L'Algérie en crise : la nécessité d'une stratégie de développement durable (II)

Malgré la protestation populaire, le gouvernement s'est engagé dans l'exploration du gaz de schiste.
Malgré la protestation populaire, le gouvernement s'est engagé dans l'exploration du gaz de schiste.

Entre décembre 2014 et mai 2015, les autorités publiques ont adopté diverses stratégies pour s'engager dans une démarche d'acceptabilité sociale.

Dès les premières manifestations, plusieurs personnalités politiques ont dénoncé une manipulation étrangère visant à saboter le développement de l'Algérie et notamment l'exploitation de ses importantes ressources en gaz de schiste qui octroierait au pays une nouvelle position dans l'échiquier géostratégique. Quelque temps après, les populations locales du Sud algérien avaient été pointées du doigt par certains responsables et décideurs politiques qui affirmaient que ces dernières n'étaient pas suffisamment informées sur les risques quasi inexistants du gaz de schiste. Puis, face à la montée et à l'ampleur de la mobilisation à l'échelle locale d'abord, puis nationale, le gouvernement algérien a souhaité calmer les esprits en expliquant qu'il s'agit d'une phase de recherche et non d'exploitation. Cette stratégie a d'abord été amorcée par la visite de l'ancien ministre de l'Énergie, Youcef Yousfi, qui a effectué une visite à In-Salah afin de calmer les esprits et à faire approuver le projet.

Nommé l'homme de schiste, l'ancien ministre de l'Énergie avait tenté de rassurer la population du Sud en leur garantissant que "même s'il faut analyser chaque semaine, Sonatrach est là. Et, s'il y a des dangers sur la santé, on arrêtera le projet". Cela n’a pas convaincu les opposants, pour lesquels le problème réside dans la technique de fracturation hydraulique. Quelques jours après, le général-major Abdelghani Hamel fût dépêché par la présidence en tant que médiateur afin de calmer les esprits au Sud. Ce dernier a promis, à l’issue d’une rencontre de deux heures et demie avec les responsables du mouvement contestataire de porter leurs doléances au président de la République qui prendrait une décision incessamment, lequel a par la suite invité les manifestations de la région d'in Salah à "à privilégier la sagesse et à faire prévaloir la raison", en les rassurant que "la préservation de la santé des citoyens et de leur environnement est la ligne rouge que ni l’Etat ni nulle autre partie ne peut franchir". Enfin, face au refus catégorique de la part des populations locales, les autorités ont adopté une nouvelle stratégie qui consiste à laisser les manifestants abandonner d’eux-mêmes par lassitude.

Ce contexte de montée des controverses entourant les grands projets de développement est sans aucun doute favorisé par l'absence d'une ligne directrice à l'échelle nationale en matière de développement durable. Tant que le gouvernement n'exprime pas une volonté politique de s’engager sur la voie du développement durable en guidant et en contraignant l’administration publique en cette matière, tout laisse présager que la tendance de manifestation de controverses socio-économico-environnementales se poursuivra.

Vers une stratégie de développement durable ?

Nous vivons dans une époque où seules les retombées économiques ne suffisent plus. Mitigées par des enjeux mondiaux de pollution, de perte de biodiversité, d'utilisation accrue des ressources non renouvelables, d'exploitation et de précarisation des travailleurs à travers le globe, le développement durable s'impose comme une nouvelle conception de l'économie, de la société et de notre rapport à la nature et à la société, conception qui ne peut désormais être négligée.

À l'heure où de nombreux pays de l'OCDE s'investissent dans l'élaboration de stratégies nationales de développement durable, l'Algérie se préoccupe davantage du développement d'une plateforme industrielle pour pallier au déficit budgétaire qui ne cesse de croître depuis la chute des revenus pétroliers dont le pays dépend - encore et toujours - de manière effrayante. En parallèle, l'Algérie fait face depuis quelques années à des controverses socio-économico-environnementales d'envergure, preuve que le développement durable n'a peut-être pas reçu l'attention nécessaire de la part des institutions algériennes. Pourtant, à l'heure de la remise en question de notre façon de concevoir la conciliation économique-société-nature, le développement en Algérie gagnerait à se tenir compte de ces nouvelles réalités.

Plusieurs définitions sont offertes pour présenter le développement durable mais, de manière générale, il se définit comme une nouvelle forme de développement qui établit un équilibre entre les objectifs économiques, environnementaux et sociaux afin de ne pas compromettre le développement des générations futures. Aux dernières nouvelles, l'Algérie ne dispose pas de stratégie de développement durable. Les autorités algériennes devraient par conséquent envisager de répondre à ce vide institutionnel afin que les différentes instances administratives soient en mesure d'opérer des arbitrages entre les trois volets du développement durable dans le cadre de leurs activités.

La stratégie nationale de développement durable devrait s'ancrer dans les nouvelles réalités mondiales de changement climatique, de déforestation et de pertes de biodiversité et d'écosystèmes. Elle devrait ainsi miser sur une économie verte et équitable et proposer une architecture commune à tous les acteurs économiques et les aider à structurer leurs projets de développement durable. Une telle stratégie viserait à développer une économie sobre en ressources naturelles et décarbonée (!). L'adoption d'un tel texte, et la mise en ouvre des mécanismes et des processus d'intégration de ce texte par les différents ministères concernés, apparaissent comme un pas essentiel vers une prise en considération pertinente de la problématique du développement durable par le gouvernement algérien.

Si l'on regarde de plus près ce qui se fait dans les pays développés, le programme horizontal de l'OCDE en matière de développement durable propose à ses membres de les accompagner à concevoir et mettre en œuvre des politiques et programmes durables à l'échelle nationale. Ces dernières années ont vu la grande majorité des pays membres de l'OCDE mettre au point des stratégies nationales de développement durable en conformité avec les prescriptions du programme Action 21 adoptée lors de la conférence sur l'Environnement et le Développement à Rio de Janeiro en 1992. Les stratégies de développement durable de la plupart des pays mettent l'emphase sur les éléments écologiques de leur stratégie. La stratégie du Danemark est, par exemple, fondamentalement axée sur la prise en considération des enjeux environnementaux dans certains secteurs précis. En Australie, leur stratégie pour un développement écologiquement durable met l'emphase sur les défis environnementaux comme la gestion des zones côtières. La stratégie du Japon est quant à elle orientée vers le recyclage, la préservation de la biodiversité et le réchauffement climatique. Enfin, le Canada a élaboré plusieurs stratégies ministérielles en s'appuyant sur le "Guide de l'écogouvernement" de 1995 afin de préserver les acquis environnementaux du pays.

L'intégration des trois dimensions du développement durable est un défi continu lors de la formulation de stratégies nationales; celles-ci mettent généralement l'accent sur les questions écologiques pour accompagner les aspects économiques. Le volet social est quant à lui très souvent négligé. En effet, le volet social est généralement celui auquel les stratégies nationales de développement durable accordent le moins d'importance. Bien que ces stratégies énoncent souvent des objectifs sociaux et d'indicateurs de mesure, ils sont généralement généraux et délayé dans la stratégie générale. L'interprétation même de ce volet du développement durable ne fait pas l'unanimité, allant des conséquences sanitaires, à l'égalité entre les hommes et les femmes en passant par des considérations relatives à la qualité de la vie et aux enjeux sociaux tels que la pauvreté, la délinquance, l'emploi et l'éducation. Certains pays, en petit nombre, à l'image de la Belgique, de l'Allemagne ou encore de la Suède ont réussi à intégrer le volet social dans leur stratégie de développement durable de manière convaincante. Dans sa feuille de route sur la durabilité de 2005, l'Allemagne se focalise ainsi sur l'emploi, le vieillissement, les retraites et la famille ainsi que la responsabilité sociale des entreprises. La Norvège a quant à elle étendu le volet social de sa stratégie de développement durable à la sphère internationale en mettant l'accent sur la nécessité d’accroître son aide au développement international et ses importations en provenance de pays en voie développement.

En définitive, une loi algérienne de développement durable qui balise le développement selon les volets économique, social et environnemental permettrait à l'ensemble de la société de s'unir autour d'un projet de société. Le ministère algérien de l'environnement pourrait par exemple, à l'image de la stratégie fédérale canadienne de développement durable, jouer un rôle central. Il reviendrait donc à ce ministère d'élaborer la stratégie de développement durable et de la mettre à jour régulièrement. Elle devrait ainsi inclure une feuille de route, des objectifs, des indicateurs de mesure ainsi qu'un plan de mise en œuvre visant l'atteinte de chaque objectif, et préciser quel ministère est responsable pour chacun des objectifs. Ce faisant, la contribution d'une stratégie de développement durable devrait non seulement assurer une plus grande équité intra et inter générationnelle mais aussi encadrer le développement des projets majeurs en accordant une importance particulière à l'acceptation sociale des projets, que ce soit sur leur aspect écologique ou encore économique. L'erreur à éviter est de ne pas déifier la dimension environnementale qui limiterait le potentiel et la portée d'une telle stratégie. De toute manière, en faisant fi de la dimension sociale, il serait difficile d'imaginer que les volets écologique et économique soient respectés.

Table 1 - Principaux cas de mobilisation sociale autour d'enjeux socio-économico-environnementaux en Algérie depuis 2000

Date

Projet

Résultats (annulation, report, modification, etc.)

2015

Unité de production de peinture à Tichy

Projet maintenu autour d'un vif débat social local

2015

Construction d'une méga mosquée à Fréha dans la wilaya de Tizi-Ouzou

Projet retardé sine die

2014

Exploitation du gaz de schiste à In Salah

Projet maintenu mais retardé autour d'un vif débat social national qui a commencé en décembre 2014 et s'est poursuivi jusqu'en juin 2015

2012

Projet d'école de gendarmerie à Tizi-Ouzou

Projet maintenu autour d'un vif débat et climat social local. Une nouvelle brigade de gendarmerie à proximité a été détruite par les populations en colère quelques mois avant sa mise en opération.

2011

Projet de pénétrante autoroutière de Béjaia

Projet complété avec d'importants retards et le tracé de l'autoroute fût révisé à certaines localités

2011

Construction d'une zone industrielle à Souama dans la wilaya de Tizi-Ouzou

Projet retardé sine die bien que les autorités publiques aient manifesté leur souhait de relancer le projet en 2015

2009

Deux carrières d'agrégats à Djermouna dans la Wilaya de Béjaia

Projets suspendus

2008

L’exploitation de l’important gisement de zinc et de plomb, le 5e gisement mondial situé dans la commune d’Amizour, à Bejaïa

Projet maintenu

2008

Construction d'un gazoduc au niveau d'Akoas

Projet suspendu

2006

Réhabilitation d'une ligne électrique de secours Darguina-Béjaia

Projet suspendu

2003

Construction d'un barrage hydroélectrique de Souk n’Tlata dans la wilaya de Tizi-Ouzou

Initialement annoncé en 1978, ce projet a été retardé sine die à partir de 1996 suite à une importante mobilisation des populations locales.

Lire 1re partie : L'Algérie en crise : la nécessité d'une stratégie de développement durable (I)

Sofiane Baba

L'auteur est doctorant et chargé de cours à HEC Montréal en management. Ses recherches portent sur la responsabilité sociale des entreprises, le développement durable les enjeux d'acceptabilité sociale.

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Commentaires (3) | Réagir ?

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Bachir Ariouat

S'il vous plait, éviter d'utiliser des gros termes, ronflons dont l'intérêt pour le peuple il est misérable.

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Massine Ait Ameur

incroyable ce projet de mega-mosquee a Freha! Rien d'autre a construire en Kabylie ou les routes datent du temps de la colonisation francaise! Aller conduire a la sortie de Vgayet et vous verrez la misere dans laquelle la region perdure. Aller conduire entre Tizi et Vgayet sur une route dans un etat minable d'ailleurs et laisse par la France! Mais on a de l'argent pour une mega mosque!! Finalement cette fuite en avant pour couler la Kabylie dans l'islamisme assaisone d'arabisme est un coup du diable, de ces diablotins au pouvoir mi-algeriens, mi-marocains- mi francais par leur progeneture installes en France. J'espere que la population de Freha, qui a besoin d'un hopital et non d'une mosque feras tout pour couler ce projet.

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Il faut se rendre à l'évidence, j'ai rien contre les religions, mais tout de même, il y a trop d'abus en la matière,

Les choix que doit faire tout responsable d'un pays, d'une région, d'une ville ou d'un village, la raison devrait lui dicter l'intérêt du peuple et de la population qui vit sur place.

Vu, l'état dans lequel se trouve notre pays, la misère dans laquelle vit le peuple, pour un individu qui a quelques peux d'intelligences, il devrait d'abord investir l'argent dans l'intérêt commun qui fait vivre le peuple.

Je ne crois pas qu'il existe un pays au monde où les dirigeants ont construits autant d'édifices luxueux religieux, qui ont coutés des milliards aux de caisses de l'état qu'en Algérie.

Une seule et simple question, que produit la mosquée, au regard de ce qui se passe à travers le monde, que de la violence et la haine entre les êtres humains.

Ne vaut-il pas mieux monter un projet industrielle qui créera des emplois et faire vivre les jeunes de Tizi-Ouzou et des environs, que créer un lieu où ils seront du matin au soir les mains levées au ciel implorés le dieu de leur donner à manger.

Pour qu'enfin les jeunes de la Kabylie puissent rester et vivre sur la terre de leurs ancêtres, le laisser pas se projet se réaliser, convertissez son argent dans un projet qui donne des emplois et qui crée d'autres richesses, pour sortir du malheur créer par les hommes à leurs propres destructions.