Histoire d’une énième mascarade algérienne (I)

Les frères Bouteflika ne comptent pas quitter la présidence.
Les frères Bouteflika ne comptent pas quitter la présidence.

L’homme tient à rester anonyme. Comme il l’a exigé avant d’accepter de nous rencontrer, nous ne donnerons pas sa fonction exacte. Chose compréhensible au regard du poste très important qu’il occupe toujours dans la hiérarchie du système algérien. Nous jugeons son propos crédible, car il fut l’une des sources importantes ayant permis de décortiquer le pouvoir algérien dans deux livres parus en 2011 et 2012 : « Bouteflika, ses parrains et ses larbins" et "Histoire secrète de l’Algérie indépendante, l’État-DRS". Une version actualisée de ce dernier ouvrage est parue en mars 2014. Les informations inédites contenues dans ces publications se sont toutes avérées exactes et jamais démenties. D’ailleurs, comme celles livrées par les autres sources que nous avions sollicitées.

Par Mohamed Sifaoui

Ce haut responsable est d’autant plus crédible puisque c’est lui qui nous avait certifié, une première fois, en 2011 et, ensuite, dès septembre 2013, que l’autocrate d’Alger allait briguer un quatrième mandat alors que de nombreux observateurs estimaient, au milieu de nombreuses spéculations, que le chef d’État sortant pouvait renoncer à la présidence en raison de ses problèmes de santé notamment. C’est cette même "gorge profonde" qui, en janvier dernier, nous avait livré des éléments qui ont permis de recouper l’information relative au retour au premier plan de l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia, susceptible d’être nommé "vice-président", après une modification de la Constitution, qui permettra à ce dernier, ou à un autre, de succéder à Abdelaziz Bouteflika si celui-ci décède au cours du nouveau mandat qu’il va remporter le 17 avril prochain grâce à la fraude annoncée.

Cette source se décrit elle-même comme faisant partie d’une génération "qui sert le système sans pour autant cautionner la mauvaise gouvernance de Bouteflika et de son clan et le laxisme du général Toufik, patron du DRS, les services spéciaux algériens". Ce responsable se décrit comme "fonctionnaire discipliné, mais opposé à la gabegie et à la corruption qui gangrènent les institutions de l’État algérien et opposé à la mainmise d’un clan sur l’Algérie". Il précise que s’il avait, dès 2010, accept" de rencontrer un journaliste et de livrer des informations, c’est surtout pour "laver l’honneur des fonctionnaires intègres qui refusent la situation du fait accompli devant laquelle ils se retrouvent et, d’une certaine manière, pour tirer la sonnette d’alarme".

Lors du dernier entretien avec ce responsable, c’est la situation actuelle qui a été abordée. Nous lui avons demandé de nous décrire l’état d’esprit des principaux acteurs de la scène algérienne, leurs coups tordus et de nous décrypter leur logique, si tant est qu’ils en aient une. Nous avons recoupé la plupart des informations qu’il nous a communiquées auprès de sources civiles ou militaires. Et beaucoup d’éléments montrent que la situation est très grave au sommet de la pyramide. C’est dans un souci de transparence et d’information que nous avons voulu, à l’aune des éléments recueillis, éclairer l’opinion publique afin que les Algériens puissent analyser par eux même la situation créée dans le pays par leurs dirigeants.

Voici la première partie de l’histoire du "quatrième mandat"

Sans le dire de façon explicite, Abdelaziz Bouteflika avait laissé entendre en multipliant messages et sous-entendus qu’il ne briguerait pas un quatrième mandat. Le moment le plus important fut ce fameux discours de Sétif, du 8 mai 2012, lorsqu’il déclara devant un public chauffé à blanc que sa "génération avait fait son temps", [Jili tab jnanou], poussant le cynisme jusqu’à inciter la jeunesse à s’engager dans les partis, les organisations et le mouvement associatif afin qu’elle s’apprête à assurer la relève. Selon notre source, à l’époque, tous les segments du système étaient inquiets devant la déferlante qui, de Tunis au Caire, en passant par Tripoli, emportait, sous la colère populaire, dictateurs et autocrates, représentant des régimes que l’on croyait pourtant indéboulonnables. Il s’agissait donc pour Bouteflika de gagner du temps, de rassurer la société et, par ricochet, les puissances étrangères, sur la question de l’alternance et de la démocratisation du pays. Tous ceux qui ont approché Abdelaziz Bouteflika savent qu’il développe depuis ses premiers pas en politique une paranoïa maladive. "Étant un homme de complots, d’intrigues et de querelles, il voit des complots partout", explique notre source. Un autre personnage du système, interrogé à ce propos, raconte une anecdote pour illustrer le côté méfiant de l’autocrate. "Au début de l’année 2012, dit-il, Ahmed Ouyahia, alors chef du gouvernement, avait décidé de constituer, au sein de son cabinet, un groupe de travail afin que celui-ci réalise une étude détaillée dans le but de réaliser une augmentation du prix des bouteilles de gaz domestique, subventionnées par l’État ainsi qu’une extravagante liste de produits alimentaires et de carburants (32% du produit des exportations en hydrocarbures sert à subventionner des produits de consommation)". Cette étude, explique notre interlocuteur, somme toute sans conséquences, devait notamment élaborer des réponses destinées aux experts du FMI qui, depuis plusieurs années, multiplient les critiques à l’égard de cette démarche qui, contre toute logique économique, veut qu’un quart du budget de l’Etat et 13% du PIB national servent aux subventions, en d’autres termes à acheter la paix sociale. Il faut savoir qu’en incluant les subventions non budgétisées, ce taux atteint 30% du PIB approximativement. Ahmed Ouyahia ne faisait donc rien d’anormal. Lorsque le Président apprit la constitution de ce groupe de travail, il appela son chef du gouvernement pour le "sermonner assez sèchement". Il lui aurait dit : "que voulez-vous faire ? Pousser les gens à descendre dans la rue ?" À en croire notre source, Bouteflika a immédiatement pensé qu’Ouyahia complotait contre lui. Quelques mois après cet incident, le premier ministre pliait ses bagages et rentrait chez lui, sans faire de bruit. Et pour cause, il avait déjà reçu quelques assurances du général Toufik qui lui avait dit que les portes d’El Mouradia lui seraient grandes ouvertes après l’ère Bouteflika.

Mais en cette année 2012, le président entretenait volontairement le mystère quant à sa candidature pour un quatrième mandat. Au sein du sérail, d’aucuns le donnaient partant, malgré l’arrogance affichée par son frère Saïd qui continuait d’agir comme un "président-bis" répétant dans ses soirées privées que "personne ne les écartera du pouvoir".

De l’aveu de plusieurs responsables, civils ou militaires, c’est plus l’attitude du frère cadet que celle du Président qui suscite l’ire des uns et des autres. Ceux qui ont été élevés dans le système boumediéniste n’acceptent pas de voir Saïd Bouteflika utiliser les attributs de souveraineté, parler au nom du président, donner des instructions, des contre-instructions et s’ériger en définitive en patron à la fois de l’armée et du gouvernement. Selon nos sources, l’homme "agit comme un voyou. Il clame sur tous les toits qu’il aime l’argent et n’hésite pas, à réaliser de juteuses affaires, en multipliant clientélisme et passe-droits". Par contre, précisent-elle, il faudra mener des enquêtes très complexes pour comprendre son fonctionnement. Il aurait pris moult précautions et aurait multiplié les hommes de paille et les sociétés écrans afin que son nom n’apparaisse jamais. Deux hommes d’affaires profitent le plus de ses largesses : Haddad et Kouninef. En contrepartie, ils soutiennent et financent l’action politique des frères Bouteflika et de leur clan. Pour la campagne électorale Haddad n’a pas hésité à débourser quelques milliards de dinars pour financer une chaîne de télévision dédiée à "l’œuvre" d’Abdelaziz Bouteflika et Kouninef assure le financement de la campagne, les meetings et les déplacements aussi bien en Algérie qu’à l’étranger.

Aussi, Saïd ne cache pas son goût immodéré pour l’argent et l’affairisme. Ses détracteurs répètent, en chuchotant, qu’il favoriserait également, directement ou indirectement, "plusieurs sociétés étrangères, turques, chinoises, libanaises et françaises" qui n’hésitent pas, selon eux, à "lui verser ainsi qu’à d’autres membres du clan des commissions très importantes". Pour les "enquêtes très complexes", il faudrait attendre la naissance d’institutions indépendantes et l’émergence d’une justice libérée de l’interventionnisme effréné des différents pôles du pouvoir. Notre source explique qu’en vérité Saïd Bouteflika n’a jamais songé à devenir président. Ce serait, à l’en croire, des "segments du pouvoir qui ont fait propager ces rumeurs, car exaspérés par sa mainmise sur plusieurs institutions de l’État". Il semble en effet que le frère cadet soit peu enclin à vouloir embrasser une carrière politique. À certains de ses proches, il ne cesse de répéter "j’ai tous les pouvoirs, pourquoi voulez-vous que je m’emmerde avec les responsabilités". En effet, le frère cadet s’est choisi une situation idéale. Dans l’ombre du président, il possède tous les avantages du pouvoir, sans avoir à assumer les inconvénients liés aux postes officiels.

Quoi qu’il en soit, la situation décrite par nos interlocuteurs perdure depuis 15 ans et l’autoritarisme ainsi que l’arrogance du clan n’ont cessé d’accroître. "Cela a commencé avec Chakib Khellil et Yazid Zerhouni et cela se poursuit avec Abdelmalek Sellal et Amar Saïdani", explique le haut responsable que nous avons rencontré qui, au passage, fustige le patron du DRS, Mohamed Mediène dit Toufik. "C’est un conservateur et comme tous les conservateurs, il n’aime ni les évolutions ni les changements. Il veut garder le système en l’état et refuse toute ouverture démocratique".

En vérité, c’est durant l’année 2013 que les choses ont commencé à déraper. Le flou artistique entretenu par Abdelaziz Bouteflika a fait croire à certains que le président n’allait pas rempiler. De plus, comme le rappellent à juste titre notre principale source, "personne n’allait s’aventurer à lui poser la question de manière directe". Et lorsqu’il fut foudroyé par un AVC "assez sévère", plusieurs responsables au sein du système étaient convaincus qu’il allait renoncer au pouvoir prématurément. C’est ainsi que le général Toufik a commencé à s’entretenir de manière directe ou à envoyer des signaux par des intermédiaires à des personnes qui étaient "en réserve de la République", pour reprendre la formule consacrée.

"Ali Benflis, mais aussi Abdelaziz Belkhadem ou encore Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, pour ne citer qu’eux, ont tous été approchés par le général Toufik ou par ses proches collaborateurs", nous explique-t-on.

Mais il y avait plusieurs inconnus dans l’équation posée par la maladie de Bouteflika. Primo, l’article 88 ne pouvait être utilisé car "l’armée ne voulait surtout pas – et ne veut toujours pas – donner l’impression de réaliser un coup d’état déguisé". Secundo, Bouteflika a mis les institutions face à un vrai casse-tête constitutionnel puisqu’en cas de décès, le président du Conseil de la Nation, Abdelkader Bensalah qu’il a consciemment nommé à ce poste, ne pourrait, sauf à piétiner la Constitution, assurer la présidence par intérim puisque le texte fondamental exige du président algérien – même intérimaire – la "nationalité algérienne d’origine". Or, quoi qu’il puisse en dire et malgré ses timides dénégations, Abdelkader Bensalah est né marocain et il a été naturalisé algérien au lendemain de l’indépendance. Cette réalité, le général Toufik et les cadres supérieurs du DRS la connaissent puisque ce sont les "services" qui ont découvert cette vérité qui met mal à l’aise Abdelkader Bensalah lorsqu’ils épluchaient, en 1994, les dossiers des membres du Conseil national de transition (CNT).

Évidemment lorsque Bouteflika a décidé de le nommer n°2 dans l’organigramme de l’État, personne n’a osé soulever cette contradiction juridique. Il eut fallu soit nommer quelqu’un d’autre à ce poste soit modifier la constitution pour permettre aux citoyens naturalisés algériens d’accéder à la magistrature suprême. Mais visiblement le cas Bensalah, comme nous l’explique une autre source, montre "le machiavélisme de Bouteflika. La nomination de Bensalah à la tête du Sénat est voulue et réfléchie. Le chef de l’État a préféré bloquer les institutions afin de verrouiller l’ensemble et rester seul à la manœuvre". Tertio, Saïd Bouteflika qui multipliait les allers-retours entre Paris et Alger au moment de l’hospitalisation de son frère répétait à qui voulait l’entendre que "Moulay", c’est ainsi qu’il appelle son aîné, "allait vers la présidence à vie et tant qu’il n’était pas décédé, hors de question d’envisager quoi que ce soit".

Fin de la Première partie

M. S.

Lire la suite : Histoire d’une énième mascarade algérienne (II)

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Commentaires (10) | Réagir ?

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Khalida targui

merci pour cet article monsieur Sifaoui, mais ça deprime grave, j'ai honte d'etre algerienne, ce clown qui se moque de nous et qui detruit l'Algerie c'est wallah une malediction et puis votre haut personnage qui se cache pour le denoncer ça fait chialer, j'ai envie de vomir

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mous Talaki

Tout le monde est au courant de ce que vous publiez. il n'y a rien de nouveau. Alors s'il vous plait monsieur Sifaoui faites acoucher votre source si réelement elle existe et revenez nous avec des déclarations sérieuses.

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