Procès Hissène Habré : de Sciences Po à la barbarie d’Etat

Hissene Habré, l'ancien dictateur tchadien.
Hissene Habré, l'ancien dictateur tchadien.

792 feuilles jaunies par le temps, portant témoignage des tortures perpétrées dans la "Piscine", haut lieu de la police politique tchadienne, seront la facture présentée par le tribunal de Dakar à Hissène Habré. Tant d’années après le début de la traque judiciaire et sa fuite au Sénégal, l’Afrique inaugure le premier procès intenté à un ancien dictateur africain. L’Union africaine serait-elle enfin sur la bonne voie ?

L’histoire de Hissène Habré est sans doute classique, de ces jeunes gens de la période post-coloniale qui bénéficièrent d’une excellente instruction et finirent par la mettre au service d’une diabolique hystérie meurtrière, au retour dans leur pays.

Ancien étudiant à Sciences Po Paris (l’auteur de cet article témoigne que la fréquentation commune de ce lieu ne suscite pas obligatoirement les mêmes projets), Hissène Habré fut tout naturellement promis au destin d’un chef d’Etat africain, dès lors qu’il entra dans une démarche de militantisme passionné. Mais comme la quasi-totalité de ses homologues, chefs d’Etat africains, il ne misa pas sur la construction démocratique. Quelles que soient les légitimités acquises dans le combat révolutionnaire, Hissène Habré sombra dans la brutalité la plus répressive envers son pauvre peuple.

Comme il faut toujours un lieu à la gloire de la puissance du maître, Hissène Habré choisit une piscine, ancien établissement de détente des militaires français, au retour de leur mission. Transformée en maison d’incarcération et de torture des opposants, la "Piscine" gardera ce nom terrifiant dans les esprits de tous les Tchadiens.

Puis, le Président fit installer, aux côtés de "la piscine", le siège de la très redoutable DDS (Direction de la Documentation et de la Sécurité). C’est probablement avec un humour sordide que l’homme instruit, dont le peuple attendait l’ouverture de bibliothèques, lui offrit un centre de "documentation" pour mieux l’asservir par la terreur. Il avait compris que la seule documentation utile à son pouvoir était celle des sombres fiches qui annoncent la torture puis lui font suite lorsque, dans le meilleur des cas, le pauvre malheureux s’en sortait vivant.

Dans les investigations pour conforter la preuve de culpabilité de Hissene Habré, les sept cent quatre-vingt-douze documents sont accablants. L’un d’entre eux est assez révélateur de ce qu’il fut réellement, soit un pantin au service des grandes puissances, allant de l’un à l’autre, selon les circonstances (il fut notamment à l’origine du kidnapping d’une ethnologue française, une affaire médiatisée pendant de longues années). Cette lettre, retrouvée dans le maquis de documents laissés dans "la Piscine", est un remerciement à la CIA pour un stage de formation d’agents de la répression.

Il faut bien se rappeler de l’époque de la guerre froide où les grandes puissances se jouaient des dictateurs sanguinaires pour manipuler leurs conflits et leurs intérêts par Etats interposés. Les puissances étrangères, notamment les Etats-Unis, avaient l’habitude de prononcer cette formule célèbre et cynique "C’est un fils de….mais c’est le nôtre !". Hissène Habré n’est vraiment pas le plus crédible pour lancer à l’opinion publique, lors de son arrestation à Dakar : "A bas l’impérialisme étranger !". Il aura du mal à convaincre, cette fois-ci.

Comme un dictateur est toujours trahi par son entourage, Hissène Habré est renversé, en 1990, par son ancien commandant en chef, Idriss Déby, actuel chef d’Etat tchadien. Il s'enfuit au Sénégal avec ses fonds et s’installa dans un tranquille et douillet exil, chance que n’eurent pas ses compatriotes qui avaient eu le malheur d’avoir un abonnement à "la Piscine".

Hissène Habré n’a pas pu bénéficier d’Internet car inexistant à cette époque. Il est certain que la DDS aurait eu la mission d’intervenir dans les forums, au bas des articles, pour perturber et semer le trouble, en tout cas de brouiller le message. C’est un exercice très classique de diversion des petits, tous petits fonctionnaires de la censure et du contrôle de la parole. Pendant que les généraux s’enrichissent à milliards, il faut bien une armée de petites mains, dans l’ombre des ténébres.

La traque judiciaire internationale commence en Belgique, en 2005, premier pays ouvrant la possibilité légale à toute personne ou organisation de poursuivre ceux qui ont commis des crimes contre l’humanité, où que cela soit dans le monde. En 2009, la justice belge attaque le Sénégal devant la Cour Internationale de Justice, après que toutes les demandes d’extradition soient restées lettres mortes. C’est que les pays africains n’étaient franchement pas partants pour créer un précédent qui les auraient mis dans l’embarras, chacun étant le protecteur de l’autre et inversement.

Les longues années de résidence sénégalaise d’Hissène Habré ont permis d’accumuler un capital de sympathie car il n’a pas hésité à prodiguer sa générosité, comme par exemple au bénéfice d’un club de football local. N’importe quel comptable d’un régime corrompu vous affirmera, la main sur le cœur, que les fonds de l’ancien Président de la république proviennent de ses rémunérations de chef d’Etat, à l’époque de ses fonctions. Il faut dire qu’elles devaient être les plus colossales au monde pour couvrir une si longue période d’exil, dans des conditions très confortables. Hissene Habré finit même par épouser une sénégalaise et eut un enfant de cette union, ce qui renforça son sentiment d’être à jamais protégé de son odieux passé.

Mais les dettes finissent toujours par être réclamées par les créanciers. A nouveau Président sénégalais, nouvelle donne, tout est remis en question pour Hissene Habré. Macky Sall, président actuel du Sénégal, ordonne la mise en place d’une nouvelle Cour de justice, "les chambres africaines extraordinaires", pour y déférer l’ancien Président tchadien. Hissene Habré n’a vraiment pas de chance car il croyait encore aux élections à vie sur les territoires africains. Il avait pourtant une solide expérience avec le coup d’Etat en sa défaveur.

Pire encore, pour sa malchance, devait être le ministre de la justice qui venait d’être nommé, Sidiki Kaba. Horreur absolue pour l’ancien Président tchadien, cet homme était Président de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (la FIDH, dont il est encore le Président d’honneur) et l’un des plus farouches partisans de la lutte contre l’impunité. Sidiki Kaba avait particulièrement été indigné que les Etats-parties de la Cour pénale internationale soient les premiers à contrevenir aux idéaux de justice, pourtant contractuellement engageants.

Il faut dire que le Sénégal ne pouvait plus s’opposer davantage à une traque judiciaire menée conjointement par l’Union européenne, l’Union africaine, certains services des Nations unies et la Cour Internationale de justice. Si le président Wade avait tenu bon, le nouveau Président sait ce qu’il en coûte, en ces temps de grande crise des productions africaines, à laisser un tel dossier contrevenir à sa réputation et à sa force de négociation.

Le défilé des anciens chefs d’Etat africains devant la Cour Internationale de Justice est devenu, de nos jours, assez fréquent, en tout cas annonciateur d’un gros avertissement à tous les sanguinaires qui pensent que leur impunité est perpétuelle. Il est tout à fait salutaire que ce soit un pays africain qui juge pour "crimes contre l’humanité" un autre africain, de surcroît lorsqu’il fut en charge de la population de son pays.

Dorénavant, toutes les piscines des dictateurs dans le monde devront être payées, à crédit s’il le faut, mais les huissiers du monde libre seront impitoyables pour le règlement. Et ces huissiers, ce sont les êtres humains qui n’ont plus envie d’un bain forcé dans une piscine remplie de sang.

Le procès est annoncé être reporté au sept septembre suite aux manifestations hostiles d’Hissène Habrè qui ne reconnaît décidément que la légitimité de son pouvoir judiciaire expéditif et sanglant. Mais surtout, la Cour a estimé recevable les requêtes des avocats pour un supplément de temps au bénéfice de la défense. La justice accorde toujours à l’accusé des conditions normales d’un procès même lorsqu’elle doit juger la plus féroce des bestialités. Une attitude qu’il n’a pas eue avec les malheureuses victimes qui sont tombées entre ses mains.

En conclusion, je me souviens de l’insolente et vulgaire onomatopée, celle qui reproduit le son inconvenant d’une manifestation digestive, lancée par le fils Kadhafi aux journalistes qui lui rappelèrent, dans les derniers jours de sa puissance, la menace de la Cour Internationale de justice.

Le conseil est donné à tous ceux qui sont tentés par cette figure sémantique de bien y réfléchir à deux fois. Ils risqueraient d’apprendre, à leur dépens, que si elle est dans le langage des gens grossiers, elle ne l’est absolument pas dans le vocabulaire du Droit et de la justice internationale.

Sid Lakhdar Boumédiene

Enseignant

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Commentaires (4) | Réagir ?

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klouzazna klouzazna

L'afrique qui a toujours récolté les fruits amères de Saint-cyr et de Sciences-PO !!!

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Yacine Khalfi

Bonjour

Arriverons-nous à avoir la même chose en Algérie, où d'innombrables crimes ont été commis, surtout pendant les décennies noire et rouge ?

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