Gamal Ghitany et les potentats !

Gamal Ghitany
Gamal Ghitany

Une dynastie agonisante, qui gouverne par la force et la duplicité pour se maintenir au pouvoir, un pays corrompu, divisé, appauvri. Une machination policière, une furie du pouvoir…

Par Mohamed Benchicou

Le voyageur de Gamal Ghitani ne décrit pas Alger de Bouteflika ou la Syrie d’El-Assad. Il parle de l’Égypte du début du 16e siècle. "Durant mon long périple, je n’ai vu une ville brisée comme semble l’être le Grand-Caire … Dans l’air, la mort plane, froide, inexorable. Les hommes du sultan ottoman patrouillent partout sur la voie publique, pénètrent à leur guise dans les maisons. Ni les murs, ni les portes ne sont de quelque utilité par les temps qui courent (…). Personne n’est assuré de se trouver en vie à son éveil".

Ghitany a vécu dans ce Grand-Caire qui empeste toujours la mort et la prison, en dépit des siècles. Zayni barakat ! L’odeur nauséabonde de l’autoritarisme, du mépris, de l’arrogance, du pouvoir à vie. Celle-là que fuient les jeunesses arabes avec les vers de Nizzar Kabbani : "Je veux fuir la République de la Soif… Pour pénétrer dans celle du Magnolia"

Zayni Barakat ! Ghitany a écrit ce livre à sa sortie de prison où l’avait jeté le président Nasser pour délit d’écriture . L’Égypte était alors une de ces patries «qui craint de regarder son corps dans un miroir pour ne pas le désirer». Un de ces gouvernements délégitimés par l’époque, par leurs actes, par leur prédation et qui ne comptent plus que sur a police politique pour contrôler la population… «Si Votre Excellence désire savoir ce qui se dérobe à sa connaissance, elle ne pourra le faire sans le secours des espions que nous avons disséminés un peu partout parmi le bon peuple musulman. De même si elle souhaite pouvoir entendre ces chuchotements (qui sont souvent le présage des plus grands et plus terribles desseins) chez le prince comme chez l’homme du commun, elle ne pourra le faire qu’en s’en remettant à nous et en acceptant l’aide que nous lui apportons, selon l’usage qui fait loi dans le royaume de Sa Majesté le sultan […] Fait au Caire le dix du mois de shawâl de l’an 912 de l’hégire.» (1)

Gamal Ghitany est mort dimanche dernier, soulagé de ses perplexités. Quand on est écrivain arabe, poète arabe, journaliste arabe, on meurt pourtant rarement apaisé. C’est ainsi depuis la nuit des temps… Ainsi les patries arabes en sont-elles venues à «prendre le poème pour un tract clandestin», angoissées à l’idée qu’on sache qu’avec l’argent du pétrole ils ont construit des mosquées pour abriter leurs mensonges et des prisons pour enfermer les consciences.
Gamal Ghitani a vécu dans l’éternelle nostalgie d’un monde meilleur. Il lui tardait de voir ce Caire s’extirper de la nuit du passé, et devenir une cité d’aujourd’hui.

Il a eu le temps d’assister à la Révolution égyptienne, ultime joie d’une vie consacrée à éveiller les consciences, et l’a considérée comme «la manifestation du génie égyptien».

Zayni Barakat a été entendu. "Même fragile, même menacée, la première révolution populaire égyptienne a fait sauter un verrou millénaire. Les Égyptiens n’y renonceront pas facilement" Après tant de siècles d’oppression, une nouvelle vitalité voit le jour en Égypte, certes encore balbutiante mais réelle, illustrée par ce tableau mural réalisé par des étudiants des beaux-arts de Zamalek (Le Caire) : une momie serrée dans ses bandelettes mais qui, la bouche grande ouverte, s’écrie : "I’m free !".

Gamal Ghitany est mort quelques heures avant que le président Bouteflika, dans un message à la presse, appelle "à participer à la préservation de la stabilité nationale "afin d’épargner au pays "les douloureux événements que vivent, hélas, certains pays frères".

Pourquoi vouloir être libre et de son époque quand on peut être "stable" sous la haute direction de Saâdani et de Bouteflika ?

Zayni barakat !

M. B.

(1) Extrait de Zayni barakat de Gamal Ghitany (Seuil) 1985

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