Ce monde qui fait peur

Guerre, misère : le monde devient de plus en plus fou.
Guerre, misère : le monde devient de plus en plus fou.

J'aimerais bien de prime abord rebondir en ce papier sur le concept du stéréotype dont j'avais déjà parlé dans l'une de mes précédentes chroniques. Mais pourquoi ce retour ? En ce contexte agité de haine planétaire où l'internationale terroriste a affûté ses armes pour semer le trouble à travers le monde entier, la rage nivellatrice de la médiocrité l'aurait emporté sur le dialogue des cultures, la réconciliation des esprits et l'alliance des civilisations.

En outre, la souveraineté des Etats modernes tend à disparaître de façon inquiétante, non sous l'emprise de l'interculturalité ou l'internationalité des liens entre eux mais à cause de leur incapacité à juguler la violence sociale et politique à l'origine des frictions récurrentes qui les touchent. Laissé en jachère depuis bien longtemps, le terrain des questionnements existentiels foisonne désormais de perplexes désolations: Sommes-nous à la hauteur des défis que nous exige la vie de demain ? Et encore, où va le monde à ce rythme démoniaque ? Et que deviendront les valeurs ayant fait jadis le lit de la tolérance entre les humains ? Et puis enfin, où se trouve ce désir de vie qui irradie de sa quintessence le commun des mortels ? En d'autres termes, sommes-nous au bord d'un suicide civilisationnel imminent ? Ou n'espère-t-on par-là que de nous engager dans un traitement palliatif de nos malheurs protéiformes par la thérapie létale d'euthanasie ? Bien entendu, pour mourir lentement et doucement sans que l'on sente l'aigreur de la vieillesse. Vieillesse de la sagesse et de la lucidité.

D'abord dans notre rapport à la biosphère (la pollution, le réchauffement climatique, la dégradation de notre environnement, etc.,), ensuite dans notre relation avec la dignité humaine (guerres, massacres, exterminations, égocentrisme individualiste et manque de compassion avec les autres, etc.,) et, au final, dans la défaillance de nos réseaux communicationnels devenus artificiels, obsolètes et porteurs de danger sur le vivre-ensemble (espionnage, renseignement abusif, délation, etc.). Bref, inscrite sous le signe du désenchantement, l'humanité s'accroche avec ses diversités à des identités fixes, fragiles et sèches, perdant ainsi son véritable capital d'espoir qu'est le mouvement.

Ce glissement vers l'immobilisme et le repli puise dans ce que vivent d'injustice nombre de peuples opprimés dont principalement ceux du Monde arabo-musulman matière aux dérives. Dérive de culture, dérive d'éducation, dérive de religion, dérive de sens, dérive de morale et de valeurs, dérive de conscience, etc. On a beau tenter depuis de déblayer la gangue, rien n'y fait. A vrai dire, lorsque des communautés entières se sentent menacées dans leur existence propre, leur droit de vie, exposées éhontément qu'elles sont à l’iniquité des diktats des faiseurs de politiques mondiales, il y a mille et un motifs à se faire des soucis. En plus, l'état de ghetto culturel sous forme d'hégémonie américaine et occidentale dont pâtit le monde de nos jours édulcoré par l'émail factice de la mondialisation a exacerbé ces craintes.

Le melting-pot n'est qu'une semence d'un idéalisme forcené, le métissage s'est piégé dans l'enclos communautariste, les relents du néocolonialisme ont envahi les conceptions étatiques des dirigeants politiques, la mixité des races, des populations, des idées, des cultes et des cultures a été rattrapée par une stérile fragilité. Ce qui nous autorise à penser que l'aventure de la paix mondiale part déjà d'un marécage. Dans son ouvrage "Les guerres de demain", (Le Seuil, 2001), le Français Pascal Boniface qui réfute d'emblée l'idée du clash des civilisations de l'Américain Samuel Huntington (1927-2008) recense avec enthousiasme le nombre impressionnant de dialectes, de langues et de cultures mondiales mais s'interroge en même temps sur le devenir d'un monde divisé et dévoré par ses minorités. Si cette multiplicité des langues, des ethnies et des races témoigne d'une véritable richesse, elle n'en demeure pas moins ferment de conflits. Pour cause, l'intensité du sentiment d'appartenance locale ou nationale qui anime les populations du monde ne forge que sectarismes, tribalismes, clanismes et des luttes intestines des plus meurtrières où les plus faibles sont malheureusement passibles de tous les arbitraires (Darfour, Tibet, Tchétchénie, etc.). La pauvreté mentale des dictatures de l'argent n'a fait que nourrir la criminalité des dictatures du sang. En témoignent par exemple le gâchis irakien, la blessure palestinienne et la morgue syrienne. Ce qui a créé toute une littérature contestataire et subversive chez ces laissés-pour-compte de la planète. Une littérature faite de ressentiments, d'amertumes, de désarrois et surtout de pulsions de revanche traduites dans certaines de leurs dimensions en un penchant de révolte généralisée aux quatre coins de la terre (radicalisme religieux, intégrisme, terrorisme, etc).

En effet, dans son célèbre ouvrage «Que veulent les Arabes?» (Page après page, 2004) l'iranien Fereydoun Hoveyda (1924-2006) aura examiné avec une rare subtilité cet état d’embarras chronique dans lequel se trouvent ces arabes partagés entre une certaine tradition préhistorique, momifiée et atone, baignée de surcroît dans le triomphalisme des fastes de la civilisation islamique ainsi que des récits prophétiques prolifiques et une modernité d'ersatz où ils se voient à leur grand malheur l'incarnation de disciples aveugles, défaitistes et suiveurs en tous points de vue de la modernité occidentale. Le cul entre deux chaises, ces arabes-là se laissent partout embarqués aujourd'hui sur le flanc de l'incertitude. Incertitude du moment et des lendemains. J'insiste ici sur ce mot : incertitude. Car dans les pays évolués, c'est justement de cette incertitude-là même que part le processus indéfini du progrès. Le doute méthodique du philosophe Descartes (1596-1650) n'a-t-il pas permis par exemple à la civilisation occidentale d'étrenner la fameuse ère de l'Ufklarung (Les Lumières)? Mehr licht «plus de lumière» aurait répété bien plus tard Goethe (1749-1832) sur son lit de mort. La lumière ne jaillit que lorsqu'on doute de nous-mêmes et des autres. Ce qui nous mène vers la critique de nous-mêmes (l’autocritique) et celle des autres, base de la compréhension globale du monde (la mentalité analytique selon Edward Said). Or dans le contexte arabo-musulman, le doute s'est transformé en peur. Bien entendu, peur de soi-même et des autres. Une situation de méfiance extrême à l'origine des tensions de toutes sortes : culturelles, sociales, politiques, etc. J'en reviens maintenant au stéréotype cité au départ qui peut être là interchangeable, c'est-à-dire, provenant aussi bien de ceux qui sont censés éditer les valeurs morales hégémoniques du monde (l'oligarchie financière internationale) que des autres qui les subissent (ceux que je désigne personnellement par «l'infrastructure primaire de l'indigénat» : Le Tiers Monde, les Noirs et les Arabes). En ce sens que les premiers, enivrées par leur force, stigmatisent les seconds et ceux-ci, handicapés par leur faiblesse, se stigmatisent eux-mêmes pour accréditer la «fausse» thèse des premiers (renvoi d'ascenseur fort pathétique). Syndrome fataliste qui justifie à plus d'un titre la violence injuste de la vie par ceux-là même qui en sont les victimes propitiatoires.

Or en principe, il faudrait agir par la défensive et de façon intelligente, autrement dit, s'engager dans une guerre psychologique parallèle à celle de ses détracteurs. Celle-ci n'est d'ailleurs pas une invention moderne mais une tradition ancrée dans la conscience humaine depuis la nuit des temps. Le roi carthaginois Hannibal Barca (247 Av.J-C-181 Av. J-C) n’eut-t-il pas propagé la bonne parole sur lui et les siens avant sa traversée historique des Pyrénées et des Alpes pour gagner le nord de l'Italie avec ses 52 éléphants (stéréotype positif) afin de dissuader les populations romaines de se liguer autour de leur armée et le battre? Et par ricochet, galvaniser ses troupes qui souffraient de pénurie de munitions, en leur donnant une suprématie morale sur leurs adversaires. La stratégie militaire et politique fait de la rumeur et du stéréotype des armes de rechange quand le terrain paraît défavorable. Ainsi le stéréotype (l'envahisseur bienveillant) est-il devenu idée (la non-obligation de le combattre) et vice versa. Ce qui pourrait donner lieu au fil du temps aux idées-stéréotypées. Bref, le stéréotype ou le cliché ne sont pas seulement négatifs mais aussi positifs. En réalité, cette combine bien rodée de Hannibal a aussi été mise à contribution par les armées napoléoniennes dans leurs différentes invasions européennes. La problématique fondamentale qui renvoie à la complexité philosophique de la notion du stéréotype est la suivante : comment peut-on survivre, surtout si on est minoritaires ou marginalisées en société, exonérés du regard dévalorisant ou méprisant des autres (les fabricants de valeurs) ? Autrement dit, serait-il possible de circonscrire l'espace de nuisance du cliché sans un travail de réhabilitation personnelle et sociétale (c'est-à-dire s'arracher l'estime et le respect des autres dans la passivité comme le font les arabes de nos jours)? En vérité, si le stéréotype (raciste, ségrégationniste, corporatiste, sexiste, etc.,) survit, c'est en partie à cause du relais médiatique. Celui ou ceux qui en font usage visent à épuiser l'énergie de l'autre ou des autres (leur adversaire) et se l'injecter comme carburant de substitution.

En un mot, imbiber comme une éponge la victime de clichés, puis l'essorer afin de ne lui laisser aucune échappatoire possible. Et bien évidemment, pour créer le stéréotype, ce monde de l'illusion par excellence même s'il ne s'agit que d'un monde-bidon, vaut mieux pour les manipulateurs de s'y mettre sérieusement. Bien entendu, ce monde de l'illusion, c'est le mythe à l'envers, c'est-à-dire, ce mythe qui déconstruit, défigure, déracine, mutile et castre le génie contrairement à celui qui aide à l'édification des nations.

Dans son ouvrage au titre provocateur "Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l'imagination constituante" (Le Seuil, 1983), l'historien Paul Veyne assène ce jugement "à nos yeux, le mythe a cessé de dire vrai ; il passe, en revanche, pour n'avoir pas parlé pour rien : il a eu une fonction sociale ou vitale à défaut d'une vérité". L'enfantement de l'illusion se produit souvent au forceps, déformant le cours de la réalité, de l'histoire, des mythes, des événements, etc. Si la machine de la propagande fabrique des espoirs vastes comme des continents, des clichés ou des stéréotypes, c'est pour noyer les masses dans l'océan de la médiocrité, la routine, la peur de l'altérité et l'amour du fait banalisé. Chercher aujourd'hui par exemple la pure vérité sur la toile d'internet n'est-il pas comparable en bien des points à la recherche d'une aiguille dans une botte de foin? Enfin tout est fonction de ce que l'on pourrait appeler hinc et nunc "l'algorithme des hasards improbables". Notre monde fait peur.

Kamal Guerroua

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