Mohamed Iguerbouchène, comme une belle leçon pour nos enfants

Mohamed Iguerbouchène.
Mohamed Iguerbouchène.

André Sarrouy, critique cinématographique et ancien journaliste dans Afrique du Nord-Illustrée (ADNI) et "L’Echo-d’Alger", publia un article intitulé Un Berbère en Espagne, dans "ADNI", n° 670, du 03 mars 1934 et en voici, pour mémoire les propos mesurés et spontanés d’une douceur profonde, intelligente et nostalgique. Des propos qui nous interpellent à plus d’un égard.

"Mon séjour en Espagne, me dit-il, fut, en quelque sorte accidentelle. La patrie d’Albéniz (1) n’était certes, pas mon objectif et j’avais opté pour celle de Pergolèse (2). Mais les génois se sont montrés pour moi d’un tel empressement que j’ai jugé très sage de ne pas séjourner plus de quatre heures parmi eux. Quatre heures durant lesquelles j’ai subi les pires vexations et tous les ennuis possibles. C’est à croire, véritablement, qu’on veut tuer le tourisme là-bas ! Un fait, entre autres. Je n’étais pas plutôt descendre de mon wagon qu’une espèce de sbire à mine patibulaire se précipitait sur moi et me demandait d’un air terrible, en désignant ma valise :

  • Quanto peso ? (Combien pèse-t-elle ?-Notre traduction)

Comme je lui répondais, interdit :

  • Non saprei dirle (Je ne peux pas vous dire - NDLR)

Il commanda :

  • Allora, venga con me ! (Alors, suivez-moi)

La fameuse valise pesait en tout et pour tout 45 kgs. C’était, soi-disant un poids illicite et l’on voulait à tout prix me faire payer une taxe de plus de 60 lires. Cet incident étant clos, je pris le chemin de la ville mais, là encore, je n’allais pas bien loin. Un monsieur, impressionnant de stature et d’uniforme, m’intime l’ordre, en plein boulevard, d’exhiber mes papiers. J’hésitai. Il me menaça. On m’avait dit : les espagnols sont des gens charmants, allez donc faire un tour chez eux. Je me suis souvenu du conseil, je l’ai suivi et je puis vous assurer que je n’en ai éprouvé nul regret. Quel contraste ! Ici, c’est l’optimisme, la vie ! Il n’est qu’à remonter la «rambla» à Barcelone, pour avoir une première impression de cette Espagne pittoresque, immuable malgré les régimes qui se succèdent, toujours ardente et capiteuse, avec ses fleurs, ses parfums, ses bruits, ses femmes et ses musiques. Le soir, tout le monde danse au son des orchestres de quartier, curieusement installés sur des estrades de fortune, d’interminables «sardañas», auxquelles participent grands et petits, novios (petits amis- NDLR) et jeunes filles à marier qui éclatent de rire à propos de tout et de rien, pour un faux pas, un soulier qui se délasse ou une rose mal plantée qui s’échappe d’une chevelure d’ébène.

C’est dans cette musique espagnole qu’on retrouve le mieux l’atmosphère de notre Algérie. Il y a, par exemple, entre le canto flamenco et le sehli indigène – le "tackmide" des Égyptiens – une étrange similitude de rythme. Comme la musique arabe, le style flamenco se caractérise par une absence totale de cadence, la coupe irrégulière de la mélodie et la contrariété de rythme. La transmission des traditions flamencos ce fait par "auditions auditives".

Pour ce qui est des mœurs, cette similitude est moins caractérisée sauf, toutefois, en ce qui concerne la discipline qu’on impose à la femme. Jeune fille, l’espagnole ne sort jamais seule. Mariée, elle séjourne à peu près constamment dans son intérieur, mais elle ne s’y déplait pas. Elle chante…

Quant aux conditions d’existence et à l’organisation du tourisme, tout cela est parfaitement remarquable. Calle Balmes, la rue la plus aristocratique de Barcelone – elle est parallèle à la célèbre rambla Cataluña – j’étais logé, avec tout le confort moderne, y compris une salle de bain indépendante, entièrement nourri et blanchi pour 150 pesetas par mois, taxe et pourboires compris. Et personne ne herche à vous exploiter là-bas. Il semble, au contraire, qu’on se soit donné comme mot d’ordre de retenir le touriste et l’on s’y emplois de la façon la plus habile et la plus honnête. Du portier de l’hôtel au receveur du tramway, en passant par le policeman, tout le monde est serviable, empressé, aimable pour l’étranger. Et je connais certain quartier dénommé «Bariuchino» ou la foule est la plus sympathique du monde. On y voit, à «Bariuchino», oh ! Mon cher, on y voit…"

Iguerbouchène se tut, puis fredonna, les yeux à demi-clos ! Donda esla corazon

  • C’est peut-être bien là, après tout, que Granados (3) écrivit cette page sublime qu’il dédia, je crois à la Argentina".

Et se retourna vers son piano, il entama d’un doigté subtil, les premières mesures de l’"Andalusia".

Mohamed-Karim Assouane

Université d’Alger-2

Notes :

  1. Isaac Albeniz (1860-1909), pianiste et compositeur espagnol.
  2. Giovanni Batista Perglesi (1710-1736), compositeur italien de génie au XVIIIe siècle.
  3. Enrique Granados (1867- 1916) est un compositeur et pianiste espagnol.

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