Le confessionnalisme au Moyen-Orient, un héritage colonial

Le Matin 10-10-2017 10732

Le confessionnalisme au Moyen-Orient, un héritage colonial
Le Moyen-Orient est déchiré par la montée de l'islamisme et du communautarisme

Dans un célèbre ouvrage "L'Europe et l'Orient : de la balkanisation à la libanisation", Georges Corm aurait bien expliqué comment le Moyen-Orient s'est profondément disloqué depuis les accords de Sykes-Picot de 1916 à la manière de l'Europe centrale à la fin du XIXe siècle.

Les anciennes puissances coloniales, à savoir la Grande-Bretagne et la France, ont donné d'après cet historien libanais un cadre institutionnel au communautarisme issu du système du Millet (la politique de la protection des Dhimmis "les gens du Livre et les non-musulmans en général", pratiquée par les Turcs).

Issus du découpage de l'empire ottoman, le Liban, la Syrie ou même l'Irak d'aujourd'hui (en gros, les pays qui formaient autrefois l'ancien Bilad al-Cham) n'ont jamais eu le temps, ni moins encore la capacité de devenir des États-nations au sens moderne du terme, c'est-à-dire, basés sur les critères de la citoyenneté. Or, même s'il pratique une politique raciste à connotation religieuse à l'égard des Palestiniens et toute la population arabe non-juive qui y réside éprouve d'énormes difficultés à s'y intégrer, Israël, pourtant État-parasite né juste en 1948, est peut-être l'unique exception en la matière (absence de rivalités confessionnelles à l'intérieur de sa société).

Aussi, Etat artificiel s'il en est, la Jordanie étant épargnée par cette dynamique de fragmentation en raison de son homogénéité ethno-confessionnelle (en effet, 97% de ses habitants sont des arabes sunnites) bien que la revendication islamiste y est trop forte ces dernières années. Certes, la faiblesse structurelle de ces Etats-là (la Syrie, l'Irak et le Yémen en particulier), la mauvaise gouvernance et les récentes interventions occidentales ont mené à leur implosion rapide mais il n'en demeure pas moins que le diptyque communautarisme/confessionnalisme comme réseau de solidarité prédateur longtemps escamoté par des régimes nationalistes bâathistes à la dérive en soit le facteur principal. Détournant la rente étatique à leur profit, ces derniers, ayant toujours parié sur le tribalisme et les équilibres ethno-confessionnels précaires de leurs sociétés respectives, sont parvenus à arracher l'assentiment des masses et à les manipuler.

Or, "Israël, aurait déclaré il y a quelques années Ariel Sharon, ne sera en sécurité que lorsqu'elle sera entourée de tribus arabes" ! Ainsi, en 1980, les responsables sionistes ont même poussé les chrétiens libanais à créer leur propre Etat pour déstabiliser la Syrie voisine et dès 2003, les Américains ont conçu dans les coulisses du Pentagone un plan de partage systématique du Moyen-Orient en "Etats confessionnels" (chiites, sunnites, maronites, etc.).

En plus, devenu secondaire par rapport aux enjeux de l'Irak et de la Syrie, le conflit israélo-palestinien a comme permis, par ricochet, la résurgence de cette question du communautarisme confessionnel, «boostée» ensuite par les Occidentaux qui ont profité de l'échec du Printemps arabe. La révolte syrienne de 2011 ne s'explique-t-elle pas, d'ailleurs, en partie par le mécontentement d'une frange d'officiers libres contre l'hégémonie des Alaouites dans l'institution militaire ? Tirés de leur isolement par les Français qui ont imposé dès 1920 un mandat à la Syrie (ce qui a permis de construire un Etat alaouite autonome), ces derniers, les Alaouites s'entend, qui ne représentaient pour rappel que 10% de la population en 1940, occupaient en revanche la moitié des effectifs de l'armée du Levant en Syrie et au Liban! Une situation qui a perduré sous le régime des Al-Assad (père et fils) pourtant se réclamant de la laïcité et du nationalisme arabe.

Kamal Guerroua

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