"Le jour du vote, c’est Mardi gras chez nous !"

"Le jour du vote, c’est Mardi gras chez nous !"

Evannah savait aussi que l’Algérie, «notre surprenante nouvelle amie», n’est, en fait, qu’un vaste territoire habité par une jeune population et dirigé, depuis cinquante ans, par un vieux pouvoir grabataire. La vieille oligarchie s’était fait investir par la force des baïonnettes à l'indépendance de ce pays et, depuis, sous l’effet de l’âge sans doute, a oublié de rendre le pouvoir au peuple. E.M. savait que ce pays «pro- metteur, dynamique et à forte croissance», dont la Grande-Bretagne comptait faire le «nouvel ami», n’est qu’une chimère de diplomate, une lubie de politicien. Les vieux oligarques gouvernent par délégation de pouvoir, confiant les affaires de la nation à un président élu selon la bonne vieille méthode qui consiste à faire ratifier par référendum populaire un choix préalablement fait en état-major. 

"Mais tout cela, cher professeur, est notre secret d'Alger dont, pour tout vous dire, nous sommes très jaloux, m’avait dit Raïs, avec le même ton sarcastique. Alger est la patrie de la pantomime. On y fait mine de jouer un rôle dans la désignation des dirigeants qui, en retour, simulent de gouverner pour notre bien. Le jour du vote c’est Mardi gras chez nous : on met notre plus beau costume d’électeur, les journalistes s’habillent en reporters de guerre, les ministres se fardent en officiels taraudés par le suspense… On reçoit plein de journalistes étrangers qui nous accompagnent dans ce grand moment de théâtre et il se dit même que de vénérables personnalités européennes viennent attester du bon déroulement de la chose. Le soir, le préposé au dépouillement se dote d’une vraie calculatrice et toute la nation, accrochée à ses lèvres, se laissera plonger dans une angoisse insoutenable jusqu’à la minute où le présentateur de la télévision, avec un air solennel, vient nous délivrer en nous annonçant que, contrairement aux prévisions des ennemis de la nation, il n’y a pas de surprise cette fois-ci non plus, et que le vainqueur est bien celui auquel on a tous pensé. Alors, les voitures et les troupes, préparées à la liesse depuis plusieurs semaines déjà, sortiront spontanément pour des cortèges de joie pendant que, petits et grands, partisans ou opposants, journalistes ou simples quidams, nous camperons, chacun de son côté, l’ultime rôle de la parodie. Vous entendrez les troupes exulter et les opposants, dont la mauvaise humeur est absolument indispensable au bon déroulement de la comédie, hurler à la fraude électorale pendant que le président élu, le visage grave, nous fera la même promesse que la fois précédente, celle de gouverner pour notre bien, et nous irons dormir en faisant mine d’avoir oublié qu’il ne fait que répéter son dernier mensonge…»

Habiba, la sœur de Raïs, à qui décidément rien n’échappe, s’en était mêlée : «Notre président, que Dieu le garde, j’ai voté massivement pour lui, malgré l’œil de l’étranger qui nous regarde et qui nous aime pas. Le prochain jour du vote, venez professeur, je vous fais un bon couscous ! Le jour du vote, ici, nous faisons un repas de fête ! Parce que, professeur, c’est le grand jour de fête comme il a dit à la télé celui qui nous dit d’aller voter pour choisir notre président bien-aimé qu’il nous commande depuis quatorze ans, kh’mouss alih !1 Moi, professeur Thomson, c’est drôle, tu t’appelles comme l’orange qu’on ne peut pas se payer tellement elle est chère, moi j’ai mis ma robe bleue, mon foulard rouge et je me suis allée voter dans le bureau de vote de l’école du quartier où tous les jeunes ont fait l’école buissonnière et sont tous sortis diplômés bons pour le chômage, sauf le fils d’Aïcha la Sétifienne, qu’il a résisté jusqu’au bac et qu’il est aujourd’hui chauffeur de bateaux. Dans le chemin, j’ai rencontré partout le président qui me souriait en grand sur les photos, comme s’il devinait que j’allais voter pour lui. (...) Quand je suis retournée dans le chemin, j’ai fait un signe au président sur la photo, pour lui dire que je venais de voter pour lui. Entre lui et moi, je lui ai dit dans ma tête la prochaine fois pour ton vote, je change un peu le parfum pour qu’on croit pas que c’est toujours la même chose.»

Cela faisait quinze ans que le président était à la tête du pays et, de toute évidence, il n’était pas prêt à lâcher le pou- voir. Autour de lui, s’agglutinent toutes sortes de courtisans repus d’argent du pétrole et qui entendent reconduire l’ina- movible chef de l’État, garant de leur prospérité. Bachir était l’un d’eux.

Bachir, je l’avais rencontré le jour du départ pour Alger. Je lisais tranquillement le Financial Times, confortablement assis dans le salon Business-class de l’aéroport de Heathrow, quand une tête tomba lourdement sur ma veste en tweed. Elle appartenait à un personnage anormalement corpulent. N'eut été son grognement de primate, je l’aurais donné pour mort. Ne sachant quoi faire, je l'ai laissé ronfler jusqu'à l'arrivée providentielle d'une hôtesse qui nous invita à prendre place dans l’avion. Je le réveillai alors avec ménagement. L’homme ventripotent prit le temps d'ouvrir péniblement l'œil droit, de se lisser la moustache, d'ouvrir le second œil avant de me demander : Nous sommes arrivés ? Puis, en me dévisageant : Vous savez depuis combien de temps je dors ? Je ne saurais le dire avec précision, répondis-je en me dirigeant vers la porte d'embarquement, mais si vous posez la question à mon épaule, elle vous dirait sûrement que vous dormez depuis la conférence de Yalta. Désolé, me dit-il en se frottant les yeux, mais je dors toujours comme un enfant. En ramassant ses affaires, il ajouta : Et vous savez pourquoi ? Après quelques secondes d’un insoutenable suspens, il daigna m’affranchir : Eh bien, parce que je suis un enfant ! Puis, en se redressant, il ajouta d’un ton solennel : Ne vous moquez pas, je suis vraiment venu au monde à l'âge de quarante-sept ans ! Devant mon air ahuri, il condescendit à m’expliquer qu’avant sa naissance, il «n’était rien», c’est-à-dire un banal petit commerçant vivant dans la disgrâce, noyé dans le dépit et l'insignifiance, partageant la condition de l'humanité banale et anonyme, lui qui a toujours aspiré à la popularité des grands, rêvant d'être vénéré comme un sultan, adulé comme un prince et riche tel un archiduc d'Orient… Ah ! je me rappelle ma brave mère, soupira-t-il, un éclair nostalgique dans les yeux, Bachir, mon fils, me disait-elle, ce destin-la n'est pas pour nous, c'est le privilège des gens de pedigree et toi mon fils, tu es de naissance honnête mais obscure, comme tous les enfants du peuple. Alors, de cette naissance-là «honnête» qui n'ouvrait droit à rien, il n’en voulut plus. Aujourd’hui, affirmait-t-il avec la faconde d’un parfait parvenu, il dit ne se souvenir que de sa seconde éclosion, celle qui le fit entrer dans le monde par la grande porte. Oui, cher Monsieur, poursuivit-il en chuchotant, je suis né il y a 14 ans, un jeudi d'avril 1999, le jour où l'on a élu un nouveau président de la République. Puis, en baissant encore plus la voix, comme s’il craignait d’être écouté, il m’apprit que sur les conseils avisés d'un ami avocat dénommé Kaddour, il avait alors vaguement contribué à la campagne électorale du personnage. L’index pointé sur moi, il avait imité la voix de son ami avocat : Bachir, ne rate jamais de miser sur les chevaux gagnants, ton argent, je le remettrai à Koudjiti, il fera des petits, ton argent, tu verras ! Koudjiti c'est l'homme de confiance de Larbi Belkheir, et Larbi Belkheir, tu le sais… Bachir ne crut pas nécessaire de me dire qui était ce fameux Larbi Belkheir qui, de toute évidence, faisait le beau et le mauvais temps en Algérie. Tout à son ravissement, il avait porté les deux mains vers le ciel puis sur ses lèvres : Aujourd’hui, Dieu merci, je suis le député milliardaire Bachir ; importateur, négociant, courtier, grossiste et vice président du groupe parlemen- taire du FLN, parti au pouvoir, vous ne connaissez peut-être pas le FLN, monsieur… monsieur ? Ah, professeur William Thompson ! Enchanté, confrère ! Je suis moi-même docteur et professeur, deux titres qui m'ont coûté une fortune. Devant mon air imbécile, il eut une grimace malicieuse : Oui, chez nous ça s'achète, des titres universitaires, c’est pourquoi dans mon pays, bien du monde est docteur ou professeur. Ne l’oubliez pas, dans ce bas monde, vous et moi avons droit à une seconde nais- sance, à condition de le vouloir. Pensez-y, cher professeur Thompson… heu…confrère… Je peux vous appeler confrère ?".

Extrait du roman "La Mission" de Mohamed Benchicou
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Commentaires (1) | Réagir ?

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uchan lakhla

Pendant l'opération de vote de son altesse, on voit le monarque Bouteflika tenir son neveu par l'épaule et le présente à la caméra de l'ENTV, pour moi, son altesse Bouteflika dit au peuple ceci : l'Algérie est à moi, ce garçon sera votre Roi car c'est moi qui à décidé pour vous et les choses iront ainsi, car vous êtes mes sujets.