Evasion fiscale, risques de déstabilisation de l'Algérie, corruption... l'inventaire d'Ali Benflis

Ali Benflis avertit les Algériens sur la crise économique.
Ali Benflis avertit les Algériens sur la crise économique.

A Annaba, Ali Benflis a fait un discours enflammé contre Bouteflika et son clan qui tiennent en otage l'Algérie et lui font courir de graves dangers de déstabilisation.

"Il est toujours très agréable de se trouver à Annaba, cette grande ville dont la beauté est l'élégance ont fait la renommée. Annaba n'a pas usurpé cette renommée, elle qui est sans conteste une perle pure dans notre environnement méditerranéen. Annaba peut avoir pâti des mains des hommes, elle peut avoir souffert de l'abandon, elle peut porter les stigmates de certaines gestions qui laissaient beaucoup à désirer mais rien de tout cela n'a altéré sa beauté unique qui fait d'elle un véritable don miraculeux de la nature. Mais Annaba ne se réduit pas à sa beauté sur laquelle tout a été dit. Annaba c'est aussi un large pan de l'Histoire nationale qui s'est écrite à travers les millénaires; Annaba c'est aussi la résistance indomptable; Annaba c'est aussi les sacrifices qu'elle n'a jamais hésité à consentir dès lors qu'il s'agissait de liberté, d'indépendance et de souveraineté pour notre pays et pour notre peuple.

J'adresse mes salutations fraternelles à l'ensemble de nos concitoyennes et de nos concitoyens de cette ville et de sa région. Je viens à votre rencontre avec les mêmes sentiments sincères qui m'animent partout où je me rends dans notre grand et cher pays: être à votre écoute pour entendre ce que vous avez à dire; connaître vos attentes pour partager avec vous le fardeau de l'appel à leur prise en charge; et prendre la mesure de vos aspirations pour être à vos côtés et agir avec vous en vue de les satisfaire.

Je suis aussi venu à votre rencontre pour vous adresser de nombreux remerciements. Merci de recevoir ces assises régionales de Talaie El Hourriyet avec votre sens de l'accueil et l'hospitalité dont la réputation méritée dépasse les limites de cette région. Merci d'avoir ouvert les bras à notre jeune formation politique et de l'intérêt que vous portez à ce qu'elle entreprend et à ce qu'elle propose.

Merci pour l'écho que le projet politique de Talaie El Hourriyet rencontre auprès de vous. Merci d'avoir permis à Talaie El Hourriyet de s'enraciner déjà dans cette région grâce aux nombreuses et aux nombreux militants qu’elles y comptent et qui font de Annaba le bastion de Talaie El Hourriyet qu'elle est destinée à être.

Cet acquis n'aurait sans doute jamais vu le jour sans le Bureau territorial de notre parti avec à sa tête, mon cher frère et compagnon le Professeur Ayadi et tous mes autres frères et compagnons que je ne peux citer chacun par son nom mais dont je connais la contribution inestimable au rayonnement de notre parti dans cette ville et dans cette région.

Je tiens à le dire avec beaucoup de force et de conviction devant vous aujourd'hui. C'est avec des femmes et des hommes de cette trempe là que se construisent les grands partis modernes. C’est avec des femmes et des hommes de cette trempe là que le politique devient crédible et la politique attractive. C'est avec des femmes et des hommes de cette trempe là que le politique devient le serviteur de l'intérêt général et que la politique devient vision, ambition et projet pour une Nation. C'est avec des femmes et des hommes de cette trempe là que la parole est donnée pour être tenue et les engagements sont pris pour être respectés.

Je viens de dire que notre ambition n'est pas moins que celle de voir Annaba devenir un bastion de Talaie El Hourriyet. Je crois qu’elle est bien partie pour tenir ce pari. En effet, des 60 bureaux territoriaux que compte notre parti à travers l'ensemble du pays, le bureau territorial de Annaba est le premier à avoir parachevé totalement sa structuration provisoire et c'est donc à Annaba que seront entamées les premières assemblées électives destinées à pourvoir les bureaux communaux et territoriaux en responsables locaux élus par les militantes et les militants.

Les responsables de même que les militantes et les militants n'ont pas seulement donné une belle image de notre parti à Annaba et, au-delà dans toute la région. Ils ont aussi fourni un bel exemple du militantisme et de l'engagement politique sincère et convaincu. Ils ont en outre, ouvert une voie à emprunter et fourni un modèle à suivre pour l'ensemble des autres représentations locales du parti. Ils sont, enfin, les auteurs d'un accomplissement remarquable qui est de bon augure pour Talaie El Hourriyet dans leur ensemble.

Nos concitoyennes et nos concitoyens nous observent et ne tarderont pas à nous juger. Ils attendent de voir si Talaie El Hourriyet n'est pas qu'un autre parti parmi des dizaines d'autres, et veulent voir l’originalité de notre démarche, la consistance de notre contribution et l’attachement de notre parti à ses engagements. Ils attendent de voir si Talaie El Hourriyet sont vraiment porteuses d'une alternative politique réaliste, crédible et praticable et veulent s'assurer que nous ne sommes pas d'autres semeurs de fausses promesses, de vœux pieux et d'espoirs trompeurs.

Ils attendent de voir si Talaie El Hourriyet prennent leurs distances par rapport aux anciennes mœurs et pratiques politiques et s'engagent vraiment sur la voie de la construction de ce grand parti moderne qu'elles promettent.

Ils attendent de voir si Talaie El Hourriyet viennent réellement avec une conception de l'action politique dans laquelle le pouvoir cesserait d'être une fin pour n'être qu'un moyen, dans laquelle l'intérêt général ne servirait pas de paravent à des intérêts particuliers et dans laquelle le projet politique serait un serment fait à la Nation et non pas une commodité publicitaire tout juste bonne à jeter aux oubliettes dès l'arrivée au pouvoir.

Et c'est dans la réponse à apporter à toutes ces attentes que réside le défi essentiel qui se pose à notre parti : faire la démonstration à l'ensemble de nos concitoyennes et de nos concitoyens qu'il participe à une œuvre de réhabilitation du politique et de la politique dans notre pays.

Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire, principalement trois choses: En premier lieu, cela veut dire qu'un parti ne saurait être une structure désincarnée n'abritant que des ambitions de personnes mais qu'il est bel et bien l'incarnation d'un projet politique mis au service de l'intérêt général. En second lieu, cela veut dire que la politique est une éthique, une vision, des convictions et des principes avant d'être une obsession de l'exercice du pouvoir et une course aux faveurs et aux privilèges qu'il procure.

En troisième lieu, cela veut dire que la politique c'est servir et non pas dominer, c'est écouter et prendre en charge les aspirations qui s'expriment et non pas tout ramener à soi et vouloir avoir raison à tout prix, et c'est être convaincu que la parole est donnée pour être honorée et que l'engagement est prix pour être respecté. Voilà la voie de l'action politique comprise dans son sens le plus noble, que notre parti entend emprunter et voilà la perspective de l'éthique politique dans laquelle il entend s'inscrire.

De ce point de vue, je tiens à vous dire que si vous voulez connaître les sources et les motifs du discrédit qui frappent le politique et la politique dans notre pays, ne perdez pas votre temps à aller chercher très loin ces sources et ces motifs, car ils se trouvent dans notre système politique lui­-même. Ce système a érigé le pouvoir en raison d'être et le maintien au pouvoir en fin en soi. Ce système politique n'a ni projet ni ambition pour le pays et seule compte pour lui sa pérennité à tout prix. Ce système politique se soucie de son propre sort plus qu'il ne se préoccupe des défis politiques, économiques et sociaux qui se multiplient devant la Nation. Ce système politique est plus occupé à régler ses propres problèmes qu'à apporter des solutions à ceux qui se posent à la Nation toute entière. Ce système politique est plus attentif à ce que lui dictent ses intérêts étriqués qu'à ce qu'exige de lui la prise en compte des intérêts de la Nation. Ce système politique se soucie peu de ce que l'Algérie stagne ou recule pourvu que lui-­même survive et que se réalisent ses objectifs étroits. Ce système politique comme tous les systèmes totalitaires se soucie peu de sa légitimité, de sa représentativité ou de sa crédibilité, car il est convaincu que l'intimidation, la menace, le chantage et la peur sont des instruments qui suffisent et qu'il maitrise. Ce système politique croit que l'obsession du Pouvoir peut faire office de projet politique pourvu qu’il dispose de réseaux, de relais et de clientèles puissantes, déterminés à l’aider à cette fin.

Ce système porte en lui le discrédit de la politique comme un code génétique. Sa foi n’est que dans le pouvoir pour le pouvoir. Pour lui, la démocratie n’est pas une cause mais un fardeau ; la citoyenneté et la souveraineté populaire ne sont pas la source du pouvoir mais sa devanture ; le pluralisme politique n’est pas une exigence de la vie démocratique mais une irritation incommodante dont il faut apprendre à se passer ; l’opposition politique n’est pas intrinsèque à la pratique démocratique, elle n’est que l’ennemi intérieur à réduire ; l’exercice des responsabilités n’est pas couplée à l’impératif de contrôle et de reddition des comptes mais un attribut souverain de son titulaire. Une conception aussi faussée et aussi malsaine de la politique que celle-­ci n’est pas sans conséquences désastreuses. C’est à elle que l’on doit principalement le rejet du politique et de la politique par nos concitoyennes et par nos concitoyens. C’est à elle que l’on doit l’absence d’un pacte social porté par des institutions légitimes sans lesquels ne peut se construire un

Etat national fort et respecté. C’est à elle que l’on doit la rupture du contrat de confiance entre les gouvernants et les gouvernés. Et, par­-dessus tout, c’est à elle que l’on doit l’inexistence de l’Etat de droit en lequel la société reconnait le protecteur et le garant de ses équilibres les plus essentiels.

Mesdames et Messieurs,

Il y a cela 17 mois ­durant l’été 2014­ j’ai été invité dans votre voisinage immédiat – à El Taref­ pour donner une conférence que j’avais consacrée à l’impasse globale à laquelle notre pays est confrontée et à son règlement possible. Dans cette conférence, j’avais développé trois axes qui m’ont semblé et que me semblent aujourd’hui encore parmi les plus essentiels. J’ai soutenu d’abord, dans cette conférence que l’Algérie faisait face à une grande crise de régime et que cette crise de régime était elle- même la résultante d’une crise constitutionnelle du fait de la vacance du pouvoir, d’une crise de légitimité du fait de la fraude qui a affecté toutes les institutions de la base au sommet et d’une crise institutionnelle du fait de la situation de quasi cessation d’activités dans laquelle se trouvent l’ensemble des institutions nationales et l’administration publique. J’ai soutenu ensuite, dans cette conférence que dans tous les pays du monde, les crises de régime sont résolues au moyen du retour non faussé au choix du peuple souverain et que notre pays ne saurait faire exception à cette règle universelle. J’ai proposé, enfin, dans cette même conférence et pour la première fois un plan de règlement cohérent, global, réaliste, praticable et graduel de cette crise de régime, un plan de règlement que le congrès constitutif de notre parti à fait sien en juin dernier. Depuis cette date, c'est-­à-­dire depuis près d’une année et demie, le pays est toujours confronté à cette crise de régime. Cette crise de régime s’est aggravée, le régime politique en place ayant préféré parier sur son pourrissement plutôt que sur sa prise en charge responsable. Cette crise de régime conduit l’Etat national vers son affaiblissement et sa fragilisation continus. Cette crise de régime met à rude épreuve la cohésion de la nation et son unité. Cette crise de régime impose à toute la collectivité nationale une épreuve et des sacrifices immérités.

Mettez donc côte à côte un vide au sommet de l’Etat, un gouvernement qui n’est plus maitre du règlement des problèmes du pays, des institutions sans légitimité, sans crédibilité et sans autorité, des gouvernés qui n’ont aucune sorte de confiance en leurs gouvernants et des problèmes politiques, économiques et sociaux qui vont en s’aggravant : vous aurez alors devant vous la recette et les ingrédients qui, réunis, sont susceptibles de mener n’importe quel Etat de ce monde vers son effondrement et sa perte.

Sortons de cette grande tour d‘ivoire qu’est devenu notre pays. Ecoutons et lisons ce qui se dit et, ce qui s’écrit sur l’Algérie dans le monde. Tous les milieux spécialisés dans les affaires stratégiques, politiques, sécuritaires et économiques de même que tous les centres internationaux d’études et de recherche se rejoignent pour constater que notre pays est au plus mal, qu’il n’entreprend rien pour reculer devant l’abime vers lequel il se dirige et qu’il se condamne lui­-même et de son propre fait à un sort particulièrement préoccupant.

Et de fait, des menaces externes pèsent sur notre pays. Cela est manifeste au Sahel, notamment au Mali, où la menace terroriste est contenue mais pas définitivement éliminée. Cela est manifeste aussi au Maghreb notamment en Libye où les déchirements fratricides persistants favorisent la progression de Daech des côtes vers le centre du pays et en Tunisie dont l’expérience démocratique exemplaire est la cible de tous les mouvements terroristes qui sévissent dans le monde arabo-musulman. Il y a aussi des menaces internes qui pèsent sur notre pays. Mais, contrairement à ce que le régime politique en place veut nous faire croire, il est lui-même la principale source de la menace interne tant l’état dans lequel il a mis le pays est déstabilisateur politiquement, économiquement et socialement. Il ne fait aucun doute que la crise de régime politique actuelle est potentiellement déstabilisatrice pour le pays. L’état national est fragilisé et affaibli. Il ne dispose pas de projet politique mobilisateur et rassembleur.

L’état de stagnation forcée dans lequel il est confiné lui fait éluder les problèmes vitaux du pays au lieu de s’employer à leur règlement. Les défenses immunitaires de l’Etat national s’affaissent progressivement les unes après les autres. Le moment venu, l’Histoire nationale écrira et décrira tous les ravages qu’une obsession du pouvoir à vie dégénérant en vacance du pouvoir a occasionné au pays. Mais pour l’heure, constatons ensemble que cette vacance du pouvoir, volontairement reconduite au moyen d’un scrutin honteusement faussé, prive le pays d’un chef dans une conjoncture exceptionnellement délicate. Constatons aussi que dans le sillage de cette vacance du pouvoir, les institutions nationales et le gouvernement lui-­même ont perdu toute maitrise sur les affaires de la nation. Constatons en outre, que la vacance du pouvoir a offert à des forces extraconstitutionnelles composées de groupe d’intérêts, d’influence et de pression l’occasion en or qu’elles attendaient pour faire main basse sur le centre de la décision nationale. L’irruption brutale de l’argent douteux dans la sphère politique et les prérogatives de fait que détiennent désormais ces groupes d’intérêts, d’influence et de pression ne laissent rien présager de bon pour notre pays. Une vacance du pouvoir n’est jamais bonne pour quelque pays que ce soit et en n’importe quelle circonstance que ce soit. Celle dont souffre notre pays arrive au plus mauvais moment : le moment d’une grave dégradation sécuritaire dans notre environnement régional immédiat et le moment d’une crise économique d’une exceptionnelle acuité du fait de l’effondrement du prix des hydrocarbures. Alors que l’économie nationale subit les chocs brutaux de cette crise le pays est sans chef qui offre une vision, conçoit une stratégie et formule les politiques pour faire face à cette crise. Le gouvernement improvise ; il n’a pas d’autre ambition que celle de limiter les dégâts autant que faire se peut et n’a pour autre horizon que celui que lui offre les réserves de change et le peu qui reste dans le fond de régulation des recettes qui lui tiennent lieu de bouées de sauvetages avant le naufrage économique annoncé. Et une majorité parlementaire factice donne quitus au gouvernement pour ses improvisations et ses replâtrages qu’elle se donne du mal à présenter comme une démarche visionnaire, comme une stratégie anti­ crise modèle et comme un rempart inexpugnable contre les coups de boutoirs que porte la crise énergique mondiale à l’économie nationale.

Avec la Libye, l’Algérie est le seul pays non touristique de la Méditerranée

Et c'est ainsi que la loi de Finance pour l'année 2016 nous est présentée comme: l'ultima ratio des plans anti­crise. L'opposition nationale dont nous sommes solidaires de même que des parlementaires n'obéissant qu'à leur conscience ont tenté de faire barrage à cette loi par des moyens que leur permettent la Constitution et les lois de la République. Ils ont déclaré cette loi comme nous la déclarons nous­-mêmes une loi anti- sociale et anti­nationale. Que pouvions nous dire d'autre lorsque nous constations qu'après une décennie d'embellie financière sans précédent et 800 milliards de dollars dilapidés dans des plans de relance qui n'ont absolument rien relancé, ni industrie, ni agriculture, ni tourisme ? L'industrie a régressé à 5% du PIB; l'agriculture plafonne à 12% du PIB; et avec la Libye nous partageons la place peu enviable des deux seuls pays non touristiques dans la Méditerranée, cette région que la nature a privilégiée pour être la destination touristique par excellence.

Que pouvions nous dire d'autre lorsque nous constations que après trois mandats accomplis et un autre en cours et en dépit des promesses faites et des assurances données quant à l'accession de notre pays au rang d'économie émergente, les dysfonctionnements de l'économie nationale ont survécu à toutes ces promesses et à toutes ces assurances non tenues et l'économie nationale elle-même en est toujours à la case départ de sa construction ? Que pouvions nous dire d'autre lorsque nous constations, au moment du bilan, que le trésor public, le gardien des deniers de la collectivité nationale, a été saigné à blanc par la surfacturation des projets, l'octroi douteux des marchés publics de gré à gré, la fraude à large échelle dans le commerce extérieur, l'évasion fiscale, la fuite des capitaux et la corruption? Un membre du gouvernement, n'a-t-­il pas reconnu que la fraude au commerce extérieur s’élevait à 30% des transactions commerciales d'un montant de 60 milliards de dollars, soit 18 milliards confirmant ainsi ce que j’avais moi­-même déclaré en février 2015? Ne venons-nous pas d'apprendre la semaine dernière par un rapport de la Cour des Comptes que le montant cumulé de l'évasion fiscale équivalait à 10.000 milliards de dinars soit l'équivalent du budget de fonctionnement ou d'équipement pour deux exercices? Et Global Financial Integrity, ce centre international d'enquête, de recherche et d'analyse sur les flux financiers transfrontaliers illicites, ne vient-il pas de nous informer que la fuite des capitaux à partir de notre pays s'est levée à 15 milliards de dollars entre 2005 et 2014 ? Que pouvions-­nous dire d’autre lorsque nous constations la véritable entreprise de contrefaçon que constitue la loi de Finances 2016 ? Le cadrage macro­économique de cette loi n’est-­il pas déjà dépassé par les événements avant même qu’elle soit signée ? Jugez­-en vous- même. Cette loi n’établit-­elle pas le taux de change 98 Da pour un dollar alors même qu’il est en cet instant de 107 Da pour un dollar ? Cette loi ne projette­-t­-elle pas le prix du baril de pétrole à 45 dollar sur le marché international alors même qu’il n’est plus que de 36 dollars, aujourd’hui ? C'est-­à-dire en dessous du prix de référence de 37 dollars retenus pour le calcul des budgets de fonctionnement et d’équipement ? Cette loi ne fixe­-t-­elle pas le taux d’inflation à 4% alors que le CNES l’a déjà estimé à 6% pour le seul premier semestre 2015 ? Cette loi n’aspire­ t­ elle pas à un taux de croissance de 4,6% alors même qu’un tel taux n’a jamais été atteint même durant la décennie d’opulence financière et qu’il ne sera que de 2,3% en 2015 selon tous les experts nationaux ? Cette loi ne postule-­t-elle une évolution du PIB à hauteur de 18700 milliards de Da en se basant sur un taux de croissance de 4,6% alors même que ce taux est notoirement hors d’atteinte ? Cette loi ne fixe-­t­elle pas le montant des exportations du pays à 26,4 milliards de dollars en prenant pour référence un baril de pétrole à 45 dollars alors même qu’il n’est plus que de 37 dollars ? Voilà un modèle de cadrage macro­économique dont la seule caractéristique susceptible de lui être reconnue est le manque de rigueur et de sérieux. Que pouvions-­nous dire d’autre en constatant que la grande problématique de la privatisation des entreprises publiques est de nouveau mise sur la table, sans qu’un bilan n’ait été établi et porté à la connaissance de l’opinion publique s’agissant des opérations précédentes dont le caractère clientéliste n’a échappé à personne, sans que les entreprises stratégiques aient été identifiées clairement et exclues expressément du champ des privatisations à venir et sans que les moyens aient été mobilisés et les structures nécessaires mises en place à l’effet d’entourer les futures opérations de privatisation d’une transparence absolue et irrécusable. Que pouvions dire d'autre lorsque nous constations que le fardeau des ajustements financiers est inéquitablement réparti, et que son poids pèse quasi exclusivement sur les couches les plus vulnérables et les plus défavorisées de la société? L'argent douteux et les grosses fortunes indument constituées ne sont­-ils pas quant à eux généreusement mis à l'abri de la rigueur de ces ajustements? La Taxe sur les Activités Professionnelles n'a­-t-­elle pas été ramenée de 3% à 1% et 1,5%? L'obligation de réinvestissement des bénéfices équivalents aux avantages fiscaux reçus ne vient-­elle pas d'être levée?

Le seuil de l'impôt sur la fortune ne vient-­il pas d'être porté à cent millions de Da contre 50 millions de Da auparavant? Que pouvions-­nous dire d'autre lorsque nous constations que c'est le budget d'équipement qui subit les coupes les plus sévères­ 17% ­ alors que le budget de fonctionnement et le train de vie de l'Etat ne sont concernés que par une réduction symbolique de 3% ? Que pouvions-­nous dire d'autre lorsque nous constations que les politiques de subventions subissent des assauts de toutes parts comme si elles étaient la cause unique et exclusive de la faillite économique nationale? Nul ne nie le besoin d'une plus grande rationalité et d'une plus grande rigueur dans les politiques de subvention, mais n'y a­-t-­il pas urgence plus grande encore, celle de mettre fin au plus tôt à l'impunité qui règne dans les marchés publics douteux, la surfacturation des projets, la fuite des capitaux, l'évasion fiscale et la corruption dont je viens de parler et dont les effets dévastateurs sont bien plus préoccupants que les politiques de subventions même mal conçues, mal maîtrisées et mal appliquées?

Que pouvions-­nous dire d’autre lorsque nous constations que la loi de Finances pour l'année 2016 relève d'une démarche purement comptable et qu'elle laisse le pays sans une stratégie anti­crise digne de ce nom?

Une plus grande maîtrise des comptes de la Nation est certes nécessaire mais elle demeurera dépourvue de sens et sera sans effets aussi longtemps que ne sera pas prise en charge la grande problématique des réformes structurelles profondes dont dépend l'avènement d'une économie nationale dynamique, performante et compétitive. Ces réformes structurelles absolument indispensables ont une forme comme elles ont un contenu: il s'agit de dépolitiser l'acte économique et de débureaucratiser l'acte de production et de désenclaver l’économie nationale par rapport à son environnement mondial qui nous valent les derniers classements mondiaux du point de vue du climat général des affaires comme vient de le relever l'institution Forbes qui classe l'Algérie au 137e rang mondial sur 144 pays recensés.

Ces réformes structurelles devraient nous permettre aussi de moderniser notre système bancaire, de bâtir un marché financier aux normes internationales, de mettre une Bourse fonctionnelle à la disposition du monde des affaires et de procéder à la refonte de notre système fiscal dont l’obsolescence entrave lourdement la vigueur de l’économie nationale. Des réformes structurelles d’une telle ampleur et d’une telle profondeur supposent de la volonté et du courage politiques dont ne peut disposer qu’un pouvoir politique légitime et à l’autorité incontestée.

Mesdames et Messieurs,

La déstabilisation politique du pays facilite et entretient sa déstabilisation économique. J'ajoute à ce constat que la déstabilisation économique du pays prépare sa déstabilisation sociale dont les signes annonciateurs ne manquent pas. Où sont donc ces signes annonciateurs d'une déstabilisation sociale du pays?

Ces signes sont dans cette société algérienne fonctionnant désormais à deux vitesses : celle d’une minorité à la richesse insolente et arrogante exonérée du fardeau de la crise et celle d’une majorité démunie à laquelle l’on inflige –et à elle seule­ davantage de privations et de sacrifices au nom du règlement de cette même crise face à laquelle nos gouvernants apparaissent si mal préparés et si peu inspirés. Ces signes sont dans cette société algérienne qui veut savoir où sont passés les 1000 milliards de dollars générés par une décennie d’embellie financière exceptionnelle et qu’elle ne retrouve ni dans une amélioration extraordinaire de ses conditions de vie ni dans une transformation radicale de l’économie nationale et encore moins dans une croissance économique à deux chiffres ou dans une amélioration remarquable dans ces domaines vitaux que sont le développement industriel, le renouveau agricole, l’éducation, la santé et les transports. Ces signes sont dans une société algérienne pour laquelle le régionalisme, le népotisme, le clientélisme, le poids de l’argent douteux et la corruption à large échelle deviennent de plus en plus intolérables et inacceptables.

Ces signes sont dans une société où le chômage est destiné à s’étendre dans de grandes proportions du fait du coût d’arrêt donné à la dépense publique, du gel des recrutements dans la fonction publique et du recul de l’investissement qu’annonce la réduction du budget d’équipement. Ces signes sont dans une société que préoccupe la désignation des politiques de subventions comme bouc­ émissaire de la crise et comme un alibi trompeur destiné à cacher toutes les autres sources de la grande faillite économique nationale qu’un régime politique clientéliste a favorisées et entretenues par son inaction, son silence ou sa complaisance.

Pourtant, à l’heure où pointe à l’horizon cette déstabilisation politique, économique et sociale du pays, le régime politique en place n’a pour tout ordre du jour qu’une révision constitutionnelle et ce depuis cinq ans. Laissez­-moi­ vous dire quelques vérités à propos de cette révision constitutionnelle qui ne semble occuper et passionner que ses seuls auteurs. La première vérité que je tiens à vous dire à propos de cette révision constitutionnelle est que dans le monde et même dans notre voisinage immédiat des pays ont convoqué des Constituantes et rédigé de nouvelles Constitutions en moins de deux ans. Certes notre pays s’est fait une malheureuse réputation dans le domaine de la longévité, de la maturation, et de la réalisation des projets, mais une simple révision constitutionnelle qui célébrera bientôt le cinquième anniversaire de son annonce, cela représente un record dans les annales des Nations. Alors de deux choses l’une : ou bien cette révision constitutionnelle était vitale pour le pays et cela exigeait de la célérité et de la diligence pour la mener à bien ; ou bien elle n’avait rien d’urgent comme semble l’indiquer le délai de cinq ans qui s’est écoulé sans qu’elle voit le jour et cela rend la volonté actuelle de la faire passer en force incompréhensible.

La seconde vérité que je tiens à partager avec vous est que cette révision constitutionnelle est le produit de la panique que les révolutions arabes ont créée au sein du régime politique en place. Elle ne s’inscrivait nullement dans un dessein démocratique sincère mais n’avait pour seul but que de prémunir ce régime contre l’effet contagieux de ces révolutions arabes. En conséquence la question légitime qui se pose avec insistance est celle de savoir si les objectifs originels de la révision constitutionnelle, sont toujours les mêmes cinq années après ou si, au contraire, ces objectifs ont changé et qu’enhardi par l’échec des révolutions arabes, le régime politique en place ne lui assigne pas d’autres objectifs plus conforme à son souci de se pérenniser à tout prix. La troisième vérité que je tiens à vous livrer consiste à vous dire ceci : mettez la Constitution de la plus grande démocratie dans le monde entre les mains du régime politique algérien et vous verrez qu’elle perdra son sens, sa force et son effet aussitôt. En Algérie, la Constitution n’est pas affaire de lettre ou d’esprit, elle est affaire d’hommes qui la respectent ou ne la respectent pas. Si un responsable politique ne parvient au pouvoir et ne jure la main sur le Saint Coran de défendre et de protéger la Constitution que pour se précipiter, à la première occasion, de lever la limitation de ses mandats, de s’emparer des prérogatives de son Chef de Gouvernement et de réduire encore plus les maigres pouvoirs du Parlement, comment le suivre sur la voie de sa révision constitutionnelle et comment donner crédit aux visées démocratisantes prêtées à son projet ?

La quatrième vérité que je tiens à vous soumettre est que le mal profond dont souffre notre pays n’est pas dans sa Constitution mais bel et bien dans son système politique dont le fonctionnement ne reconnait aucune limite, pas même celle posée par la Constitution et les lois de la République.

Un système non démocratique ne s’encombre pas de considérations constitutionnelles. Il les ignore, les enfreint ou les viole au moment de son choix et dans les formes qu’il veut. En conséquence, il n’y a rien à attendre d’un système non démocratique qui prétend doter le pays d’une Constitution démocratique après qu’il ait consacré seize années, à l’édification d’un pouvoir autocratique et personnalisé à l’extrême. La Constitution démocratique que l’Algérie attend sera l’œuvre d’un système politique démocratique ou ne sera pas. La cinquième et dernière vérité que je vous soumets est que la Constitution n’est que l’autre nom du pacte social de la Nation. Pour être irrécusable elle doit être l’œuvre de forces politiques, légitimes et représentatives ; elle doit emporter l’adhésion de la collectivité nationale ; elle doit être le reflet d’un consensus ou d’un accord national le plus large.

J’ajoute à cela qu’un régime politique peut s’employer à avoir sa Constitution pour des raisons qui lui sont propres ou dans le cadre de calculs politiques qu’il est le seul à faire mais une telle Constitution ne sera jamais acceptée comme étant celle de la République. J’ajoute, enfin, qu’une conjoncture de vacance du pouvoir comme celle que nous vivons ne peut­-être propice à quelque révision constitutionnelle que ce soit. Une telle conjoncture donne immanquablement lieu à des questionnements sinon à des inquiétudes quant aux auteurs véritables d’une telle révision constitutionnelle, quant à la réalité des intérêts qu’ils défendent à travers elle et quant aux desseins inavouables qu’ils lui assignent.

Mesdames et Messieurs ; En plus d’être belle et élégante, Annaba est aussi renommée pour son goût et son appétit pour la chose politique. Sachant cela, j’ai voulu devancer l’exercice de votre regard critique et connaisseur. Le prix à payer en a été cette intervention devant vous qui a été longue mais qui je l’espère aura aussi servi à traiter de sujets qui retiennent votre attention ou qui suscitent en vous des préoccupations que l’ensemble de nos concitoyennes et de nos concitoyens partagent avec vous.

Je vous remercie donc de votre patience et vous exprime toute ma reconnaissance pour l’attention que vous avez bien voulu accorder à cette intervention dont je m’honore devant vous."

Ali Benflis

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Commentaires (8) | Réagir ?

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moh arwal

S'il veut aider l 'algerie qu' il suive l'exemple de dal'Hocine pour nous prouver son patriotisme.

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moh arwal

si au moins il demandait la constituante !!

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