Assia Djebar et nos "mots-passerelles"

Assia Djebar
Assia Djebar

Notre Immortelle, Assia Djebar, n'est plus. Elle qui, enfant, rêvait d'être dans le secret des étoiles, en est une, désormais. Ecoutons-la évoquer ses rêveries de fillette (Préface au Dictionnaire des mots français d’origine arabe)

Par Salah Guemriche

EXTRAIT 1 : «(…) Tenez, j’ai autrefois gardé une nostalgie, celle de n’avoir eu ni l’occasion, ni le temps, de m’introduire, oh, à petits pas de voleuse, dans quelque immense bibliothèque qui ne serait consacrée qu’à de vieux ouvrages encombrants ou vieillis, mais avec des pages couvertes de reproductions d’astrolabes depuis les plus anciens jusqu’aux plus récents… Ainsi, aurais-je pu lire les descriptions de l’étoile Altaïr, aussi bien chez un auteur persan du Xe siècle que celles de Camille Flammarion, au XIXe siècle, les lire comme on lirait de la poésie, juste avant de lever les yeux vers le ciel, au cœur d’une nuit illuminée : Altaïr avec ses trois noms : «Nasr althair», l’Aigle volante, puis «l’Aigle reposante», enfin «l’Etoile de l’Arabie heureuse»... Mais si je semble m’attarder sur cette nostalgie d’enfant, c’est soudain parce que j’ai imaginé l’irréel : quelque institutrice nous aurait, dans chaque classe de mes 6 à 10 ans, ainsi présenté les mots français concernant la recherche en astronomie ; elle nous aurait écrit ces noms étranges de constellations – mais rêvons toujours a posteriori – comme le fait ici, dans les pages suivantes, Salah Guemriche : en creusant, elle aussi, chaque mot français jusqu’à en extraire, comme si ce mot devenait un fruit, le noyau qui, soudain, se découvrirait de langue et d’écho arabes… Cela m’aurait conduite sans nul doute, autant grâce à la sonorité, dans ma langue maternelle, de ce cœur soudain palpitant, de ce noyau à vif, que par l’imagination : celle-ci, naviguant soudain à reculons pour traverser les siècles jusqu’à…. pourquoi pas : jusqu’à l’ombre ressuscitée du prince monghol de Jaipur, Singh II, qui, au début du XVIIIe siècle, en passionné d’astronomie, lisait Euclide et Ptolémée traduits, l’un et l’autre, en sanscrit, ou même l’astronome turc, Uhugh Beg qui, un siècle seulement avant lui, avait fait construire à Samarkand l’observatoire le plus moderne de son temps… Et, pour revenir à mon rêve de fillette – ma tête dans les étoiles –, peut-être aurais-je poursuivi alors avec plus d’entêtement mon utopie : celle d’une vie, justement «la tête-dans les-étoiles», si seulement l’on m’avait fait entendre les racines arabes, murmurées justement dans la tendresse de la langue maternelle, sous les appellations françaises : l’astrolabe gigantesque du prince Jaipur aux Indes – avec son aiguille qui tourne, l’alidade – m’aurait peut-être poussée à choisir, pour mes études futures, l’astronomie (…)». Je lui dois donc cette magnifique préface, d'une valeur pédagogique inestimable, surtout par les temps qui courent !... Le titre : "Le voyage des mots" date de février 2007. A ne pas confondre avec un autre titre, repris ailleurs avec "armes et bagages", en 2013, sans que soit rendu ni à César ni à Dieu ce qui appartient et à Dieu et à César... A sa mémoire, je me permets de donner un autre extrait de ladite préface (rédigée voilà 8 ans, jour pour jour), à l'intention des enseignants et autres pédagogues, y compris ceux et celles œuvrant au sein même du ministère de l’Education nationale… C'était d'ailleurs un souci récurrent chez notre Immortelle, comme il ressort d'un courriel qu'elle m'envoya le 27 mars 2007 : "Je dois surtout dire que, recevant votre manuscrit, je l'ai lu avec beaucoup d'intérêt : connaissant déjà une bonne partie du sujet (j'avais, en vain, proposé à ma fille de le faire... il y a 10 ou 12 ans au moins), j'ai été très impressionnée par tout le temps que vous y avez consacré, la qualité des fiches et surtout, que vous ayez pu et su garder une "touche" très personnelle. C'est volontairement que vers la fin j'ai insisté sur l'importance d'avoir votre livre dans les lycées : il restera longtemps d'actualité".

EXTRAIT 2 : «(...) C’est pourquoi, je me dois de souligner d’emblée combien cette entreprise (…), soutenue par une recherche méthodique, scrupuleuse et même passionnée, me semble, pour les enseignants en premier, d’une valeur éducative exceptionnelle : ce livre peut s’avérer d’un apport précieux pour le grand débat pédagogique - avec son urgence actuelle - dans ce qu’on appelle sommairement «l’insertion» ou «l’intégration» des enfants de ’émigration, et cela, pour réussir leur scolarisation à toutes les étapes de l’enseignement public. Ce livre, dans son usage pédagogique par des enseignants en lettres, à toutes les étapes d’un enseignement du secondaire, semble d’une urgence évidente : pourquoi cette assertion de ma part ? L’enseignant en lettres, pour un public de préadolescents n’ayant pas le français comme langue maternelle, éveillera en ceux-ci – grâce aux centaines de fiches de mots français venus, eux aussi, dès leur origine, d’un lointain horizon – un réel désir, une curiosité suscitée par la découverte (quelquefois étonnée) de se sentir soudain, eux avec leur étrangeté qui d’ordinaire les ankylose et qu’ils entendent dans la racine soudain éclairée, l’écho, même lointain, en eux ou chez leurs parents, analphabètes parfois, mais en français. C’est pourquoi, me semble-t-il, je propose d’appeler ces 400 mots, des «mots-ponts», ou plus joliment, des «mots-passerelles» : car ils facilitent le passage entre deux univers, l’école et la maison où l’élève peut entendre chez la mère ou l’aïeule, la racine intacte dont le mot français, appris à l’école, en est lui, la mémoire écrite, puis transmuée à travers plusieurs générations. Le gain, de cette façon, est d’ordre méthodologique : l’élève valorise enfin cette langue maternelle qui, jusque-là, semblait le handicaper. Et que dire alors s’il y a, chez l’enseignant, le rappel que tant de mots venant de l’arabe sont un haut héritage d’ordre scientifique, et non pas, comme il le croyait et le voyait ordinairement, autour de lui, de nature folklorique ou strictement culinaire. Ex : les multiples mots de chimie, de sciences naturelles, de médecine, d’astronomie, de mathématiques. Ainsi, l’enfant d’ailleurs qui se croyait, parce que du TiersMonde, donc de pays «sous-développés , se découvre, héritier d’un passé inventif (….)».

S.G.

(Assia Djebar : Le voyage des mots arabes dans la langue française - Paris, février 2007. Préface au Dictionnaire des mots français d’origine arabe, Seuil 2007, Points 2015).

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Commentaires (3) | Réagir ?

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Rabah Mansour

La disparition de assia Djebbar est un perte énorme pour l'Algérie et la culture universselle. Mes sincères condolèances à sa famille. Paix à son âme et repos éternel dans son majestueux Chenoua natal qu'elle aimait tant.

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khelaf hellal

Des excommuniés (ées) de leur pays d'origine l'Algérie (J. M. Amrouche, A. Djebbar, M. Feraoun etc...), des parias de l'arabisation fondamentale post-indépendance, c'est tout juste si leur mort est reconnue comme une perte pour l'Algérie (Djaout), il y en a même auxquels on a refusé l'inhumation en terre d'Algérie, la terre de leurs ancêtres (Kateb, Arkoun)

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