Pétrole : M. Mohamed Laksaci n’apprend rien de nouveau aux Algériens

La baisse du prix du pétrole va bénéficier aux pays développés mais coûtera très cher aux producteurs comme l'Algérie et le Venezuela
La baisse du prix du pétrole va bénéficier aux pays développés mais coûtera très cher aux producteurs comme l'Algérie et le Venezuela

Pour une surprise, c’en est une : en quatre mois, le prix du pétrole a chuté de plus de 30 %. Depuis son pic atteint mi-juin, à 115 dollars, le baril de Brent de la mer du Nord a perdu 50 dollars, franchissant à Londres la barre symbolique des 60 dollars en fin de semaine dernière.

La plupart des opérateurs et en premier lieu l’organisation des pays exportateurs dans leur réunion de fin novembre dernier, estiment que le prix du brut ne s’installera pas durablement à des niveaux très bas, compte tenu des fondamentaux à long terme du marché pétrolier. Mais, pour les mois qui viennent, les équilibres de marché qui maintenaient le brut autour de 110 dollars le baril depuis 2011 semblent rompu et une fois pour toute. Le ralentissement économique mondial, qui pèse sur la demande d’or noir, le boom du pétrole de schiste américain et la forte hausse du dollar poussent le prix du brut à la baisse. Les "gourous" de Goldman Sachs tablent désormais sur un Brent à 85 dollars au premier trimestre 2015 et à 80 dollars au deuxième trimestre mais cela semble une peine perdue. Cette analyse serait-elle une autre ruse pour rassurer les investisseurs dans les forages profonds. Cette chute brutale est susceptible de provoquer une onde de choc mondiale.

La consommation de brut s’élève à 90 millions de barils par jour : une baisse des prix de 50 dollars représente un transfert de pouvoir d’achat des producteurs vers les consommateurs, de l’ordre de 5 milliards de dollars par jour (plus de 1.000 milliards sur un an). Le 1/ 3, est supporté par les pays de l’OPEP. Les pays importateurs de pétrole, à l’instar de la Chine ou même de la France, seront les premiers à voir leur facture s’alléger. De même que les industries consommatrices de produits pétroliers, comme les transports ou la chimie, même si l’impact n’est pas forcément direct, "Il y a peu d’industries qui consomment directement du brut, excepté la pétrochimie", rappelle un conseiller chez Lavoisier. La variété de brut algérien est appelée Sahara Blend. Son prix s’établit en fonction du marché de Londres. Le pétrole algérien bénéficie en plus d’une prime de qualité qui varie selon l’offre et la demande de bruts légers. Elle peut osciller entre 40 cents et 4 dollars.

Or, C’est justement ce type de brut léger qui est en surplus sur le marché et qui de ce fait accentue la chute des prix. C’est le pétrole algérien qui allège celui du Venezuela pour pouvoir l’écouler sur le marché américain parce que le pétrole de schiste a atteint les qualités de légèreté apprécié par les raffineurs et cela leur permettra de s’en passer des pays producteurs de l’OPEP. Le Venezuela est l’un des pays le plus touché par cette baisse puisqu’il aura besoin de vendre son baril à près de 160 dollars pour équilibrer son budget et faire face aux besoins de son économie. Il a tenté en vain avec l’Algérie, l’Iran, la Libye et le Nigeria de convaincre l’Arabie Saoudite de réduire sa production. Cette demande, non seulement n’arrangeait pas les visées politiques saoudiennes mais la quantité demandée semble impossible à réaliser : il faut au moins réduire le quota de l’OPEP de plus de 3 millions de barils pour faire réagir le marché. A la dernière réunion, les membres de cette organisation qui sont les plus touchés, n’ont rien pu faire face au droit de veto saoudien. Le Venezuela, visiblement le plus déçu vient de prendre la décision de procéder à des coupes budgétaires en commençant par réduire les salaires des fonctionnaires. Cette décision est tellement difficile que le président Maduro et les membres de son gouvernement devront donner l’exemple en premier lieu.

Cette situation inquiétante pèse également, voire même lourdement, sur l’Algérie, dont les recettes en devises avaient déjà commencé à se contracter considérablement depuis le début de l’année, du fait surtout de la baisse de sa production d’hydrocarbures et par conséquent des quantités de pétrole et de gaz exportées. Le gouverneur de la Banque d’Algérie, dans son intervention devant les députés à l'occasion de la présentation de la conjoncture économique et monétaire de l'année 2013 et du premier semestre 2014, n’apprend rien de nouveau aux Algériens sinon de passer un message tanjantiel aux députés pour leur faire comprendre qu’il faudrait oublier leur vœux d’une nouvelle augmentation de leurs salaires. La vulnérabilité de l’économie algérienne a commencé depuis le contre-choc pétrolier, lorsque les prix du brut ont franchi la barre du dix dollars. Tous les gouvernements qui se sont succédé et il y était, n’avaient pris aucune voie stratégique sérieuse voire crédible pour diversifier l’économie nationale. Celui en cours d’exercice, ne semble pas s’inquiéter outre mesure de la baisse des réserves de change. En effet, elles se sont contractées à 193,269 milliards de dollars à fin juin 2014, après une progression au second semestre 2013 à 194 milliards de dollars en fin de période. Corrélativement à l’effet de valorisation, l’encours des réserves de changes (or non compris) a progressé à 194,961 milliards de dollars à fin mars 2014, pour ensuite se contracter au second trimestre 2014. Malgré cette "tendance défavorable", la Banque d’Algérie considère que le niveau des réserves de changes reste "adéquat pour permettre à l’Algérie de faire face à une persistance du choc sur la balance des paiements extérieurs pour le reste de l’année ou au-delà. En ce sens, l’on note un encours historiquement bas de la dette extérieure (3,719 milliards de dollars à fin juin 2014 contre 3,396 milliards de dollars à fin décembre 2013) qui «concourt à la position financière extérieure nette", même si cet endettement a progressé de 323 millions de dollars. (02) Les disponibilités du Fonds de Régulation des Recettes se sont amenuisées durant le premier semestre 2014 de plus de 6 milliards de dollars. Les indicateurs financiers du pays semblent virer au rouge, les exportations d’hydrocarbures diminuent mais les importations augmentent, les déficits de la balance des paiements se sont aggravés durant cette période, mais les responsables politique restent optimistes pour dit-on ne pas saper le morale des Algériens.

1- La croissance mondiale fonctionne en vases communicants

Certains pays importateurs notamment l’Europe et les États-Unis ne vont pas se réjouir de l’allégement de leur facture énergétique car ils feront aussi face à un danger de taille: la déflation. Selon les calculs de Barclays, une baisse du baril de 10% provoque un recul des prix à la consommation de 0,1%. Si elle se confirme, la déflation a des conséquences désastreuses pour les finances des États. En Europe selon le même rapport, cette situation est négative. Elle complique la tâche sur le plan de la politique monétaire, explique-t-on chez Saxo Bank. Les banquiers centraux pourraient être amenés à poursuivre ou intensifier leur politique monétaire accommodante. Ensuite à ce niveau des prix les producteurs américains de gaz de schiste et dans les eaux profondes ne peuvent plus trouver leur compte dans les opérations de forage qui deviendront non rentables. Le boom des énergies non conventionnelles, notamment aux États-Unis, est l'une des raisons de la baisse des prix du baril. Mais le recule prolongé des cours menace la rentabilité de ce secteur. L'exploitation du gaz de schiste devient difficilement tenable lorsque le baril passe sous les 80 dollars. D'après l'Agence internationale de l'Energie, la baisse des prix du pétrole pourrait entraîner une chute de 10% des investissements dans le schiste en 2015 aux États-Unis. A noter également que lorsque le pétrole devient moins cher, les énergies vertes sont directement concurrencées. De l’autre côté et en dehors de l'Arabie Saoudite et de la péninsule arabique, les pays exportateurs de pétrole ont besoin d'un baril élevé, supérieur à 100 dollars pour boucler leur budget. La situation comme on l’a précédemment évoqué est actuellement tendue dans les pays comme le Venezuela, l’Algérie, le Nigeria, l’Iran, l’Iraq et surtout la Libye. Dans ces pays, l'équation budgétaire reste apparemment très compliquée Il y a même des rumeurs de défaut de paiement. L'Iran, pour qui l'or noir reste la première source de revenus en devises, devra aussi faire face cette année à un déficit des recettes pétrolières de l'ordre de 8 à 10% car son budget était calé sur une prévision de baril à 100 dollars. Même tension au Nigéria où l'or noir représente 83% des exportations et 70% des recettes de l'État. La Russie, qui avait aussi fixé ses prévisions de budget sur un baril à 100 dollars, est doublement perdante, d'un point de vue économique mais aussi politique. L'Arabie Saoudite et son allié les États-Unis semblent s'être entendus pour maintenir les prix bas et affaiblir Moscou. Il ne faut perdre de vu que l'Arabie Saoudite, premier pays exportateur de pétrole, risque aussi de faire face à un déficit budgétaire l'an prochain mais les énormes réserves de devises du pays devraient lui permettre de financer ce déficit sans avoir à réduire drastiquement ses dépenses ou d’une manière plus simple pour aboutir à ses visées d’abord multiple puis d’ordre stratégique.

3- C’est tant mieux que la croissance reparte en Occident !

Les grands consommateurs d'or noir devraient voir leur facture énergétique s'alléger. Pour la Chine, deuxième importateur net de pétrole au monde, la baisse actuelle des cours, si elle se maintient, lui fera économiser 60 milliards de dollars sur un an, estime une enquête de The Economist. Avec une facture énergétique de 500 milliards d'euros par an (2014), l'Union européenne pourrait voir cette note baisser sous les 400 milliards avec un baril à 85 dollars. La faiblesse de la devise européenne face au dollar devrait toutefois limiter les effets positifs de la baisse des prix du pétrole, les achats se faisant en billets verts. Globalement, une baisse durable de 25% des prix du pétrole peut faire grimper la croissance économique mondiale de 0,5%, avance l'hebdomadaire britannique. Ceci pourrait expliquer en partie le saut fait par la croissance économique française de 0,3% ce dernier trimestre. Pour un analyste de Saxo Bank, "l'Arabie Saoudite et l'ensemble de la péninsule arabique restent les grands gagnants. Ils profitent d'un baril peu cher pour gagner des parts de marché alors qu'ils avaient perdu du terrain face au schiste". Pour les compagnies aériennes, le kérosène représente entre 30 et 35% des coûts (9,2 milliards d'euros l'an dernier chez Air France par exemple, pour un baril au prix moyen de 109 dollars). Si la baisse des prix du pétrole se poursuit, cela leur permettra principalement de restaurer leurs marges. La filière chimique, pour qui la facture énergétique s'élève à 8 milliards d'euros, devrait elle aussi profiter de la baisse. Mais les effets ne sont pas encore visibles. Il faudrait pour cela que le recul des prix du baril soit durable, Ces groupes doivent également jongler avec la parité euro/dollar. Pour les routiers en revanche, l'effet d'aubaine se mesure déjà. D'après la Fédération nationale des transports routiers, la baisse moyenne de 4,5% des prix du gazole entre novembre 2013 et octobre 2014 a déjà permis d'économiser 318 millions d'euros. Certes, par exemple en France, l'importance des taxes dans la formation des prix du carburant limitent la baisse des prix à la pompe, tout comme la faiblesse de l'euro. Mais l'effet est quand même là, le gazole a baissé de 5,4% sur un an à 1,252 euro le litre. Le sans plomb 95 a de son côté reculé de 4% sur cette période, à 1,434 euro/litre. Aux États-Unis, où les taxes sont moindres, le département américain de l'Énergie a calculé qu'une baisse des prix du baril de 100 à 70 dollars représente une économie de 30 milliards de dollars par an pour les ménages. Si cette situation économique persiste dans ce trend, la chine reprendra sa place et les prix se redresseront.

4- La tendance pourrait arranger les wahhabites mais pas les autres membres

Une consommation d'énergie accrue mais une demande qui se tasse au fil des ans. C'est ce qui ressort des prévisions de l'Agence internationale de l'Energie, qui publie au mois de novembre dernier sa grande étude prospective annuelle. 37% serait la croissance attendue de la demande mondiale d'énergie d'ici 2040 selon le scénario central de l'AIE. Cette prévision est très éloignée de celle de l'Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP) qui avait estimé, dans sa dernière étude prévisionnelle, à 60% la croissance de la consommation mondiale d'énergie à cette échéance. D'après l'AIE, la géographie de la demande mondiale sera profondément bouleversée. La consommation d'énergie stagnera dans la plupart des pays européens, au Japon, en Corée du Sud et en Amérique du nord. Les nouveaux moteurs de la demande se trouveront dans le reste de l'Asie (notamment en Inde et en Asie du sud-est) qui représentera 60% de la demande mondiale, en Afrique sub-saharienne, au Moyen-Orient et en Amérique latine. Cette agence estime à 1% le rythme de croissance annuel de la demande mondiale d'énergie après 2025. La demande va donc se tasser puisque la hausse était de plus de 2% par an au cours des deux dernières décennies. «La croissance démographique et économique sera moins consommatrice d'énergie qu'auparavant», écrit l'AIE. Le «changement structurel de l'économie mondiale au profit des services et d'une industrie plus légère» va ralentir la demande mondiale d'énergie, tout comme la hausse des prix.

5- Conclusion

On constate de visu que cette baisse des prix du brut qui sera suivie sans aucun doute de ceux du gaz a été de bonne augure pour de nombreux pays déjà en difficultés comme la France, la Belgique, l’Espagne, l’Italie, la Grèce et bien d’autres. Ajouté aux efforts de rigueur budgétaire qu’ils prévoient d’entreprendre, cela va certainement faire partir la croissance européenne et, partant mondiale. Mais espérer un prix à 140 dollars comme veulent de nombreux pays de l’OPEP, cela va prendre plusieurs années. Donc il est urgent pour ces derniers pays de prendre la diversification de leurs économies au sérieux.

Rabah Reghis, consultant et économiste pétrolier

Renvoi

(01)- On parle de perte sèche et non de manque à gagner car l’OPEP pouvait booster les prix mais elle ne veut pas pour des raisons autres que celles contenues dans leur statut. Le ministre Koweitien vient de dévoiler la stratégie des pays du golf dans une déclaration au parlement : la chute des prix continuera jusqu’à ce que les producteurs du pétrole de schiste et de sable bitumineux s’arrêtent.

(02)- Lire le rapport de la Banque d’Algérie

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Commentaires (4) | Réagir ?

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khelaf hellal

Il était où ce coco de gouverneur pendant qu'il y a eu 16 milliards de fuite de capitaux en 10 ans du pays : sur la une d' El-Watan d'aujourdhui ? Il était partout ailleurs sauf dans sa Banque Centrale ou alors il y dormait, il y dormait profondément conformément au Code d'honneur de la famiglia.

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Arnaud Bouvier

c'est la fin du petrole cher, tant mieux pour nous les européens

les americains sont les seul qui fixe le prix, le reste ce n'est que du papier

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