Kabylie : les dernières maisons des ancêtres

Une ruelle du village Ighil Oumced à Akbou
Une ruelle du village Ighil Oumced à Akbou

Reste-t-il encore des maisons authentiques telles que les construisaient les ancêtres ? Y a-t-il encore des citoyens qui se hasardent à édifier des maisons dans ce style architectural ?

Notre reportage se propose de répondre à ces interrogations par une visite au village Ighil-Leqrar dans la commune des At-Melikech, commune de l’extrême ouest de la wilaya de Bejaia dans le Djurdjura central. Le chef lieu communal porte un joli nom vernaculaire Agouni-Goroiz, que l’on traduira par «la placette aux chardons».

Des villages sans âme

Ighil, un petit hameau de deux cents âmes, était un modèle du village Kabyle de montagne avec sa longue ruelle tortueuse, son mausolée gardien de la mémoire, son agora masculine, sa source, espace féminin par excellence, et ses oliveraies et ses figueraies délimitées par deux rivières qui ne coulent qu’en hiver.

Toutes les maisons, édifiées de part et d’autre de l’unique voie de circulation, ont été reconstruites après l’indépendance dans un nouveau schéma, de nouvelles normes, seule la demeure du feu Hadj Salah est encore debout originelle telle qu’elle a été construite au début du siècle. De grosses bâtisses modernes font de l’ombre à cet ultime témoin du passé architectural villageois avec ses murs de pierre et sa toiture de tuile romaine.

L’ancien village a éclaté ! Le bulldozer a dévoré ses flancs, le béton a poussé de ses entrailles. Les toitures rougeâtres ont diminué en faveur des terrasses. Des ilots d’habitat en excroissances verruqueuses étirent le village et diminue le rôle séculaire de son agora, de ses espaces communs. Les nouveaux riches ont conquis les piémonts alentour et étalé leur mauvais goût architectural ! Le hameau a grossi, s’est déformé et comme eux il a perdu sa ligne !

Au dessus de l’unique ruelle desservant les parvis et les maisons, de gros câbles électriques noirs pendent des cimes moches des poteaux de fer que les dernières pluies ont débarrassé de leur rouille.

Said A. un septuagénaire natif du village nous explique les douloureuses mutations qu’il a vu se succéder et déformer le corps du village de son enfance : "La maison kabyle grandit avec la famille. Avant de marier le fils on lui construit une maison attenante à celle du père. Avec le temps, les générations ont formé les villages. Des maisons solidaires qui s’appuyaient les unes sur les autres, se communiquaient leur chaleur, leurs bruits, leurs douleurs, leur vies. Les enfants ont copié sur les parents qui avaient reproduit la maison des ancêtres sans rien modifier. Après l’indépendance, l’exode rural a desséché nos hameaux que l’émigration a déjà bien vidés. Avec le temps les familles ont grandi, de nouvelles idées sont venues perturber l’harmonie des vieilles maisons des aïeux. L’émigré de retour a ramené dans sa mémoire une vision nouvelle. On a démoli par nécessité, la terre étant rare, pour reconstruire de grosses bâtisses, copies parfois réussies, mais souvent ratées, des maisons européennes ! Dans une compétition bien kabyle, on s’est adonné à l’édification de bâtisses à plusieurs étages qui ne seront occupées que durant la période estivale restant vides l’année durant."

Akham, une valeur existentielle

"Fonder une famille sans construire de logis est un non sens pour le citoyen de notre région kabyle ; aussi n’a-t-il sa place dans l’assemblée villageoise comme paysan accompli qu’après avoir édifié sa demeure, aussi modeste soit elle. La construction d’une maison est un test d’admission à l’âge adulte, à la pleine citoyenneté", ajoute Ammi Saïd

Dans la culture ancienne, Akham désigne à la fois l’habitation au sens physique, le ménage dans son acception économique et sociale, le refuge, l’abri, dans sa dimension protectrice psychologique et enfin la famille au sens large, une cellule dans un groupe social, avec toutes les obligations et relations parentales et filiales verticales et horizontales.

Le terme "Akham", revient dans la littérature orale berbère très souvent. Ainsi pour qualifier l’extraverti qui s’occupe des affaires des autres on dit "Akham-is ur s yezmir, il djamaa yedem amezir" (ne pouvant assainir sa demeure, il s’en va nettoyer la mosquée).

Qualifiant le paresseux qui vit de l’effort de ses frères et sœurs ou sous l’autorité de ses parents on dit : Thakhamt daw wekham (la petite maison dans la grande !). L’architecture de l’habitat en Kabylie a connu, depuis l’indépendance une transformation fondamentale, passant de la maison kabyle ancestrale, partie d’un ensemble villageois harmonieux, total et fonctionnel, à une bâtisse individualisée moderne à plusieurs niveaux, avec des formes intermédiaires, tel que le mas avec cour, la maison turque à cour intérieur ou encore le pavillon à terrasse. Il n y a plus d’architecture typiquement kabyle. Les villages évoluent dans l’anarchie, dans des excroissances en béton sans âme. Un type de construction domine depuis une dizaine d’années, il s’agit de la bâtisse à deux niveaux, un rez-de-chaussée pour les garages et un second niveau pour le domicile familial.

Malgré le gigantisme et les formes nouvelles des bâtisses individuelles, l’esprit et la philosophie qui ont de tous temps, sous-tendu l’habitat dans la région Kabyle, n’ont guère évolué, ou très peu. La maison kabyle a été conçue dans un esprit d’extrême utilité. C’est beaucoup plus un espace de travail et de créativité qu’un lieu de repos et de détente. Autrefois l’étable qui abritait des animaux était attenante à la grande salle commune, aujourd’hui le garage qui fait office de boutique, d’atelier ou de café est sous le même toit que le domicile familial. En général la logique de l’utile l’emporte encore sur celle de l’agréable.

Djebla, Le tourisme au secours du patrimoine

Les rares maisons anciennes d’architecture locale ont été paradoxalement sauvées par la pauvreté de leurs propriétaires qui, n’ayant pas les moyens de construire, les ont gardées dans leur état originel. C’est à Djebla, dans la commune de Beni Ksila, à 80 km au nord de Bejaia, que nous avons découvert le dernier village typiquement ancien que les citoyens gardent jalousement comme un héritage des ancêtres. Plus de trois mille personnes venues de toute la région Bedjaouie, ont visité ce village à l’occasion de la fête rituelle de l’accueil du printemps, Amenzu n Tefsut de cette année 2014. L’association Tadukli N Djebla organisatrice de l’événement l’a fait coïncider avec le 8 Mars, la fête internationale de la femme. Inhabitée, au cœur du village, une maison témoin est remeublée et rééquipée de tous les ustensiles de l’ancienne époque. La demeure de pierre de terre et de bois a l’architecture type de la maison Kabyle telle qu’idéalisée par les sociologues Abdelmalek Sayad et Pierre Bourdieu.

Une vue du village touristique Djebla, à Beni Ksila, Bejaïa

Farid Ahmed, le président de l’association en parfait guide touristique a fait revivre les fonctions principales de la maison kabyle.

"La lourde porte de bois brut à deux volets, produite manuellement par les artisans locaux, ouvre sur une cour ombragée par un figuier et une treille. C’est l’entrée de la maison qui exprime son identité et le niveau social du propriétaire. Aussi accorde-t-on, une attention particulière à la façade. Afrag, la cour intérieur, espace féminin par excellence est divisée en deux parties fonctionnelles. La partie ensoleillée réservée à l’entreposage du bois, au séchage du linge, de conserves annuelles de figues d’olives noires, le poivron et autres condiments et gerbes médicinales. La partie opposée, ombragée, sous la treille plus sollicitée durant la saison chaude, sert au repos des bêtes durant des heures de canicules (Azal) ponctuées par le goûter journalier (Tanalt). Une porte dérobée (Thakharadjit) donne sur l’arrière de la maison où est situé le cabinet de toilette et l’entrepôt du fumier.

L’étable (Adaynin) est le premier niveau de la maison, elle abrite la fortune du paysan et ses moyens de travail : une paire de bœufs, l’âne, le sobre ami du paysan kabyle, la chèvre et ses petits, une à deux brebis. L’étable donne sur la grande salle familiale par un petit escalier de pierre qui coupe un muret de pierre criblé de meurtrières séparant les deux espaces. L’étable fait office de chauffage central pour toute la maison. La chaleur animale remonte dans la grande pièce pour envahir ensuite la soupente (Tissi) et la chambre haute (Taghourfets). Au fond de l’étable, un cellier (Lemdaoud) est construit à la dérobée. On y abrite les bûches, les rondins de bois sec, l’aliment du bétail (paille, foin, orge, avoine, caroubes et feuille de frêne)

Takhamt la grande salle commune distribue sur la chambre haute, la soupente, la cour et l’étable. Elle fait office de séjour, de cuisine, de chambre à coucher pour enfants et de salle de travail domestique et d’accomplissement des taches ménagères. Tasga, la partie jour éclairée faisant face à la porte d’entrée est délimitée par l’unique mur aveugle qui sert au montage du métier à tisser. El Kanoun, le coin cuisine est organisé autour de l’âtre juxtaposé à l’autel de pierre Adoukan sous lequel sont rangés les ustensiles de cuisine et les produits alimentaires usuels (huile d’olive, semoule d’orge, de blé, fèves concassées, condiments divers…)

Adoukan est un lit de pierre construit sur un mètre de hauteur contre le mur gauche de la grande pièce par rapport à l’entrée. C’est la couche du maître des lieux. Il sert, de jour, d’escaliers pour grimper dans la soupente où sont rangées les conserves de fruits et légumes (figues, grenades, olives), les viandes séchées, les céréales de l’année. Seule la maîtresse de maison a accès à ce magasin et en garde la clé cousue à sa ceinture."

Un savoir-faire qui périclite

On ne rencontre guère plus de maçons capables de construire, une maison sur le modèle ancien avec de la pierre taillée (Azrou), du mortier d’argile, (Takourt), une charpente de bois (Ijga), et de la tuile romaine, (Aqarmoud), comme couverture. Réaliser ce duplex avec chambre basse, une extension en hauteur, un plancher de séparation et un soubassement pour l’étable n’est pas à la portée du premier venu.

Les artisans maçons préfèrent de nos jours le parpaing facile à poser, le ciment et le sable comme mortier et la dalle de béton armé comme couverture. Tout est bien carré, sans fioritures, sans défauts mais aussi et souvent sans charme, sans attrait.

C’est à At Khiar, village des montagnes de Seddouk qui a servi au tournage du film «La colline Oubliée» que nous avons rencontré un vieux maçon tailleur de pierre. Si-Mokrane, qui a gardé intacte la maison de ses ancêtres commente avec nostalgie la «philosophie kabyle» en matière de construction.

"C’est un besoin naturel que de construire. Le kabyle qui ne réalise pas sa maison n’est pas un homme, dans nos valeurs. Edifier son logis, gagner le pain de ses enfants, protéger sa femme, mettre en valeur ses propriétés et participer à l’effort collectif (Tiwizi), voilà entre autres valeurs celles qui fondent la kabylité. Le nif c’est tout ce qui rentre dans les relations avec autrui, payer ses dettes, racheter les terrains des ancêtres, défendre le village, honorer la région, sauver l’orphelin, et protéger la veuve ou l’handicapé. La horma régule les conduites intérieures, combler sa femme, protéger ses filles par l’éducation, définir son territoire, sa maison, et préserver l’intimité. Etre prêt à défendre les siens contre tout prédateur. Le fusil est le moyen de défense du Nif et de la Horma".

Le paysan avait besoin de cette introduction des valeurs kabyles pour étayer le caractère défensif de la maison kabyle. «Akham est un tout, il doit être fermé, sécurisé et inviolable. La maison kabyle n’a pas de fenêtres, mais des meurtrières qui contrôlent toutes les allées alentour. Une issue de secours est prévue, Thakharadjit. La chambre d’en haut Takhorfets, permet une vision circumlunaire d’une partie du village d’où pourrait surgir l’agresseur.» Il ajoutera

"Aucun paysan ne construit seul sa maison. La construction était un moment de grande solidarité. Si, monter les murs nécessite juste un maçon et un apprenti, les fondations et la toiture appellent la participation de tout le village. C’est Tiwizi, l’entraide rituelle. Ce reflexe s’émousse malheureusement et chacun compte désormais sur soi ! L’argent a ruiné toutes les anciennes solidarités".

Les matériaux utilisés dans la construction de la maison kabyle sont ceux que l’on trouve sur place. Solides imperméables, faciles à travailler, ils protègent parfaitement de la chaleur et du froid. Dda Mokrane aurait voulu étaler longuement son savoir-faire qu’il ne trouve pas à qui transmettre. «Les jeunes sont tous pris en charge par l’ANSEJ qui leur donne des camions pour ne rien faire", regrette-t-il, affirmant : "La pierre abonde en Kabylie. L’argile ou la marne, également. La tuile romaine est fabriquée sur place, on sait y faire !"

Construite de pierre et de terre, recouverte de bois, et de tuile de terre cuite, la maison kabyle, trapue, écrasée, assurait une protection maximale contre le froid et la chaleur. Cette demeure remplissait les conditions d’hygiène connues dans toutes les civilisations. Construite sur les hauteurs, éloignée des marécages et des rivières, elle est toujours bien orientée de sorte que le soleil la visite et la désinfecte.

De telles maisons tendent à disparaître. On construit autrement de nos jours. Pour des raisons de confort, d’espace et de commodité, on copie les européens. Souvent très mal. Mais aussi parce que nous ne savons plus construire comme avant. Le savoir populaire ne s’enseigne pas dans nos écoles.

La maison kabyle est le témoin physique d’un mode de vie, un contexte et une culture qui n’existent plus. Ancêtre du duplex, appartement à deux niveaux dans le même volume habitable, la maison du montagnard de Kabylie, telle qu’héritée des aïeux, n’a plus sa fonctionnalité originelle. Elle est de nos jours une curiosité touristique, un objet d’étude pour les architectes, les sociologues et les chercheurs de nombreuses autres branches scientifiques.

Dans chaque village de Kabylie une de ces vielles maisons défie encore le temps ; on les conserve pour la nostalgie, la mémoire, c’est le témoignage du génie des ancêtres.

Rachid Oulebsir

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Commentaires (11) | Réagir ?

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fateh yagoubi

merci bien pour le partage

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Aksil ilunisen

Imazighen, Sortez de ce fixisme absolu! Allez a la conquete du monde, Soyez riches, et construisez des gratte-ciels!

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