L’accord Algérie/UE reste confiné dans l’abstrait (2e partie)

 Avec près de 65,75 milliards de dollars d’importation en 2013, c’est les fournisseurs des biens importés qui font activer leurs économies pas l’Algérie.
Avec près de 65,75 milliards de dollars d’importation en 2013, c’est les fournisseurs des biens importés qui font activer leurs économies pas l’Algérie.

Il ne suffit pas de reconfigurer et de clarifier son dispositif législatif et réglementaire ou tenter de le mettre artificiellement en conformité avec un régime fictif de commerce, comme le laissent entendre les responsables algériens pour jouer dans la cours des grands.

2- L'Algérie doit changer sa vision économique

Ce sont désormais les réalités économiques qui en déterminent les critères. Quelles sont justement ces réalités qui sous-tendent le développement du modèle économique algérien ? Dès les premières années de son indépendance, l’Algérie devait opter pour un modèle de développement basé sur la mécanisation des moyens de production. Son objectif est d’aboutir à un tissu industriel qui créera le maximum d’emploi. Son premier plan triennal 1967-1970 prévoyait l’emploi de "toute la population masculine". Il s’agissait d’œuvrer pour l’épanouissement du citoyen qui n’a que trop souffert de l’indigénat. Cela paraissait cohérent en dépit des insuffisances constatées, en tous les cas un large consensus se dégageait autour de ce modèle de développement. Il a été confirmé par une approche théorique qui consistait de créer un tissu industriel formé de puissantes sociétés qui auront la mission de capitaliser, consolider et surtout fertiliser le savoir et le savoir faire afin de prendre plus tard la relève des hydrocarbures. Cette ressource justement s’échangeait pour assurer le financement de cette démarche.

Les technocrates qui avaient pris la gestion du pays après la mort de Boumediene, fortement impressionnés par le modèle américain, pays où ils étaient formés ont procédé à une réorientation de l’économie nationale en commençant par un désengagement de l’Etat sans aucune transition consensuelle. La conséquence immédiate á été un déficit de confiance entre l’Etat et le citoyen qui se retrouve sans référence ni marqueur après plus d’une décennie d’efforts et de privation qui semblent partir en fumée. Depuis, tout ce qui se mettait en place par les différents gouvernements qui se sont succédé ne donnait aucun résultat tangible sinon d’enfoncer plus le pays vers un avenir inconnu.

Deux événements ont montré la vulnérabilité de cette réorientation. Le premier est le contre-choc pétrolier de l’été 1985 qui a ramené le prix du baril à moins de 10 dollars suivi juste après de la chute du court du dollars. Cette situation a mis à nu la fragilité de l’économie algérienne et sa soumission à des facteurs exogènes et qui échappent totalement aux décideurs. Le deuxième est venu avec le redressement des prix du baril de pétrole et la constitution de la fameuse manne financière. La croissance qui s’en est suivie n’a pas abouti au développement économique de l’Algérie mais plutôt aux partenaires étrangers. En effet, cette manne se trouve à l’étranger et sert au développement des pays où ces capitaux sont placés. Avec près de 65,75 milliards de dollars d’importation en 2013, c’est les fournisseurs des biens importés qui font activer leurs économies et certainement pas l’Algérie. Globalement, on peut qualifier la situation économique algérienne de tout sauf de compétitive et diversifiée. Or, la compétitivité et la diversification sont l’essence même de la démarche européenne et, partant celle de l’OMC que l’Algérie rêve d’y adhérer.

Que peuvent contenir les accords déjà passés avec l’Argentine et l’Indonésie, Cuba, l’Uruguay, le Brésil, le Venezuela et la Suisse. Ensuite de quoi discute t-on avec les américains, l’Equateur, le Japon, le Salvador, l’Australie, la Corée du Sud, le Canada, la Nouvelle-Zélande et la Turquie. Cela fait trop de rounds pour trop de dépenses pour aucun résultat. Entre 2013 et 2014 il y a eu de la part des membres de l’OMC près 170 questions qui s’ajoutent aux 1933 déjà traitées depuis son intention d’y adhérer. Pourtant deux à trois grandes questions suffisent pour que les Algériens sachent que cette histoire de rejoindre ces clubs fermés n’est qu’utopie. En effet, au stade actuel, l’Algérie peut-elle abandonner sa politique de soutien des prix ? Lorsqu’on sait qu’une simple tentative de formaliser les transactions par des factures devait embraser le pays le 11 janvier 2011. Son impuissance d’éradiquer totalement le marché informel, favorise la spéculation et donc la non-maîtrise d’une inflation à deux chiffres. Peut-elle se permettre d’ouvrir ses frontières aux produits étrangers face à un secteur public à terre et un secteur privé non encore créatif ? Que deviendront les emplois ?

L’Algérie attend en 2014 plus d’un million de naissances qui nécessiteront un système de santé, de l’éducation et de l’emploi. La croissance interne d’énergie augmente au rythme de 10% chaque année pour atteindre d’ici 2030 près 100 millions de tonnes équivalent pétrole et exigera des pouvoirs publics d’importer pour combler le déficit énergétique et se posera dès lors la question avec quoi et comment financer le développent national ? L’Algérie qui a l’habitude d’entretenir une paix sociale en puisant sur la rente, comment peut-elle faire face à la grogne de la population qui ne va pas supporter l’inflation due à l’ouverture aux produits extérieurs sans aucun doute trop chers ?

3- La question énergétique doit être au centre des négociations

La géostratégie mondiale de l’énergie est en effervescence et risque de surprendre l’Algérie qui ne fait que subir ces dernières années à cause de son absence de vision prospective. Les Etats-Unis par l’exploitation intensive du gaz de schiste et sa liaison avec le nouveau pipe qui la relie au Golfe du Mexique cherchent à concrétiser leur indépendance énergétique par tous les moyens. La Chine est en train de rechercher d’améliorer la fracturation hydraulique pour exploiter son gaz de schiste. Si la production de gaz de schiste chinois augmente comme prévu, les pays africains qui la fournissent pourraient souffrir grandement.

Intitulée "Les incidences du développement de la Révolution du Fracking", une étude réalisée par le think-tank britannique Overseas Development Institute (ODI), se penche sur l’effet d’entraînement probable de l’indépendance énergétique de la Chine qui pourrait réduire ses importations de gaz de près de 40 % en 2020. Le gaz de schiste a été identifié et répertorié comme une priorité dans le 12ème plan quinquennal de la Chine (2011-2015). En 2015, le gouvernement chinois vise à produire 6.5 milliards de mètres cubes de gaz de schiste. Cette production s’élèverait peut-être à 60-100 milliards d’ici à 2020, indiquent les auteurs de l’étude, estimant que cette décision de la Chine affecterait de manière significative les économies de certains pays exportateurs d’hydrocarbures de la même manière que l’a été la révolution de la fracturation hydraulique aux Etats-Unis. L’Algérie qui a un niveau important de dépendance envers les recettes pétrolières n’a pas été citée parmi les économies qui subiraient cette évolution de production de gaz de schiste en Chine étant donné que son principal marché est situé sur le continent européen mais sa démarche semble ignorer un tel atout si l’on se base sur la légèreté avec laquelle elle conduit ses négociations avec l’UE.

D’autres études comme celle de Cedigaz, une association internationale pour le gaz basée à Paris et qui ne cesse de tirer l’alarme sur la baisse de production de gaz dans de nombreux pays africains à leur tête l’Algérie. Un constat qui ne devrait pas la réjouir car figurant parmi les pays ayant enregistré les baisses les plus marquées de la production. Cedigaz indique dans ce sens que la croissance de la production de gaz a ralenti à 0,8% en 2013. Et de préciser que le niveau de la production commercialisée est tombé plus particulièrement dans certains pays d’Afrique, à leur tête l’Algérie, le Nigeria, la Libye et l’Egypte. L’association met ce ralentissement sur le compte du déclin des champs gaziers matures et classiques, et d’un renouvellement insuffisant des réserves ; elle évoque également le manque d’investissements en amont (exploration et production) dans certains pays émergents et ce, en raison d’un cadre réglementaire et fiscal défavorable.

4- Conclusion

C’est à toutes ces questions internes que les pouvoirs publics doivent répondre avant d’entraîner le pays dans une démarche qui paralysera ce qui reste du tissu industriel, détruira l’emploi, accentuera la pauvreté et peut-être conduira à une révolte. Il faut dire par ailleurs que les atouts de l’Algérie ne manquent pas dans une relation sérieuse avec l’UE. Les ancêtres des Algériens ont bien su choisir leur lieu de campement. Le sol regorge de ressources naturelles. Près d’un million de km2, susceptible de renfermer les hydrocarbures n’est pas encore explorés. La crise entre la Russie et l’Ukraine confirme la demande du gaz algérien pour assurer la sécurité de l’approvisionnement de nombreux pays européens. Sur le plan agricole et en dépit d’une mauvaise gestion et de l’effritement du savoir-faire, les conditions climatiques naturelles, ont donné aux produits agricoles algériens de nombreux avantages par rapport à l’Europe. La primeur arrive à maturité avec plusieurs mois d’avance sur l’Europe. Ce sont des produits « bio » si on les compare à ceux artificiels de la politique agricole commune (PAC). Les produits européens sont plus subventionnés que ceux algériens et ces derniers restent fortement compétitifs.

Toute la question reste de savoir comment exploiter habillement ces atouts. Il ne faut surtout pas s’emballer par la visite effectuée ou attendue des deux ministres français ou le renfort exceptionnel des entreprises américaines à la foire internationale d’Alger. Pour les premiers, ils défendent leurs intérêts au Sahel et les seconds cherchent un plan de charge pour leurs entreprises. 

Rabah Reghis, Consultant et Economiste Pétrolier

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