolique des déférents rites entourant le passage à l’année nouvelle, permis de comprendre la signification de chaque geste.

1) L’appropriation et l’occupation de l’espace domestique : Tout se déroule autour du foyer, l’espace nodal de la maison. Le nettoyage et l’enlèvement de l’ancien âtre et de ses cendres, correspond à une purification magique, à une destruction symbolique de l’âtre du cycle écoulé.
Le partage des beignets, et d’irachmen, constitu des offrandes aux esprits tutélaires - premiers occupants de l’espace domestique- et un renouvelement du contra d’alliance passée avec ces génies gardiens du lieu.

2) Susciter l’abondance : la réfection du foyer s’accomapgne de gestes propitiatoires et s’entoure de symboles bénéfiques, destinés à bien augurer le cycle nouveau, et qui sont :

- L’herbe verte représente la prospérité des champs, elle contient les jeunes forces de la végétation qui sont transmis aux hommes et aux bêtes [11].

- La graisse déposée sur les pierres, représentant la prospérité du cheptel.

- Le repas copieux agrémenté de fruits nombreux et savoureux suscite une réalité d’abondance pour l’année future.

3) sous le signe du renouveau et de la fertilité : Les rites du Yennar se passent à l’intérieur de l’espace domestique, leur accomplissement échoit donc à la femme : "la prêtresse du foyer" [12].Car d’une part la maison est conçue comme un microcosme et d’autre part – au terme de la pensée traditionelle maghrébine- seule la femme, liée par essence à la fécondité et à la vie, est symboliquement capable d’assurer, à la fois, le recommencement du temps et le renouveau de l’espace domestique c’est-à-dire de l’espace total et d’apporter simultanément la fécondité dans la maison et dans les champs.

Jugurtha Hanachi

Note :

[1] Danièle Jemma-Gouzon. Villages de l'Aurès: Archives de pierres.

[2] Mathéa Gaudry. La femme chaouïa de l’Aurès.

[3] E. Masqueray, Formation des cités chez les populations sédentaires de l’Algérie, p. 164.

[4] LT. Colonel Delatigue. Monographique de l’Aurès.

[5] E. Doutté a voulu également voir dans "Boubennâni" ou "boumennâni", du nom d’un personnage masqué lors du carnaval de Yennar à Béni Senous, une variante phonétique de Bou yini qui proviendrait de "bonnus annus".Cette hypothèse est irrecevable.

[6] Mathéa Gaudry ….

[7] Danièle Jemma-Gouzon

[8] Ibid.

[9] Mathéa Gaudry ….

[10] La même pratique est attestée au Maroc : "…. Au Maroc on mange les sept légumes ou fruits secs, seb’a khad’âri, navets, fèves, pois chiches, raisons secs, dattes, etc." Emile Doutté. Magie et religion en Afrique du nord.

[11] Ibid.

[12] Mathéa Gaudry ….

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