Mohamed Boudia : une œuvre inachevée (I)

Mohamed Boudia.
Mohamed Boudia.

En français, dans le texte – et non dans le contexte, nuance ! – Mohamed Boudia se fait dépouiller de son glaive de démiurge par une meute de conspirateurs et accomplit le tour de force de s’exiler dans le théâtre. Sur 41 ans de son existence, le fondateur du théâtre national en Algérie, déroute et complexifie les lectures de notre histoire dans laquelle intervenaient les plus grands noms des arts, de la politique, des révoltes et révolutions des cinq continents.

L’auteur de "Naissances et L’Olivier" (1962) se trouvaient toujours au centre de cette praxis. Autour de lui, un silence de plein ciel, dans l’abandon du ciel (Jean Giono, Le grand troupeau, 1931), Ahmed Ben Bella et Bachir Boumaza se sont déjà tus avant leur disparition et ils se refusaient à tout commentaire à la seule prononciation de son nom. L’ex-patron de la Fondation du 8 Mai 45, le disait clairement au forum du quotidien national El-Youm, en réponse à une question sur le "martyr Mohamed Boudia", Boumaza rétorque : "Le temps n’est pas encore venu pour répondre", de même sur le parti RUR (le FLN Clandestin). De même, pour tous ceux qui ont été contactés, à titre ou à un autre, ils tairont le silence de granit.

Pourtant Mouloud Mammeri l’avait écrit dans La Traversée (1982) : "Le destin des héros est de mourir jeunes et seuls. Celui des moutons est aussi de mourir, mais perclus de vieillesse, usés et, si possible, en masse. (…) sautent d’un coup dans la mort, ils y explosent comme des météores dévoyés, les moutons s’accrochent à la vie jusqu’à la dernière goutte de sang".

Les moutons demeurent ceux qui de droit, mais pour ce qui est des héros, ils sont aux nombres illimités, grandissant au quotidien afin d’éterniser la flamme de la libération. Mohamed Boudia faisait partie de ses éternels, exaltés et magnifiés devant ceux qui sont privés de la faculté de se mouvoir, le jour, ce héros tragique, occupe ses instants à taillader des obstacles toujours renaissants et la nuit "à compter les étoiles" pour fraire des chemins d’un lendemain toujours radieux.

Sur un plan chronologique, la mort du héros est à prendre pour un signe, mort immanente ou folie des hommes, tout comme dans le premier roman d’Eugène Ionesco, Le Solitaire, paru en 1973, ou la mort de la fin est, en fait, le tout début ou le personnage, âgé de 35 ans, travaille dans une boite de quelques employés, bossant un peu mais pas trop pendant quinze ans, un mystique dans la force du mot, dirai : "Je pris pour un signe. J’opte pour la mort", renfermant le roman sur lui-même d’un côté, le monde de l’autre. Au-delà d’une lecture critique de l’œuvre de fiction, il n’y a pas lieu de schématiser l’apport d’un imaginaire voué à l’individuation (Ionesco) avec celui d’un acte matériel subit par le dessein d’une volonté à ne se manifester que par la mort. Cette dernière est une certitude de "l’anéantissement d’un sujet" (Edgar Morin), qui se trouve décomposé et brisant chez l’aimant son Nous le plus intime et ouvre au cœur sa subjectivité, non pas la négation de l’être pour soi (Sujet) mais la contradiction envers le dépassement de cet être "voué au rien" (Idem).

Dans le contexte idéologique de l’Algérie actuelle, la commémoration des morts ou plutôt des non vivants par les vivants, est une valeur d’échange à tout niveau d’un système qui se veut rationnel mais qui ne survie que du non rationnel. C’est bien sur le mode de la circulation symbolique du groupe des vivants et de l’intimité domestique des cimetières que l’échange à l’histoire s’effectuât depuis l’avènement de l’Indépendance politique. Nous sommes une nation de la culture funéraire, un peuple martyr et par les martyrs que notre identité contemporaine s’effectue au jour le jour, mais c’est sur la gestion de cette sphère imaginaire de la mort que les castes politiques fondent leur pouvoir, ce dernier doit s’appuyer, pour sa survit, sur la mort sécularisée et la transcendance du social. N’est-ce pas que l’Insurrection armée du 1er Novembre a été déclenché (et dans uneharmonie nationale) le jour de la Toussaint, la fête de tous les saints de la chrétienté, jour d’évocation des morts et martyrs. Un mois qui porte aussi, dans le calendrier grégorien, le chiffre 11, symbole de l’excès, de la démesure, du débordement, l’incontinence et la violence, un nombre qui annonce un conflit virtuel après celui du cycle complet et de l’abondance. Saint-Augustin le décrivit comme «l’armoire du péché» et son addition, en faisant le total des deux chiffres composants, donne le nombre néfaste de la lutte et de l’opposition. Par néfaste, entendons aux termes théosophiques et non politiques.

Il sera donc question, à travers cette présentation, de rompre avec la tradition qui remonte à la naissance puisqu’elle est, en fait, «le terme pressenti comme une limite par l’espacement, en direction d’elle, des points de souvenirs» (Paul Ricœur, Philosophie de la volonté, 1949, p.416) et que nous voyons surgir depuis quelques années, dans la seule presse algérienne, des articles commémoratifs de l’assassinat de Mohamed Boudia ou des hommages rendus par quelques organismes institués tels Michâal el-chahid (Flambeau du martyr) et des sections locales de la Fondation du 8 Mai 45. Tous ces écrits s’entendent pour dire que les commanditaires et leurs exécutants portent un même sigle: le Mossad.

Sur les colonnes du quotidien parisien du soir Le Monde du 25/09/1985, nous pouvons lire la courte information suivante:

"Parmi les victimes des services parisiens du Mossad, l’Algérien Mohamed Boudia. Des moments tragiques dont on ne perçoit pas la relation avec le thème du « Croissant et de la croix gammée ». En tout cas, l’assassinat de ce militant algérien par les services du Mossad jusque-là simple hypothèse, elle se trouve implicitement confirmée par les auteurs qui désignent Sylvia Rafaël comme chef de l’équipe d’agents qui assassina le 28 juin 1973 à Paris, Mohamed Boudia militant actif de la cause palestinienne. Sylvia Rafaël considérée comme "l’espion n°1" d’Israël sera abattue à son tour par un commando de l’OLP en 1985 alors qu’elle se trouvait avec deux autres agents du Mossad à bord d’un yacht à Larnaka."

Une dépêche qui a fait le tour du monde, pour annoncer que la responsable du commando dit "La Colère de dieu", que Golda Meir envoya pour tuer les responsables palestiniens de par l’Europe, au début des années 1970, a péri dans un attentat fomenté par un commando de fidayîn dans un port de plaisance chypriote.

Aujourd'hui, nous le savons pertinemment que ladite info est une intox médiatique visant à protéger «l’agente n°1 du Mossad» qui en cette période vivait en toute quiétude en Afrique du Sud, auprès de son mari, l’avocat norvégien Anneus Schjodt et ex-procureur auprès de la Cour suprême d’Oslo, et ceci jusqu’à son décès en 2005 après une longue maladie (cancer). La même année elle sera inhumée au cimetière du kibboutz israélien de Ramat Hakovesh, près de la ville palestinienne de Kalkilya (Cisjordanie). L’attentat de Larnaka, en question, touchant trois touristes israéliens au large du port chypriote aurait été revendiqué, selon la presse, par la Force 17 (le service de protection de Yasser Arafat), un attentat vite élucidé après l’attaque de l’aviation sioniste du QG de l’OLP à Hammam-Chatt (Tunis) survenue le 1/10/1985 et qui fut l’occasion pour l’organisation palestinienne de tirer au clair l’opération du yacht de Larnaka et cela devant les instances internationale. Mais l’opération, en question et au-delà des revendications d’un simple appel téléphonique ou d’un sulfureux communiqué de presse, est à réinstaurer dans un contexte beaucoup plus global afin de déterminer qui a profit direct à tirer les dividendes d’un tel attentat et les conséquences qui suivirent sur le plan de la région. Le parallèle entre un acte de professionnel et son objectif visé dissipe largement une quelconque responsabilité d’un organisme telle la Force 17demeurait dans sa territorialité de veiller au seul dirigeant du Fatah comme colonne vertébrale de l’OLP. Il y a lieu de rappeler que la plupart, si ce n’est la totalité, des organisations palestiniennes n’ont jamais cessé d’indexer le F17 comme un suprapouvoir qui ne cesse de porter des préjudices à la cause palestinienne par des pratiques immorales de ses éléments.

Sur un tout autre registre, l’opération de Larnaka et l’attaque de Hammam-Chatt portent la signature d’un seul commanditaire. Dans son ouvrage Terreur et terrorisme (Flammarion, 1976), Friedrich Hacker détermine quatre points fondamentaux dans l’acte de la terreur qu’elle émane d’un groupe social organisé ou d’un état :

1) La cause et la source de la terreur qui, bien entendu, peuvent être à leur tour le résultat d’autres causes ou d’anciennes causes (psychologiques, politiques, économiques, historiques, etc.) et qui, en remontant jusqu’à l’infini, peuvent être ramenées à l’ultime cause mystique et originelle ;

2) Les terroristes, qui utilisent la terreur pour des raisons politiques, stratégiques, psychopathologiques, criminelles, idéalistes (ou en mélange de ces raisons). Certains actes de terrorismes sont spontanés et impulsifs, d’autres au contraire, minutieusement calculés et préparés. Dans le cas de la terreur organisée, les responsables qui sont à l’origine de la terreur, la justifient et la dirigent, sont généralement strictement séparés des exécutants. En tout cas, ceux qui accomplissent effectivement les actes de terrorisme (et qui peuvent également, dans certaines circonstances, devenir eux-mêmes ses victimes) constituent l’élément actif et agissant au phénomène général qu’est la terreur ;

3) Les victimes de la terreur qui sont simplement choisies et utilisées par les terroristes pour parvenir à leurs fins (obtention d’avantages, chantages et intimidations) ; utilisées comme de simples instruments, elles sont, dans les mains des terroristes, rabaissées au rang d’instruments, de pions déshumanisées. Leur sort n’intéresse les terroristes que dans la mesure où elle peut leur servir à obtenir d’effet désirer ;

4) La cible de la terreur ; le but et l’objectif de toute entreprise terroriste (qu’il ne faut pas confondre avec ses victimes qui ne sont que de simples instruments) est le public, qu’il s’agisse de sa propre population qui doit être tenue en main par la terreur, de son propre gouvernement ou d’un gouvernement étranger qu’il s’agit d’influencer ou d’intimider par des actes de terrorisme ou du public du monde entier qui doit être alarmé et effrayé.

Autant de points de repaire qui interpelles une profonde réflexion sur l’acte de terreur qui demeure en total contradiction avec celui de la violence révolutionnaire qui est le seule riposte de ceux qui sont opprimés par l’Etat terroriseur et l’année 1985 demeure, dans les annales palestiniens, comme celle de toutes les dérives politiques droitières à commencer par les tractations autour d’un projet jordano-palestinien pour aboutir à la scission de l’Olp afin d’isoler le Fatah et sa direction féodale, qui aboutira aux accords d’Oslo et la «vaticanisation» des territoires occupés.

Un révolutionnaire ne se fixe jamais un but à atteindre dans sa vie, mais bel et bien des objectifs en forme d’itinéraires à surmonter. L’exemple de Mohamed Boudia (24/4/1932 – 28/6/1973) est édifiant par son parcours, d’autant plus riche qu’exemplaire pour l’ensemble des Algériens de sa génération. Nombreux d’entre ses compagnons, sont tombés dans l’autosuffisance du militantisme de salons ou dans le défaitisme petit-bourgeois, lui est demeuré intransigeant dans sa pratique artistique tout comme dans sa praxis révolutionnaire et c’est à travers notre présent ouvrage que nous tenterons pour la première fois et 70 ans depuis sa naissance, de mettre entre les mains de tous ceux qui souhaitent approfondir des pistes de recherches et d’analyses sur la portée spécifique d’une œuvre militante inachevée après être interrompue. (Lire la suite : Mohamed Boudia, une oeuvre inachevée (II et fin)).

Mohamed Karim Assouane Université d’Alger 2

Références

Boudia. Mohamed, Naissances, suivie de L’olivier. Lausanne, La Cité, 1962. 107 p.

Giono. Jean, Le grand troupeau, Paris. Gallimard (9 mai 1972). 256 p.

Ionesco Eugène, Le Solitaire, Paris. Gallimard. 1973 (Réed.6 juillet 1976). 207 p.

Malbrunot. Georges, Les révolutionnaires ne meurent jamais : conversations avec Georges Malbrunot, Paris. Fayard, coll. «Témoignages pour l'histoire», 2008, 326 p.

Ricoeur Paul, Philosophie de la volonté. Tome I: Le volontaire et l'involontaire, Paris. Aubier, 1950.

Plus d'articles de : Mémoire

Commentaires (0) | Réagir ?