À propos d’"appels de personnalités politiques"

Le Matin 14-10-2017 11625

À propos d’"appels de personnalités politiques"

Étant un simple citoyen, je m’intéresse, m’adresse et débat avec des simples citoyen-nes, honnêtes et soucieux de vérité vraie. C’est donc à elles et eux que s’adresse principalement les observations suivantes. Elles me semblent utiles car j’ai lu quelques commentaires de journaux où des citoyens, qui semblent de bonne foi et non manipulateurs, ont déclaré avoir découvert de nouveaux « sauveurs » du peuple et du pays, pour lesquels ils voteraient volontiers. On a lu des Appels de personnalités politiques diverses pour demander une sortie de la crise actuelle de légitimité institutionnelle, et de risque de révolte populaire violente.

Voici mes citoyennes perplexités.

1. Toutes ces personnes ont, pendant un certain temps, fait partie de la caste dominante. Certes, il peut arriver à une personne de se tromper une fois, puis le réveil de la conscience lui fait renoncer à l’erreur. Ce qui est très louable, et meilleur que bien commencer pour mal finir.

Cependant, ne pas reconnaître publiquement et clairement avoir été dans l’erreur, ne pas établir le bilan personnel (non seulement aspects positifs mais également négatifs) de l’action alors assumée comme personnalité politique, mais, au contraire, garder le silence, ou se contenter tout au plus de s’auto-dresser un tableau flatteur de l’époque où l’on a été membre de la caste dominante…

Peut-on, alors, accorder de la crédibilité à cette personne ?

2. Affirmer que les problèmes du pays existent uniquement à partir d’une date limitée, déterminée comme celle depuis laquelle l’auteur de l’Appel n’a plus de responsabilité politique, non par démission, notons-le, mais par éjection par les maîtres de la caste…

Là, encore, peut-on accorder de la crédibilité à cette personne ?

Est-il acceptable de déclarer « quatre mandats, ça suffit! » ?… Ne devrait-on pas dire, plus exactement, par respect scrupuleux de la vérité historique : soixante cinq (65) ans ça suffit, c’est-à-dire depuis le putsch militaire de l’été 1962 ?

3. Proclamer, en paroles, la gravité du moment pour appeler à l’union de tous, puis, en acte, se comporter en ignorant les autres, pis, en revendiquant des droits d’auteur, comme si les idées sociales émises étaient des marchandises…

Là, aussi, peut-on accorder de la crédibilité à celui qui revendique une paternité de manière si inopportune, pour ne pas utiliser un autre adjectif ?

4. S’adresser à des membres des castes dominantes en laissant croire qu’ils contribueront au changement démocratique. L’expérience tragique de Mohamed Boudiaf n’a-t-elle donc pas suffit ?

Là, aussi, peut-on accorder de la crédibilité à l’auteur de l’Appel ?

5. Tour à tour, en fonction des circonstances (défavorables ou favorables à l’intérêt personnel), dénoncer le rôle de l’armée comme néfaste, puis l’affirmer comme bénéfique, est-ce montrer une attitude cohérente de principe ? N’est-ce pas l’habituelle position opportuniste politicarde (présentée cependant comme « réaliste ») et machiavélique, où la fin justifie les moyens ?

Là, aussi, peut-on accorder de la crédibilité à l’auteur de l’Appel ?

6. Faire appel aux dirigeants de partis politiques d’opposition, en leur demandant de s’unir en un front commun, est-ce crédible ?

Ignore-t-on ou fait-on semblant d’ignorer leur premier motif d’existence ? Contrairement aux affirmations des membres de ces partis, leur premier intérêt n’est pas celui des citoyen-nes, mais de se maintenir comme caste dirigeante. Et ne négligeons pas l’intérêt exigé par le Super-Ego du "Chef" à jouer au "zaïm". À ce sujet, n’est-ce pas curieux de reprocher à un chef d’État son inamovibilité, tout en étant un chef de parti inamovible ? Dans les deux situations, la justification est curieusement semblable : dans le premier cas, le vote "démocratique" des citoyens, et dans le deuxième cas le vote « démocratique » des militants.

Considérons l’hypothèse d’une union effective des partis politiques contre un cinquième mandat de l’actuel chef de l’État. Dans le meilleur des cas, qu’aurons-nous sinon une union de loups qui, une fois la victime terrassée, se déchireront entre eux, chacun voulant la plus grande part pour lui, autrement dit son propre candidat au poste suprême de l’État ? Ce fut, c’est et ce sera toujours, dans toutes les sociétés humaines, un processus identique. Il est imposé par l’essence même des partis politiques, par nature exclusifs et totalitaires, y compris quand ils se présentent comme « démocratiques ».

7. Des auteurs d’Appels de ce genre, comment expliquer leur espoir et leur attente ?

N’est-ce pas par leur illusion élitaire que les citoyen-nes :

- sont assez aliéné-es pour avaliser ce genre de discours ?

- sont assez idiot-es pour oublier que leurs malheurs ont commencé juste après l’indépendante, en 1962, avec l’invasion de l’armée des frontières, dirigée par un obscur colonel, massacrant les premiers martyrs de l’époque dictatoriale autochtone ?

- sont assez crétins pour oublier que, durant la prise de responsabilité de ces auteurs d’Appel dans le système dominateur, leur bilan d’activités manquait d’honorabilité, parce qu’alors ils ont gardé le silence sur ce que pâtissait alors le peuple, ainsi que ses défenseurs,jetés en prison, torturés, assassinés ?

- ne constatent pas que l’auteur d’Appel, en adressant à des membres de la caste dominante (institutionnelle ou d’opposition), continue à mépriser le peuple, en le considérant tout au plus une masse à manœuvrer pour réaliser les personnelles ambitions de l’auteur d’Appel, celles de retrouver un rôle dans le groupe élitaire dominateur ?

Qui de vous, auteurs d’Appel, ou de celui que vous proposeriez comme chef d’État, ferait, pour le peuple algérien, mieux qu’un François Hollande ou Obama, qu’un Emmanuel Macron ou Donald Trump ? Autrement dit établirait la réelle justice sociale, en éliminant l’exploitation économique de la majorité par une minorité.

Certes, pour les auteurs d’Appel, une des solutions, en cours dans les pays « démocratiques », semble meilleure que l’actuelle situation en Algérie. D’un certain point de vue, elle l’est. Mais, ne nous arrêtons pas à l’arbre, et considérons la forêt. Dans ce type de changement, à façade « démocratique », en réalité oligarchique (1), qui gagnerait ? Le peuple exploité ou, d’abord et principalement, les membres d’une élite nouvelle, celle des auteurs d’Appel et leurs partisans ?

Si les auteurs d’Appel se soucient réellement des citoyen-nes, pourquoi ne s’adressent-ils pas directement à elles et eux ? Pourquoi ne les aident-ils pas à se sauver par elles-eux-mêmes, en contribuant à la création de leurs organisations libres, autonomes et démocratiques ?

N’est-ce pas ainsi, réellement, qu’on sauve le pays ? En se libérant non seulement des membres de la caste dominante actuellement contestée, mais de toute forme de caste dominante future, y compris celle de ces auteurs d’Appel ?

Ils parlent, certes, de démocratie à établir. L’autogestion sociale n’est-elle pas la plus authentique forme de démocratie ?… Si ces auteurs d’Appel n’en parlent pas, c’est qu’ils n’y croient pas. Et cela parce qu’ils considèrent les citoyen-nes trop taré-es pour s’auto-gérer, tout juste capables d’élire ces auteurs d’Appel et leurs partisans. Et quel serait le résultat sinon, encore une fois, réduire les citoyen-nes à conduire les « hmîrs » (ânes), au service de nouveaux « mîrs » (maire, dirigeant), étiquetés « démocratiques » ?

8. Dès lors, l’union, oui ! Mais uniquement de celles et ceux qui font partie du peuple exploité, complété par ses sincères ami-es. Tout comme les agneaux et les loups ne peuvent pas s’unir, sinon au détriment des premiers, les exploité-es et les membres des castes élitaires (par là exploiteuses), ne peuvent pas s’unir, sinon au détriment des premiers.

Pour se limiter à un « détail » (qui l’est seulement pour celui qui en profite), comment un travailleur manuel ou un petit employé (ou encore un chômeur), au salaire à peine de survie, peut-il s’unir avec un ex- « cadre » de la nation, dont le salaire correspond à plusieurs années d’emploi du travailleur (sans parler du chômeur) ? Comment ce même travailleur, une fois licencié, n’a plus droit à un salaire, tandis que le « cadre » de la nation, même éjecté de sa fonction, continue à percevoir son très juteux salaire ? Tout en n’ayant pas de problème avec sa conscience en terme de justice sociale ?

L’unique, authentique et concevable union n’est-elle pas uniquement celle des personnes qui ont les mêmes intérêts communs ? Et qui sont-elles sinon les citoyen-nes qui ont besoin que soit mis fin à leur exploitation-domination, afin de construire une société de citoyen-nes libres, équitables et solidaires ? (2)

Rappelons-nous ce qu’aurait déclaré le frère Larbi Ben Mhidi : "Jetez la révolution dans la rue, le peuple s’en emparera." Autrement dit, faites confiance au peuple, permettez-lui, donnez-lui la possibilité de se libérer par lui-même, il saura alors comment agir.

Que penser alors des Appels qui viennent d’être publiés, actuellement, en comparaison de cette confiance que Larbi Ben Mhidi accordait au peuple ?

Où sont, aujourd’hui, les appels, de politiciens ou d’intellectuels algériens, pour cet objectif non ambiguë mais précis : la prise en charge de la gestion du pays par son peuple lui-même, à travers ses authentiques mandataires, dont, notamment, les salaires ne seront pas scandaleusement différents des siens ? Unique moyen pour écarter les opportunistes et la formation d’une caste de privilégiés, étiquetés « démocrates ».

- Mais tu veux la révolution ! demandera-t-on.

- Le mot n’a aucune importance, en ces temps de démagogie et de confusion dominantes. La question est de savoir où est la vraie solution des problèmes non pas des castes élitaires mais du peuple algérien.

Kaddour Naïmi,

Email : kad-n@email.com

Notes

(1) Voir l’essai « LA GUERRE, POURQUOI ? LA PAIX COMMENT ? Éléments de discussions pour gens de bonne volonté », SECTION I, Partie 2, Point 3. Gouvernement ou la lutte pour la possession de l’État. Librement disponible ici : http://www.kadour-naimi.com/f_sociologie_ecrits.html

(2) Bien entendu, existe également l’union des exploiteurs-dominateurs, mais elle n’entre pas dans le cadre de cet exposé. À ce sujet, on peut lire « Forces en présence et agent central de changement » :

http://www.lematindz.net/news/25309-forces-en-presence-et-agent-central-de-changement-i.html

http://www.lematindz.net/news/25322-forces-en-presence-et-agent-central-de-changement-ii.html

http://www.lematindz.net/news/25327-forces-en-presence-et-agent-central-de-changement-iii.html

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